Stéphane Lambert, Mes morts

Les mots et les morts

Stéphane LAMBERT, Mes morts. Trinité pro­fane I, Le grand miroir, 2007

lambert mes mortsLa fig­ure cen­trale de Mes morts est celle du grand-père mater­nel. Fig­ure ambiva­lente, à la fois pro­tec­trice et bru­tale, tutélaire et inquié­tante. C’est chez lui qu’en­fant, le nar­ra­teur allait pass­er les week-ends, c’est à lui que sont asso­ciés les travaux de la ferme, les prom­e­nades en com­pag­nie de l’âne Brigitte Bar­dot, mais aus­si les ani­maux que le grand-père, homme tac­i­turne, égorge devant ses yeux. Sa dis­pari­tion met­tra un terme à une péri­ode faite d’émer­veille­ment et d’in­sou­ciance : «Avec la mort de mon grand-père, mon enfance est morte défini­tive­ment.» Mais cette perte de l’in­no­cence a com­mencé bien plus tôt, ryth­mée par les morts, sou­vent vio­lentes, qui se sont suc­cédé autour de lui : celles de l’on­cle mater­nel et de Marie-Hélène, tous deux sui­cidés, celle d’An­nie la voi­sine, emportée trop jeune par la mal­adie, tout comme, bien plus tard, l’écrivain et ami Lau­rent de Graeve.
Très vite, l’en­fant a dû appren­dre, seul, à vivre avec l’an­goisse engen­drée par la dis­pari­tion des êtres chers. Mais il ne peut, comme d’autres, l’ou­bli­er, car il «porte le poids des morts dans son corps». Ils font par­tie de lui, il lui faut les accueil­lir en lui, leur faire une place dans sa tête et dans son ven­tre. Il scrute, avec un regard hor­ri­fié et fasciné, les instants qui précè­dent le bas­cule­ment dans la mort, se demande ce que devi­en­nent les dis­parus et ce qu’il devien­dra lui-même («Dans quelle vie suis-je tombé?»). Pour con­jur­er la peur, il cherchera en vain des expé­di­ents dans la foi, dans l’al­cool, dans les voy­ages. En fin de compte, seule l’écri­t­ure se révèle un anti­dote accept­able à cette «par­o­die» qu’est l’ex­is­tence. Un anti­dote à l’ef­fi­cac­ité rel­a­tive toute­fois : pas plus qu’il ne peut recon­stituer l’his­toire du grand-père, il n’ar­rive à écrire celle de «ses» sui­cidés. Car la mort est indi­ci­ble, «c’est impos­si­ble de par­ler d’elle, et même de par­ler d’eux, de par­ler à leur place de morts, et vous voudriez écrire pour eux, pour les enten­dre encore, pour croire, mais non, ils sont morts, alors vous écrivez de vous pour les vivants, mais vous et les vivants, qu’êtes-vous, et que serez-vous demain, alors pour qui écrivez-vous, où vont ces morts sus­pendus dans le vide? alors vous bais­sez le regard, et vous me dites, désolé, c’est tout ce qui me reste, écrire, tout ce qui me reste, avant mourir».

On le voit à tra­vers cet extrait, Mes morts est un texte qui ne nous touche pas seule­ment par ce qu’il dit, mais aus­si et surtout par sa forme, faite de longues phras­es qui se déroulent et se recou­vrent telles des vagues, revenant sur les mêmes thèmes pour les enrichir de vari­a­tions nou­velles, en une sorte de litanie, de chant funèbre dont le car­ac­tère mor­bide est tran­scendé par la beauté de l’écri­t­ure. C’est égale­ment un texte dans lequel l’au­teur ne craint pas de révéler des aspects intimes de sa vie, comme dans ce pas­sage où il évoque sans fard sa rela­tion con­sen­tie avec un homme, alors qu’il était âgé de treize ans. Salu­ons Stéphane Lam­bert d’avoir eu ce courage, d’avoir su affron­ter, hors de toute com­plai­sance ou pathos inutile, un sujet dif­fi­cile entre tous.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)