Stéphane Lambert, Une histoire d’amour

Un risque à prendre

Stéphane LAMBERT, Une his­toire d’amour, Luc Pire, coll. « Embar­cadère », 2002

lambert une histoire d amourCe serait presque un doc­u­ment, ce se­rait presque un livre de recettes, mais aus­si un manuel du bien-écrire. Ce serait un roman, ni poten­tiel comme un ouvroir ni à ouvrir à l’aide de clefs utiles, mais pos­si­ble, infin­i­ment. Tout peut s’y pro­duire, car longtemps il avance pas à pas, comme prudem­ment ou avec hési­ta­tions. Que faire en effet de ces per­son­nages, qui seraient comme tout le monde ou per­son­ne, à la fois banals et déjà mar­qués au départ, s’il n’y avait entre eux une dis­sim­i­lar­ité capi­tale : l’un est l’homme, le sec­ond, la femme et le troisième, qui n’a pas plus de nom que les deux autres, s’en dis­tingue au plus haut point car, loin d’être con­finé dans une ap­partenance générique, il se définit comme une total­ité, pres­tigieuse à plus d’un titre, du moins on le sup­pose, puisqu’il est « le jeune écrivain ».

Les autres n’ont-ils pas d’âge, pas de fonc­tion, pas de par­tic­u­lar­ité ? Certes oui, entre autres, celle d’avoir presque raté leur venue au monde, mais quelle impor­tance en regard d’un jeune écri­vain au vis­age d’ange ? Toute his­toire a un début et une fin et celle-ci, Une his­toire d’amour, n’échappe pas à la règle mais elle va biaisant. Après un faux début où, comme pour éprou­ver l’outil ou le lecteur, les per­sonnages chem­i­nent calme­ment côte à côte, dépas­sant les dif­férents caps de la vie — en­fance, études, ren­con­tre, mariage, procréa­tion — sans encom­bre, sans même l’at­tente d’une intrigue, l’au­teur, Stéphane Lam­bert ren­voie leur banal­ité au plac­ard en les con­frontant soudain à l’autre. À l’in­con­nu, au désir, au dan­ger. La vie cesse d’être ce qu’elle était, le fleuve tran­quille s’emporte. L’his­toire com­mence vrai­ment. Très vite, elle s’emballe, se com­plique, ne se con­trôle plus, du moins en apparence. Mais le narra­teur est là qui cor­rige la copie : « On dit : on ne meurt pas d’amour. Je dis : non, mais il y a des amours dans lesquels on engage plus que notre vie. » Seul il est le maître du jeu et le démon­tre.

Il démon­tre com­ment bâtir une his­toire, avec rien ou peu de choses, des per­son­nages anonymes, des vis­ages entre­vus, des sil­houettes esquis­sées, du mode infini­tif, de l’indéfi­ni, des on… Puis il prend plaisir à bous­culer tout cela, à saisir l’oc­ca­sion de la moin­dre faille, du plus petit soupçon, de l’ac­ces­soire le plus nég­lige­able pour provo­quer une con­frontation improb­a­ble avec le risque et l’ex­ploiter, au-delà de toute prévi­sion. Toutes les pos­si­bil­ités sont con­vo­quées, ten­tées. Des sit­u­a­tions provi­soires s’in­stal­lent puis elles sont délais­sées au prof­it de nou­velles. Car rien n’échappe au con­trôle du jeune écri­vain. C’est donc lui qui aura le dernier mot. Du moins, c’est pos­si­ble. Au lecteur de décider pour cette fois. Ce qu’il ne pour­ra choisir par con­tre, c’est la révéla­tion qu’il aspire tou­jours à autre chose, au risque même de se per­dre. Alors, la fic­tion s’im­pose comme le sub­sti­tut le plus puis­sant à une vie banale. Sans elle, pas de salut. Mais quand elle se pré­sente ain­si, sous ses habits les plus ordi­naires, l’aven­ture se prête aux moins auda­cieux, ils s’en empar­ent et en font ce qu’ils veu­lent.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°125 (2002)