À l’âge de 82 ans, par la sortie simultanée de La confession anonyme chez Gallimard et du film d’André Delvaux, et qui ouvre à ce livre et donc, à toute l’œuvre un énorme public de lecteurs potentiels, il advient à Suzanne Lilar une renommée qui, fût-elle née Française, l’eût consacrée depuis un quart de siècle au moins, comme l’un des premiers écrivains contemporains. Mais précisément elle est née Belge, et de surcroît en Flandre. Je dirais que c’est une chance, et qu’une œuvre telle que la sienne ne lui eût pas, sans doute, été inspirée également plus au sud. Dans Une enfance gantoise, elle a dit combien cette diversité culturelle l’avait inscrite dès sa naissance dans cette perception du multiple aux prises avec l’unité qui lui est essentielle[1].
Ainsi s’exprime Jean Tordeur le 11 octobre 1983, au Nouveau Théâtre de Belgique, lors de la première soirée du colloque intitulé « Pour relire Suzanne Lilar », qui réunit un panel d’intervenants illustres, tels Jacques de Decker, Annie Cohen-Solal, Françoise Mallet-Joris, Élisabeth Badinter, Hector Bianciotti et André Delvaux[2].
Tordeur met ici le doigt sur quelques-uns des éléments qui caractérisent la vie et l’œuvre de celle qui, née Suzanne Verbist à Gand en 1901, dans une famille de la classe moyenne, est la première femme diplômée en droit de l’université de Gand et la première – là encore – avocate à s’inscrire au barreau d’Anvers. En 1929, après un bref mariage conclu par un divorce, elle épouse l’avocat Albert Lilar, qui deviendra ministre libéral de la Justice à quatre reprises entre 1946 et 1961. Elle est la mère de l’écrivaine Françoise Mallet-Joris (1930–2016) et de l’historienne de l’art Marie Fredericq-Lilar (1934–2022). Suzanne Lilar advient relativement tard à l’écriture : sa première pièce, Le burlador, une réinterprétation du mythe de Don Juan, paraît en 1945. Suivront Tous les chemins mènent au ciel (1947) et Le roi lépreux (1951), puis quelques textes critiques sur le théâtre. En 1954, Le journal de l’analogiste la consacre essayiste, veine qu’elle ne cessera ensuite de creuser avec Le couple (1963), À propos de Sartre et de l’Amour (1967) et Le malentendu du Deuxième sexe (1969). Le roman surgit dans son parcours d’écriture en 1960, avec La confession anonyme, texte que l’on pourrait aujourd’hui qualifier d’autofiction et que Lilar décide initialement de faire paraître sans nom d’auteur, la même année et chez le même éditeur que Le divertissement portugais qui, lui, porte ostensiblement sa signature. En 1976, Une enfance gantoise clôt son travail romanesque et autobiographique.
Jean Tordeur, disais-je, souligne dans les quelques lignes reproduites ci-dessus la dimension résolument multiple et diverse dans ses formes d’expression de l’œuvre de Suzanne Lilar. L’autrice s’attache également à explorer ce que l’humain recèle en termes de dualité existentielle. De ces allers et retours féconds entre l’unité et la multiplicité, et de la dialectique entre le même et l’autre surgiront une constellation de textes profondément originaux et souvent inclassables, dont certains obtiendront une résonnance internationale.
Confiée par sa fille, Françoise Mallet-Joris, aux AML en 1995, le fonds d’archives Suzanne Lilar rassemble un très grand nombre de documents susceptibles d’éclairer la vie et le parcours singulier de l’autrice[3]. Parmi ceux-ci se trouvent des dossiers propres à chaque œuvre. Aujourd’hui, mon attention portera sur celui consacré au Couple, l’essai publié en 1963 chez Grasset, en ce qu’il constitue un bon outil pour jauger de la réception de Lilar à l’étranger.
Les archives dévoilent plusieurs projets de traductions liés à ce texte, dont les processus peuvent être reconstitués grâce à la correspondance, aux contrats et aux abondants dossiers de presse. Pour un observateur d’aujourd’hui, l’accueil réservé à ce texte sur l’échelle internationale a de quoi surprendre et, surtout, force l’admiration. Chronologiquement, on compte une diffusion en anglais (Aspects Of Love, Londres, Thames and Hudson, 1965 ; New York, Mc Graw Hill, 1965), en italien (L’amore, Brescia, Paideia, 1967), en espagnol (La pareja, Barcelone, Sagitario, 1967), en japonais (Tokyo, Serika Shobo, 1970), en brésilien (O casal, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1970) et en néerlandais (Het paar, Amsterdam, Meulenhoff, 1976).
Bien avant tous ces projets, Suzanne Lilar confie pourtant à son journal intime sa tristesse face à l’absence d’intérêt pour son livre de la part de l’étranger. Le 27 novembre 1963, elle écrit :
Le Couple continue à se vendre régulièrement. Ce qui m’afflige c’est de n’avoir jusqu’à ce jour aucun contrat de traduction. J’ai chargé Mme Bradley de s’occuper de mes intérêts et j’ai profité d’un moment où [Bernard] Privat était euphorique pour l’en aviser. Je ne suis pas sûre d’avoir eu raison de m’adresser à Mme Bradley. Elle et [Jean-Claude] Fasquelle se détestent, ce qui pourrait compliquer encore les choses[4].
Bernard Privat est le président-directeur de Grasset entre 1955 et 1981, tandis que Jean-Claude Fasquelle, ami de Grasset, deviendra directeur général des éditions Grasset & Fasquelle après la fusion des deux maisons en 1967. Quant à Mme Bradley, que mentionne ici Lilar, il doit s’agit de Jenny Serruys Bradley (1886–1983), traductrice belge francophone originaire de Menin et épouse de l’Américain William Bradley. Le couple dirige une agence littéraire dans le Paris des années 1920 et joue un rôle essentiel dans la diffusion de la littérature américaine en France. Après la mort de William en 1939, Jenny gère seule les affaires et contribue, en outre, à la diffusion de la littérature française outre-Atlantique[5].
La mention de ces noms indique que Lilar possède non seulement une connaissance des acteurs du milieu éditorial parisien mais également une vision stratégique relative au déploiement international du Couple. D’autres archives font par ailleurs état de son implication dans la diffusion internationale de son œuvre, telle que « la liste des éditeurs qui ont lu ou sont en train de lire cet ouvrage »[6], qu’elle reçoit de Grasset. Une dizaine de pays y figurent avec, pour certains, l’indication de la mention « refusé ».
En définitive, l’attente d’une nouvelle positive ne sera guère longue puisqu’en janvier 1964, un projet d’édition en anglais est annoncé. À nouveau, l’écrivaine confie à sa journal les questions qui la taraudent quant à la meilleure stratégie à adopter :
Mercredi 29 [janvier 1964]
Lettre de Suzanne Bazin m’annonçant que Neurath (Thames and Hudson) aurait accepté d’éditer Le Couple au Royaume-Uni et aux USA. Passé la nuit dans l’agitation. S[uzanne] B[azin] parle d’un livre illustré. Est-ce le genre d’édition qui convient ? Quelle attitude dois-je prendre vis-à-vis de Grasset d’une part et de Mme Bradley de l’autre ? Sans doute toutes les options ne sont pas levées. Comment me comporter pour être correcte sans laisser cependant échapper cette chance ?[7]
Le dossier de la traduction vers l’anglais du Couple se révèle particulièrement intéressant à examiner[8]. Les informations révélées dans le journal de Lilar proviennent en effet d’une lettre manuscrite que Suzanne Bazin écrit à son amie le 26 janvier 1964 et dans laquelle elle l’encourage à contacter directement l’éditeur britannique, avant même d’en parler à Grasset[9]. Le 29 janvier, Lilar s’exécute et contacte M. Walter Neurath chez Thames and Hudson à Londres. Lilar y exprime en outre son souhait de rencontrer l’éditeur lors de son prochain passage à Paris[10].
La copie d’une autre lettre de Lilar, datée du 7 septembre 1964, nous en apprend davantage sur la progression du projet :
Je me réjouis de savoir le COUPLE en voie d’impression. Vous trouverez ci-joint la justification de mes références. Je vous signale que c’est intentionnellement que dans l’édition française, j’ai évité de mentionner mes références, surtout dans les parties biographiques afin de conserver à mon texte une présentation littéraire plutôt que didactique.
Puis-je vous demander l’adresse de mon traducteur, M. Jonathan Griffin ? Je voudrais lui suggérer de faire une coupure d’une page environ dans le chapitre biologique[11].
Lilar rappelle en outre à son correspondant, M. Donne, que M. Neurath s’était engagé à la « consulter sur le choix éventuel des illustrations et de la couverture » et lui demande des nouvelles à ce propos. C’est, à nouveau, une Suzanne Lilar très attentive au moindre détail que l’on découvre ici.
Le dossier contient également des échanges avec le traducteur, Jonathan Griffin (1906–1990). À sa demande, Lilar détaille et commente les sources qu’elle a consultées et qu’elle mobilise dans la version française sans pour autant les citer, de sorte à conserver le caractère « littéraire plutôt que didactique » de son essai. Dans une autre lettre, elle revient sur cette fameuse « coupure » et conclut : « Je vous laisse le choix entre le maintien du texte original et la correction, avec note abrégée, étant confiante que vous agirez en tenant compte du public auquel le livre s’adressera. »[12]
En revanche, Lilar tardera à donner raison à son interlocuteur quand il sera question du titre. Le 29 octobre 1964, elle reçoit de l’éditeur anglais la nouvelle suivante : après concertation au sein de l’équipe, en particulier avec les commerciaux, le titre choisi est Aspects Of Love. Le traducteur, M. Griffin, a suggéré d’y ajouter un sous-titre, The Human Couple In Western Society mais il y a divergence d’opinions pour décider s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise idée. L’avis de Lilar est souhaité[13].
Sa position est plutôt bien tranchée ; le 5 novembre 1964, elle écrit :
Je suis navrée de ne pas être d’accord sur le titre Aspects of love. Je le trouve abstrait, didactique. En outre, il nuit à l’unité de l’ouvrage. Je vous propose : Love, our last chance et suis favorable au sous-titre proposé par M. Griffin […][14]
Un petit carton présent dans les archives montre que Suzanne Lilar a longuement réfléchi avant de proposer ce titre. Il contient plusieurs reformulations du titre original, écrites de la maison de l’autrice, en français et en anglais, toutes barrées d’une grande croix, à l’exception de la proposition qu’elle soumet à l’éditeur.
La réaction de celui-ci ne se fait pas attendre[15]. Quatre jours plus tard, il informe Lilar de l’existence de nombreuses discussions au cours desquelles une douzaine de titres ont été envisagés et finalement rejetés pour diverses raisons. Aspects Of Love a finalement été retenu par les éditeurs, le département commercial et les représentants, et approuvé par le directeur en personne, M. Neurath. Il commente ensuite la proposition de Suzanne Lilar : tout en prenant quelques précautions oratoires, il conclut que ce titre est « impractical »[16] car il pourrait donner lieu à des interprétations plutôt risibles en anglais. Enfin, le correspondant argumente encore sur le choix définitif, qu’il estime être « in English […] either abstract or didactic »[17] mais bien « a serious title and an honest one »[18], contredisant ainsi l’opinion exprimée par l’autrice francophone. Dans une nouvelle missive, celle-ci rend les armes et s’« incline devant la décision prise par Thames and Hudson », non sans toutefois rappeler, assez fermement, qu’elle attend toujours de recevoir le projet de couverture et exige de pouvoir « au moins revoir les épreuves. »[19]
Il y aurait encore beaucoup à dire sur la réception du Couple dans l’espace anglophone tant le dossier de presse qui nous est parvenu regorge d’articles fouillés et de commentaires le plus souvent élogieux[20]. L’intérêt des quelques archives dévoilées ici dépasse en tout cas très largement le cadre de cet article. Interculturel, réception, médiation voire traductologie : les approches possibles ne manquent pas pour se saisir de ces documents et en révéler tout le potentiel.
Laurence Boudart
[1] L’enregistrement intégral de cette intervention est conservé aux AML sous la cote MLPI 1451. L’extrait retranscrit est disponible en ligne. L’enregistrement des cinq séances du colloque est conservé aux AML sous les cotes MLPI 1450, 1451, 1452, 1463 et 1464.
[2] Les textes des communications ont été publiés dans la première et, hélas, unique, livraison des Cahiers Suzanne Lilar, Paris, Gallimard, 1986.
[3] https://fonds.aml-cfwb.be/fiche/?ref=ISAD%2000024.
[4] Suzanne LILAR, [journal inédit], man. aut., AML, cote ML 08493/0016.
[5] Voir Laurence COSSU-BEAUMONT, « L’agence Bradley ou le livre au service de l’histoire : nouvelles perspectives de recherche », Revue française d’études américaines, 2020/3, n°164, pp. 115–129.
[6] Lettre de la secrétaire de Jean-Claude Fasquelle à Germain Bazin, 11 février 1964, AML, cote ML 07559/0020.
[7] Suzanne LILAR, [journal inédit], man. aut., AML, cote ML 08493/0017.
[8] Voir ML 07559/0021 et ML 07559/0022. On y apprend, entre de nombreuses autres choses, que Mme Bradley continue de jouer un rôle essentiel d’intermédiaire tout au long du processus.
[9] ML 07559/0021/002.
[10] ML 07559/0021/003.
[11] ML 07559/0021/021.
[12] ML 07559/0021/027.
[13] ML 07559/0021/035.
[14] ML 07759/0021/036.
[15] ML 07559/0021/037.
[16] « Impossible ».
[17] « En anglais […] soit abstrait soit didactique ».
[18] « Un titre sérieux et honnête ».
[19] ML 07559/0021/038.
[20] ML 07559/0010.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°222 (2025) — série “Les instantanés des AML”

