Le corps de l’angoisse
Ariane LE FORT, Rassurez-vous, tout le monde a peur, Seuil, 1999
Peut-être une anthropologue a‑t-elle déjà étudié la nouvelle image du corps que, depuis une quinzaine d’années, de nombreuses romancières sont en train d’inventer et de construire dans la littérature écrite en français. Du corps féminin d’abord, que les écrivaines se sont réapproprié après avoir longtemps centré leurs textes sur les sentiments et les rapports humains : un corps décrit dans sa matérialité et ses mutations, à travers ses désirs ou ses douleurs, au moyen d’un regard neuf échappant enfin à la dialectique masculine de la fascination et de la peur, du fantasme ou de la sublimation. Plus récemment encore, les femmes qui écrivent ont abordé le thème du corps masculin, vu à travers le prisme de leur propre libido et de leurs propres interrogations, réalisant ainsi un salutaire renversement des pôles.
Le troisième roman d’Ariane Le Fort participe à cette double construction. Camille, la narratrice, est en butte à son corps pour deux raisons : d’abord, elle est victime d’une impitoyable maladie de la peau qui déforme son apparence. Ce thème est ici abordé avec un terrible détachement, aux antipodes de l’exubérance de Lorette Nobécourt dans La Démangeaison, comme si la maladie, au-delà de la souffrance concrète, avait pour conséquence d’éloigner le personnage de son corps. La seconde interrogation est plus originale, alors qu’elle devrait être extrêmement banale, qu’elle aurait pu constituer le sujet le plus souvent abordé par la littérature mondiale : Camille est enceinte et sur le point d’accoucher. Les pages finales, qui décrivent les douleurs, les angoisses, le travail intérieur et la délivrance de l’accouchement, sont proprement bouleversantes. Rien que pour cette description précise, sensible et sans concession, le livre d’Ariane Le Fort vaut la peine d’être lu.
La question de l’insondable mystère du corps <masculinest abordée également par la romancière. Le futur père a en effet la particularité d’être trop gros et son ventre, à la fois encombrant et dur, rassurant et grotesque, exerce une étrange fascination sur la narratrice, comme s’il recelait un secret. Toutes ces interrogations ne sont cependant pas gratuites : elles s’enracinent dans la personnalité et dans l’histoire de Camille. Car ce portrait écrit à la première personne est celui d’une femme profondément divisée et en même temps tout à fait cohérente, en tant que personnage, dans ses divisions. L’amour ne va pas de soi pour elle. Et la maternité n’a rien d’une évidence. Alors, comme elle ne se sent pas prête à affronter son futur destin, Camille s’enfuit, revient, se croit heureuse puis tombe subitement malade. Les boutons forcenés qui l’obligent à se réfugier dans un hôpital et à partager une chambre avec
Laurent Demoulin
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°108 (1999)