Des éclats de vie en continu
Stéphane LAMBERT, Nicolas de Staël. Le vertige et la foi, Arléa, 2014
« Bouger pour rendre possible en soi l’émergence d’autres soi comme si le voyage n’avait d’autre fonction que de libérer ses propres sources cachées, de pousser le regard au-delà de la connaissance ordinaire ». Paroles ambiguës, sans auteur univoque, qu’on peut attribuer à Stéphane Lambert ou au peintre qu’il a choisi d’évoquer intimement. Il va repérer ses traces, prétendant ne pouvoir s’empêcher d’aller rôder sur les lieux qui ont composé l’espace de sa vie. C’est ainsi que dans son livre sur Rothko, il a visité les musées qui abritent les œuvres du peintre, mais il a fait les mêmes voyages, retraçant autant que possible le vécu d’un déplacement aussi capital que celui d’un lieu minuscule du vieux monde à la grandeur du nouveau, de la vie à la mort aussi. C’est alors, à la vue de ces lieux comme au voyage réitéré, que son propre imaginaire va s’activer.
Retour à Antibes : Nicolas de Staël a quitté Paris vers sept heures du soir, c’est à peine si l’artiste peut se le rappeler dans cette avancée nocturne « avec pour seul but le petit matin ». Pas d’autres précisions en ce début de livre qui sort tout naturellement du blanc, dans une première phrase sans majuscule, comme un rêve ou un cauchemar continué. C’est sur cette route éclairée morceau par morceau que Stéphane Lambert situe d’emblée le peintre, roulant à une vitesse excessive alors que cette urgence est sans objet. L’avenir est un mot qui n’a plus guère de sens pour lui et ce mouvement est un leurre, car il arriverait « au bout, dans une impasse, face à un mur » : l’auteur accumule ces façons de désigner une fin alors qu’il est au début de son récit. On classera ce dernier ouvrage, Nicolas de Staël. Le vertige et la foi, parmi les écrits sur l’art à juste titre, et pourtant il n’est pas déplacé de le considérer comme un récit, parce que l’auteur traite la matière qu’il a rassemblée – documentation biographique et approche spécifique de l’œuvre du peintre – dans une structure littéraire, comme il ferait d’un roman. Dans un premier temps, une première nuit, « désaccordée », il concentre dans ce seul espace d’un voyage effréné, la folie d’une vie entière, dévolue à l’art et au tourment. On sait que ce voyage sera le dernier puisque Staël se suicidera huit jours plus tard à Antibes, après avoir peint un dernier tableau, l’un des plus étonnants et l’ultime vision tragique, Le Concert. C’est ensuite en face de ce même tableau, exposé au château Grimaldi que Stéphane Lambert mène tout ensemble une évocation de la vie de l’artiste, une rétrospective de sa production et, surtout, une vivante évocation de son activité dernière dans cette ombre rouge de son atelier, logé dans la tour de la batterie du Graillon, avec une appréciation toute spontanée de l’occupation de l’espace par l’artiste. Un sous-titre souligne la nouveauté de la démarche : « la nuit transfigurée ». L’œuvre, « un océan de rouge », est monumentale. Elle déclenche chez celui qui tente de nous la faire voir et nous faire ressentir comment elle saute aux yeux, « à moins que ce ne [soit] à la gorge » une remarquable analyse interne que viennent authentifier et dominer les images inouïes qu’une plongée émotionnelle peut suggérer. Stéphane Lambert, qui a plusieurs textes sur l’art à son actif, et notamment un livre sur Rothko, livre alors quelques-unes de ses intuitions personnelles et met en évidence un moment de convergence, « totalement insue », entre ces deux artistes. Hasard, comme l’auteur peut un moment le supposer, certitude au contraire d’un regard averti et d’une sensibilité en éveil ? On ne peut que reconnaître dans de tels développements qu’il fonde sa vision subjective sur une observation aiguë. Notre auteur peut bien dire qu’il n’est pas historien de l’art et se défendre, en tête de volume, d’avoir fait une biographie. Son entreprise, qui tient de l’essai et de la fiction, selon ses propres mots, tient là un atout majeur, car sa démarche lui permet de recréer comme un double celle du peintre, tant elle démontre combien l’œuvre et son auteur tiennent ensemble, dans une relation qu’il tente au mieux d’approcher sinon de définir tout à fait clairement. On ne s’étonnera donc pas qu’un poème soit le dernier mot possible d’un tel ouvrage. Sans prétendre s’identifier à Nicolas de Staël, Stéphane Lambert croit pouvoir dépasser ce qu’une fantasmagorie simplifiée pourrait élaborer à partir d’informations partielles, en exprimant ses propres sensations avec les moyens qu’il maîtrise en tant qu’écrivain, romancier ou poète. Passeur par-dessus tout, il nous entraîne à visiter ou à revisiter un artiste considérable.
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°182 (2014)