S’arrêter juste avant la folie
Stéphane LAMBERT, Mark Rothko. Rêver de ne pas être, Impressions nouvelles, 2011
Lorsqu’il écrit sur un artiste, Stéphane Lambert raconte aussi une véritable aventure, la sienne : comment il a appréhendé l’œuvre de cet artiste, comment il a rencontré l’homme qui l’a conçue, qui l’a produite. Sans être un adepte de la méthode critique de Sainte-Beuve et du biographisme – bien au contraire, puisqu’il donne la primauté au regard et à l’impression devant l’œuvre qu’il scrute avec une attention infinie –, il veut cependant enquêter sur l’être humain qui l’a engendrée. Aussi son dernier livre, Mark Rothko. Rêver de ne pas être, se fait-il l’écho d’un itinéraire qui ne peut qu’être pourvu de sens, celui d’un peintre né Marcus Rothkowitz, au début du XXème siècle, à Dvinsk, aujourd’hui Daugavpils, seconde ville de Lettonie, qui est devenu Mark Rothko aux États-Unis où il a émigré avec sa famille en 1913.
Entre ces deux points “que séparent un océan et plusieurs révolutions”, Stéphane Lambert sent un écartèlement et cette évidence qu’alors Rothko a inventé un pays imaginaire, brouillant origine et destination “sous la solution idéale de la couleur”. Et d’ajouter cette image de mots, parce qu’il est aussi un vrai écrivain : “Espace détaché des années comme un morceau de banquise flottant au milieu d’une mer égarée”. Les premières pages du volume sont programmatiques, un parcours se dessine : il faut suivre la trajectoire et le devenir d’un homme, d’un point à l’autre, mais aussi relater en miroir son propre voyage et son cheminement intérieur. à l’exception de l’illustration de couverture qui reproduit Sketch for “Mural n°1, les clichés qui figurent dans l’ouvrage, sortes d’images à double-fond, représentent les lieux liés à la personne et à l’œuvre de Rothko, mais ceux-ci sont vus et photographiés par l’auteur. Se pose donc d’emblée l’interrogation première : mettre au jour cet effacement d’un temps et d’un lieu d’origine et le confronter à l’abandon de la figuration dans l’œuvre. Sans s’y arrêter, sans s’y limiter, il y a là une béance à comprendre : “où va se loger ce qu’on a désappris ? ”, se demande S. Lambert. Ce sera donc d’abord une perception fine des lieux qui permettra de débusquer la fracture, puis de définir la continuité qui s’ensuivra, malgré la diversité des expériences de l’artiste. Plus que la description, c’est la recherche du vécu et des émotions qui prime. C’est pourquoi écrire sur Rothko semble “abyssal. Tout est dit, en effet, dans la peinture de Rothko, et il n’y a rien à en dire (de plus). Comme l’indique notre auteur, “Ce ne sont pas ses peintures que je veux reproduire en mots, ce sont mes propres émotions devant elles”. Ce qui ne l’empêche nullement d’analyser les œuvres en détail, d’entrer dans le tableau et de transmettre cette expérience dans un texte qui ne ressemble ni à une amplification poétique surplombante ni à un métadiscours technique, mais qui se veut simplement qualificatif, avec les ressources linguistiques liées à la sensibilité et à la maîtrise de l’écriture littéraire.
Le spectateur de telles œuvres, le critique devient producteur à son tour. La visite à Houston est à cet égard un texte modèle qui commence par relater une approche de la chapelle, au cours de laquelle il importe de restituer en mots l’émotion avant même la vision des œuvres, comme si l’on redoutait celle-ci et que l’on retarderait le moment de pénétrer dans un lieu de silence où même la pensée bruisse. Le tout est de s’arrêter avant la folie, nous confie Stéphane Lambert qui a publié en 2008, aux éditions de la Différence, L’adieu au paysage. Les nymphéas de Claude Monet. Aujourd’hui, Rothko. Dans une salle de la Tate Modern à Londres, deux tableaux se font face, se regardent : Water-Lilies de Monet (postérieur à 1916) et Untitled 1952–1954 de Rothko : une œuvre unique d’interpicturalité, tant la familiarité entre les deux est évidente. Fabuleuse juxtaposition : “Chacun des deux peintres a cheminé lentement vers l‘expression la plus épurée de son art”. Cet axiome perdu, l’art se doit de le reformuler selon Stéphane Lambert qui se garde bien d’écrire le mot fin au terme de son ouvrage.
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°167 (2011)