En un quart de siècle, sous la houlette de son créateur Michel Joiret, la revue Le Non-Dit a charrié une abondance de textes qui sont autant de bouts de chemin singuliers parcourus en compagnie des auteurs et de leurs œuvres, dans un esprit de grande liberté et sans peur de déranger. Une démarche qui relève seulement de l’amour de la littérature, de ceux qui la font et de ceux qui la lisent. Et ce en usant aussi de divers moyens pédagogiques pour la faire (mieux) connaître et aimer du plus large public.
Bouille souriante et amicale de bon vivant ébouriffé, grosse moustache en ramasse-miettes (aujourd’hui en deuil de la pipe qu’elle a longtemps lustrée) : Michel Joiret est marié depuis sa prime jeunesse avec la littérature dans tous ses états. Sa carrière féconde de romancier a débuté avec Leila, publié en 1981 chez Jacques Antoine (Ecrits du Nord), nourri aussi de trois années passées à enseigner le français en Tunisie. Mais il avait déjà derrière lui un long passé de poète, pour devenir aussi un « passeur » soucieux de communiquer sa passion pour l’écriture, que ce soit comme enseignant, conseiller pédagogique, auteur d’anthologies, conférencier ou concepteur et guide de voyages littéraires. Quand, en 1988, il crée la revue trimestrielle Le Non-Dit, ce n’est pas seulement « pour se compliquer la vie » (selon la formule plaisante d’Alain Germoz, le fondateur d’Archipel, disparu cette année), mais aussi « pour jeter un pont entre l’écriture et le passant, l’homme pressé qui cherche le reflet d’une aventure intérieure », tout en éludant « le critère qualitatif » de textes dont la prise en compte « n’entre ni dans un code, ni dans une école, ni dans une recherche élitaire ». Bref, Joiret est un oxymore sur pattes, de l’espèce précieuse des anarchistes respectueux, le respect ne concernant évidemment que l’objet de sa passion et ceux qui l’alimentent ou la partagent. C’est en somme l’homme des trois « P »: Passion, Partage, Passants.
Un solide équipage
Bien entendu, Le Non-Dit n’est pas l’ouvrage d’un seul homme. Pour mener à bien une entreprise qu’il qualifie lui-même de « compagnonnique », Michel Joiret a su s’entourer de talents qui en maillent le tissu et de « regards » accordés à la salubrité de son propos. Qu’il s ‘agisse d’« accompagner » des œuvres romanesques, poétiques, théâtrales et leurs auteurs, de lancer des passerelles entre musique et littérature, d’éclairer les mouvements passés ou actuels du monde littéraire ou d’en guetter les frémissements novateurs. En ces 25 années, certains de ces collaborateurs et non des moindres, ont malheureusement disparu. Comme Jacques-Gérard Linze ou Patrick Virelles. Mais l’équipage reste solide et motivé sur le pont. Avec, à la barre, le timonier Joiret (pourvoyant, notamment, à la rubrique Poste restante), avec Anne-Michèle Hamesse (Rideau, à la suite de Paul Ernst), Michel Voiturier, (Le coin du prof), Jacques De Decker (toujours multiple), Jean Lacroix (Le bloc-notes), Jean Dumortier (Jeunes poètes), Thierry-Pierre Clément ou Maud Joiret (on le sait : les chiens ne font pas des chats). La revue s’enrichit volontiers de communications émanant de différentes facultés et qui touchent à des aspects spécifiques de notre littérature. Elle lance aussi des invitations-défis aux écrivains : « pour moi l’écriture c’est… » ; marie des auteurs avec leurs lieux de vie privilégiés ; célèbre les auteurs de chez nous (Robert Frickx, Georges Sion, Jacques Gérard Linze, Jean Muno et bien d’autres). Une fois par an, la revue s’efforce ainsi de célébrer les écritures patrimoniales et de publier un grand dossier concernant notre littérature. On se souviendra aussi des « numéros phares » consacrés – entre autres – au surréalisme en Hainaut, à Philippe Sollers, à Pierre Mertens, à Saint-John Perse, à Michel de Ghelderode à Werner Lambersy.… Ou encore à l’Âge d ‘or de la poésie féminine en Belgique (Jeanine Moulin, Andrée Sodenkamp, Lucienne Desnoues, Marie-Claire d’Orbaix, Liliane Wouters, Anne-Marie Kegels,…) ou à nos grammairiens (André Goosse, Marc Wilmet,…). Michel Joiret, voyeur littéraire au sens noble et positif du terme, avoue aussi – qui l ‘eût cru ? – son attrait pour la rubrique « Un regard indiscret sur le bureau de… »
Les écrivains « dans leur jus »
Le fondateur du Non-Dit n’a pas oublié qu’il fut professeur de lettres et a pu ainsi constater les lacunes en matière d’apprentissages scolaires « qui ont laissé un grand nombre d’entre nous dans la perplexité et la frustration ». Faute d’approfondissements et de latitudes pour tendre vers une certaine empathie. Ainsi « Œuvres, écrivains, mouvements et siècles n ‘ont jamais été que ‘caressés’ dans des classes où les maîtres tentaient de forcer les frontières d’un programme ». C’est donc dans un esprit de découverte authentique que Joiret a réagi en organisant à l’enseigne du Non-Dit des voyages littéraires permettant d’aller à la découverte des écrivains, si l’on ose dire, « dans leur jus » (dans leur encrier ?). « En proposant au curieux de rencontrer Michel de Montaigne, Marcel Proust, Pierre Loti, Chateaubriand, Alain-Fournier et tant d’autres dans les lieux d’écriture où les sensibilités se sont construites, Le Non-Dit s’est distingué des autres revues ». L’essor de ces « voyages d’immersion », inaugurés en 1995 et réalisés avec le concours de diverses instances, montre, comme le précise encore Joiret « que le cercle des curieux est innombrable » mais aussi « que le tracé des œuvres répond à une sorte de besoin implicite que le temps a occulté. Un tel retour aux sources permet au Non-Dit de retrouver le fil rouge entre les auteurs contemporains et leurs illustres prédécesseurs ». On laissera aussi le mot de la fin au fondateur : ce mot déjà évoqué, simple et modeste mais qui met en œuvre tout ce qu’il peut y avoir de plus convivial, de plus précieux, de plus authentiquement humain dans une entreprise du genre – et qui n’a pas failli au long de ces vingt-cinq ans : le compagnonnage.
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°178 (2013)
