Ils sont détectives privés, commissaires, simples flics ou bouquinistes… De livre en livre, ils baladent leur tenue caractéristique, reproduisent leur méthode d’enquête plus ou moins infaillible, imposent leurs petites manies. « Caractères de police » est une série consacrée aux héros et héroïnes du roman policier belge.
Philippe Bradfer n’en fait pas mystère : Maigret a été son modèle principal pour créer le personnage du Commissaire Jean-François Lartigue. Il l’avoue d’emblée dans l’interview qui clôture la récente réédition augmentée de La nuit du passage (Weyrich, coll. « Noir Corbeau », 2025) : « La filiation avec Maigret est évidente, mais cela s’explique par un étonnant concours de circonstances. En 1993, alors que je suis bien décidé à me lancer dans l’écriture de fiction, je découvre l’exposition Tout Simenon à Liège. C’est le choc. Bien sûr, j’avais déjà lu quelques Maigret, mais suite à cette rencontre, je découvre le parcours du romancier, et son œuvre prend une tout autre dimension. Je suis à ce point subjugué que très vite naît l’idée d’approcher l’univers simenonien non pas au moyen d’un essai ou d’une étude, comme j’aurais pu le faire, mais en écrivant un roman ! Autrement dit, j’ai mis mes pas dans ceux de Lartigue pour découvrir l’univers de Simenon. »
Jules Maigret, donc ? Pas de conclusions hâtives ! Ce serait fausser dès son esquisse le portrait de Jean-François Lartigue car l’enquêteur de Champagne-Ardenne présente peu de points communs avec son modèle initial, du moins en apparence. Ainsi Maigret trône à Paris, au 36 du prestigieux Quai des Orfèvres, alors que Lartigue opère depuis son modeste bureau du SRPJ de Reims. Inutile de beaucoup insister sur la largeur du fossé qui existe en République jacobine entre une sous-préfecture départementale et la Ville-Lumière !
Ainsi, la première enquête de Lartigue racontée dans La nuit du passage se déroule à la pointe septentrionale de la Botte de Givet, dans cette villette frontière de la Haute Meuse qui est comme un coin de France enfoncé dans le ventre de la Wallonie (Givet et ses alentours appartiennent d’ailleurs historiquement à l’aire linguistique des parlers wallons et non à celle du champenois). De plus, on comprend d’entrée que la présence à Givet du Commissaire Lartigue n’est pas à proprement parler officielle et que son enquête sur un drame d’antan a tout d’une rencontre avec son propre passé et, vingt ans après, de retrouvailles avec acteurs et témoins rescapés du temps jadis.
Dans les deux autres enquêtes narrées par Philippe Bradfer, La fiancée du canal et Les noirceurs de l’aube, Lartigue ne montre pas de grand appétit pour la conquête de plus hauts grades au sein de la Police Judiciaire, il reste un commissaire de province attaché à son SRPJ de la ville des Sacres, enquêtant tantôt aux rives du canal des Ardennes ou du lac de Bairon, tantôt à Troyes ou à Châlons-en-Champagne. À propos de ce défaut d’ambition administrative chez Lartigue, rappelons que Maigret, lui non plus, n’avait jamais accepté de quitter son statut de commissaire divisionnaire afin de ne pas se couper du « terrain » ni de « ses hommes ».
Lorsque nous l’avions interrogé sur les éventuelles similitudes entre son Lartigue et Maigret, Philippe Bradfer avait répondu : « Son physique n’est pas du tout celui de Maigret, et il recourt à des moyens d’investigation que celui-ci n’utilise pas. Comme l’écriture, par exemple. » En effet, Lartigue se laisse volontiers aller à l’introspection et n’hésite pas à fixer les fruits de celle-ci sur le papier, afin de « comprendre l’inexpliqué, dévoiler ce qui est caché, élucider le mystère. » Quant aux looks de nos deux commissaires, ils divergent franchement ! Nul n’a rencontré Lartigue revêtu d’un pardessus garni d’un col de fourrure ni coiffé d’un feutre, et ces différences notoires sont moins une question d’époques et de modes que de style d’homme. Maigret s’en remet d’office pour toutes ces questions matérielles à la très maternelle Madame Maigret qui habille, nourrit et chouchoute son Jules de mari, alors que Jean-François Lartigue n’a que ses fantômes du passé pour veiller sur lui, en nostalgique assumé (ses amours sont malheureuses et sa jeunesse assombrie par la disparition tragique de son père).
Dans cette même interview, Philippe Bradfer précisait : « Comme Maigret, Lartigue se laisse guider par son intuition. Comme lui, il éprouve le besoin de s’imprégner des lieux et des milieux où gravitent les personnages concernés par son enquête. C’est ce qui lui permet d’approcher les êtres de l’intérieur, par empathie. Et puis il y a son humanité aussi. » En effet, c’est là que se révèle la plus proche parenté entre les deux personnages.
On pourrait poursuivre plus avant ce jeu des différences (la thématique des enquêtes, leurs cadres, etc.) mais nous terminerons cette brève présentation par le rappel d’un fait bien connu des simenoniens. Lorsque le père de Maigret créa son personnage en 1929, il n’avait qu’une connaissance vague des réalités du fonctionnement des diverses polices françaises (Gendarmerie, Police Judiciaire, Renseignements généraux, polices locales, etc.) et de leur intrication quasi byzantine. Ce qui lui valut de devenir l’invité personnel du grand patron du Quai des Orfèvres, soucieux de corriger et d’éclairer le jeune romancier, coupable d’erreurs factuelles dans ses premiers Maigret.
Philippe Bradfer, lui, a d’emblée fait montre de plus de scrupules et de prudence que son illustre ainé car il s’est manifestement bien renseigné sur le fonctionnement réel des services de police français, n’hésitant pas, pour ce faire, à franchir quelques portes policières… Ce qui assure à son Lartigue une crédibilité sans faille !
Christian Oscar Libens
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°224 (2025)
