Stéphane Lambert, Paris Nécropole

Un héros balzacien

Stéphane LAMBERT, Paris Nécro­p­ole, Âge d’Homme, 2014
Stéphane LAMBERT, Chapelle du rien, Arbre à paroles, 2014

lambert paris necropoleÀ la lec­ture du dernier roman de Stéphane Lam­bert, Paris Nécro­p­ole, on ne peut s’empêcher de penser à Rube­m­pré plutôt qu’à Rasti­gnac, le titre du pre­mier chapitre “Les deux poètes”, nous y invite explicite­ment, en se référant au début des Illu­sions per­dues. Les illu­sions, Stéphane Lam­bert, sans les détailler encore, en par­le tout de suite au passé. Elles sont déjà anci­ennes et son per­son­nage sem­ble, en effet, des­tiné à les per­dre, habitué à rater une marche ou à man­quer une occa­sion, nous dit-on dès les pre­miers mots. Comme le fait de résis­ter à un attrait, à un désir, à l’envie d’une étreinte soudaine, irré­sistible pour­tant. Pourquoi ne pas y céder ? la ques­tion ne se pose au nar­ra­teur que quand il est trop tard et ne se résout pas pour autant.

Faut-il cer­taines dis­po­si­tions, des cir­con­stances favor­ables, une dés­in­hi­bi­tion inespérée ou un emporte­ment plus fort, sinon la cer­ti­tude de plaire et de devenir soi-même l’objet du désir ? Le héros qui est au cen­tre de cette prob­lé­ma­tique, nous le con­nais­sons déjà, c’est ce Nathaniel Bodler, présent dans Les couleurs de la nuit, pre­mier vol­ume de ce qui devien­dra une trilo­gie. Sen­si­ble, frag­ile, som­bre­ment per­clus d’angoisse, alors, mal­heureux et peut-être même malade. Le voici aujourd’hui plus mûr, sinon moins anx­ieux, capa­ble d’analyser son état avec lucid­ité. Ce regard sur soi, que porte soit le nar­ra­teur soit le romanci­er quand il  reprend les rênes, comme il le souligne, est main­tenant maîtrisé. Vue d’en haut ou de l’intérieur, l’exploration intime est remar­quable­ment organ­isée et con­fère au texte une unité impres­sion­nante. Le con­stat n’est pas joyeux, on l’aura com­pris dès le titre emblé­ma­tique, et dès le pre­mier chapitre qui fait le compte de tous les déboires vécus et accu­mule les dés­espérances. Matière à broy­er du noir, à se tor­tur­er, certes, mais aus­si à rêver et surtout à écrire : « du pain bénit pour les romanciers de mon espèce », déclare le nar­ra­teur. Du marasme dans lequel il se décrit, sans com­plai­sance, il tire le meilleur par­ti. À la manière d’un poète, ou d’un héros roman­tique. Tel Lucien de Rube­m­pré, notre héros réalise un rêve ancien lorsqu’il s’installe dans la ville qui lui est tou­jours apparue comme le lieu de toutes ses aspi­ra­tions. Paris, con­tourné autre­fois, mais à portée de vie aujourd’hui, est la scène où il va se déploy­er, se don­ner toutes les lib­ertés, les licences, et surtout écrire, créer.  Or rien ne se passe de ce qu’il espérait. à con­tem­pler les poutres au pla­fond de son stu­dio, il reste comme pétri­fié, frap­pé d’inertie, en quelque sorte. Syn­drome de Stend­hal au cœur de la ville aux mer­veilles ? Peut-être bien. Il va tout de même s’en faire le chantre, à l’écart des touristes qui con­stituent la moitié de la pop­u­la­tion qu’il côtoie. S’il accom­plit des par­cours oblig­és, c’est en les réin­ter­pré­tant : croisière sur la Seine, vis­ite des grandes galeries du Lou­vre, prom­e­nades le long des quais ou des avenues, avec l’enthousiasme ou le mépris qui sied au poète ou à l’intellectuel blasé. Il est vrai qu’il pour­suit aus­si ses pro­pres fan­tômes, des poètes, fig­ures tutélaires qu’il entoure d’un cer­cle fam­i­li­er et qu’il vis­ite dans des voies moins fréquen­tées : musées, mais aus­si cimetières, chapelles, fêtes noc­turnes. Paris est une nécro­p­ole où reposent tant de fig­ures dis­parues et des plus chères, où s’enfouiront aus­si les illu­sions. Mais les couloirs de la mort se vis­i­tent comme d’autres ves­tiges, et même en com­pag­nie, en vie donc, et vont se révéler des lieux de départs inat­ten­dus.

Je ne dévoil­erai pas davan­tage d’éléments de ce qui s’avère un réc­it com­pact, dense, plein, le plus accom­pli des romans de Stéphane Lam­bert à ce jour. Le voy­age intérieur qu’il relate se déporte en tous sens tant il est peu­plé d’images, de paysages aimés ou aux­quels on aspire, d’œuvres d’art qu’il faut décrire, d’impressions pro­fondes, de réminis­cences de lec­tures, de biens inac­ces­si­bles et enfin de ces “choses” que l’on peut con­voiter et qui témoignent du pou­voir de l’argent autant que du désir de per­son­nes con­tem­plées à dis­tance, car on n’est pas de « l’aristocratie naturelle des félins ». Des sym­bol­es de toutes sortes, enfin. Tout cela est l’occasion, non ratée, cette fois, de somptueux inven­taires où l’auteur déploie une pra­tique nou­velle de l’énonciation qu’on pour­rait appel­er le simul­tanéisme dans une syn­taxe infinie qui s’enroule sur elle-même. Il faut que tout explose à la fois, dans de tels moments, le vécu et l’allusion qu’il appelle ou qui s’impose, le haut et le bas. Comme dans cette évo­ca­tion remar­quable des chiottes du Musée Car­navalet lorsque le nar­ra­teur  expulse dans une mon­strueuse col­ique ses rêves, les grands écrivains, l’Olympe révéré, les morts légendaires et Paris tout entier.

Morceaux de bravoure, sans doute, qui se répè­tent à des moments divers et tou­jours à point nom­mé, sous haute ten­sion, et en com­pag­nie de ce « poète incur­able­ment soli­taire » qu’est notre héros.

lambert chapelle de rienL’est-il encore, soli­taire, le poète qui arpente cette Chapelle du rien, com­plé­ment for­tu­it, involon­taire au roman : un poème, cette fois, qui ose en com­mençant cette phrase pro­gram­ma­tique que l’on prendrait plaisir à com­menter : « Il se pour­rait bien que l’on n’ait pas besoin d’œuvre ». Jouer cette chapelle vide con­tre le Paris nécro­p­ole de tant de richess­es est ten­tant. Ici ou là, c’est le regard qui importe. On se con­tentera des yeux, se ren­dant disponible, se com­plaisant dans un état d’absorption totale, une sorte de noy­ade très con­sciente. Com­ment dire alors le poème sinon l’emporter, s’en imprégn­er. En suiv­re les volutes, vari­a­tions nom­breuses, inat­ten­dues, en saisir les appari­tions syn­copées ou suiv­ies. Se fon­dre dans la masse som­bre ou dans les clartés froides, s’étourdir des sons, du chant. Y repér­er la présence de celui qui regarde, cherche et trou­ve les rythmes secrets. Lieu vide en apparence, cette « chapelle du rien », un texte inspiré par l’œuvre bien réelle de Thier­ry De Cordier, Kapel van het niets, instal­lée dans un cen­tre psy­chi­a­trique de la province d’Anvers, va pro­gres­sive­ment sym­bol­is­er la mer, la terre entière, le monde et surtout révéler à celui qui la regarde ou sim­ple­ment la voit sa pro­pre sa rai­son d’exister. Il va céder à l’assaut de tous ses sens et à la saine indig­na­tion de son silence pour retrou­ver la parole : « Il se peut alors que les mots aient été mon refuge ». On remar­quera le change­ment de régime en regard du début, le chem­ine­ment vers une qua­si cer­ti­tude. Le poète dans un lieu soli­taire se révèle ici incur­able­ment récep­tif et lyrique.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°181 (2014)