Noir, blanc et gris
Ariane LE FORT, Avec plaisir, François, Seuil, 2013
Peu d’écritures aussi limpides que celle d’Ariane Le Fort. Au point que, à la lecture de son dernier roman, le terme de « minimalisme » vient irrésistiblement à l’esprit. L’on y suit quelques variations clairement délinéées sur le thème du couple : Marie, 42 ans, et la passion sensuelle qui l’unit à son amant Milo ; son père qui, à 80 ans et nonobstant une épouse fidèle, donne enfin libre cours à son penchant homosexuel ; trois ou quatre duos plus classiques, cantonnés au rôle de faire-valoir. Le récit est tout entier sous-tendu par la relation fille-père et par l’histoire d’amour que chacun d’eux est en train de vivre. Marie n’accepte que lentement et à contrecœur le choix dérangeant du vieillard, tout en se donnant corps et âme à Milo, dont la stature colossale et la vitalité la subjuguent. Mais l’emballement physique peut-il déboucher sur un lien plus durable ? L’histoire serait banale si elle n’était prise dans une trame métaphorique bien particulière. Il y a cette succession de repas où nourriture et parole s’entremêlent étroitement : invitations du père au restaurant, préparations culinaires de Milo, réception chez l’amie-confidente ou chez les parents de Marie. Il y a cette blancheur qui semble contaminer tout l’univers de Marie : maison et canapé des parents, nappes de restaurant, vin, poisson, tasses, cheveux de la mère, chemise du père, T‑shirt de Milo. Noirs, en contraste, sont le tablier des serveurs, la valise paternelle, le téléphone de Marie, les carreaux d’une chemise de Milo, les truffes du ris de veau, le ciel vu de la chambre d’hôpital… Cette alternance énigmatique ne relève pas du seul imaginaire, comme en témoigne une réplique de Milo : « tout n’est pas noir ou blanc TOUT LE TEMPS. Les choses peuvent être grises ». Ainsi la perfectionniste Marie devra-t-elle, pour vivre pleinement, renoncer à son monde trop net et trop lisse.
Daniel Laroche
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°177 (2013)