Prof et fier d’écrire
Tristan LEDOUX, Impressions d’école, Bernard Gilson, coll. “Le photophore”, 2008
C’est tout le mal qu’on souhaite à Tristan Ledoux car son livre Impressions d’école, tout modeste que soit son titre, est hautement littéraire et suggère que l’auteur ne s’en tiendra pas à ce premier recueil. Pas de doute, s’il s’agit de littérature, l’école est bien au centre du propos. Nous sommes prévenus dès la première de couverture, image et paroles aidant. Nous voici entre les murs d’une salle de classe, quasi en direct, comme dans le film récent de Laurent Cantet, tiré du roman et de l’expérience de François Bégaudeau.
À la différence de ce dernier, en paroles et images, nous n’avons ici pour représentation que les mots, et la rumeur essentielle ne nous parvient qu’au travers d’une version toute particulière. Plutôt qu’une simple relation, l’auteur nous transmet le produit d’une réflexion profonde et nous donne matière à penser mais sous une forme propre à faire impression et qui, à cette fin, participe de deux régimes, l’un réaliste et l’autre inventif. Ce que traduisent au mieux « les figures et les lieux rigoureusement authentiques et parfaitement imaginaires » qui peuplent les différents épisodes. Cette réalité nouvelle faite de mots oblitère l’originelle de telle sorte que nous ne nous trouvons en présence ni d’un essai ni d’un document pédagogique de plus et encore moins d’une affirmation quelconque d’autorité mais d’un objet littéraire. Pas plus caricature que réquisitoire, l’auteur affirme se borner à « ce qui est », disons plutôt qu’il exprime ce qu’il ressent qui est. S’il avait un autre objectif que celui de témoigner ainsi, sans qu’il y ait l’ombre d’un procès d’ailleurs, ce serait d’opposer à l’entropie inéluctable le devoir de mémoire et de prouver au lecteur et donc à soi-même que l’on est qualifié pour mener à bien un tel projet.
Parfois, il nous présente des cas, observés avec les yeux mais aussi avec le cœur lors de son passage dans l’enseignement dit spécial, là où on parlera de centre et non d’école : des récits au ton plutôt grave. D’autres textes, situés dans un cadre moins dramatique en soi, ou plus banal, se prêtent à un effet comique même si le propos est d’importance et élevé. D’autres encore semblent avoir peu de rapport avec l’école, mais c’est trompeur car il faut peu de perspicacité pour comprendre combien les excursions vers la technologie portative de communication, le formatage des esprits ou toute réflexion intellectuelle s’organisent avec cohérence dans un tout homogène. Par exemple, « La leçon de l’ignorant » qui donne lieu à la lecture attentive et à l’analyse d’un texte du philosophe Jacques Rancière et permet à l’auteur de souligner quelques-uns de ses principes ou certitudes, ses expériences, ses acquis, est une façon de rendre la parole au professeur. À lui d’évoquer la relation entre le maître et l’élève dans l’hypothèse de l’égalité, de souligner l’importance de la communication, la nécessité du désir, d’enseigner et d’apprendre, bref, le partage.
Pas de déprime donc dans ces textes, mais un soupçon de découragement, l’impression justement de jouer toujours les Don Quichotte, et parfois l’effroi. Mais l’écriture est là qui permet de dire avec esprit ce qu’on aime et comme on aime faire ce métier dont on maintient l’exigence première : que Kant descende chez les cannibales ne fait de tort à personne. Bien au contraire !
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°154 (2008)