Camille Lemonnier, Sedan ou les charniers

Des ne m’oubliez pas et des Vergiss me in nîcht

Camille LEMONNIERSedan ou les charniers, Labor, coll. “Espace Nord”, 2002

lemonnier sedan ou les charniersDans Une vie d’écrivain, paru en 1945, Camille Lemon­nier, qui mou­rut en 1913, racon­te qu’un matin, il tira un chevreuil embour­bé dans son étang : le bel ani­mal « a des vagisse­ments de petit enfant qu’on égorge », le chas­seur l’achève mal­adroite­ment de plusieurs coups de couteau qui cherchent le cœur, « enfin le corps a une suprême crispa­tion tan­dis que l’œil, le doux œil limpi­de […] me regarde, un regard de reproche et de par­don… » « Ja­mais depuis, con­clut Lemon­nier, je ne tuai ni n’eus envie de tuer. » On l’en félicite, et on com­prend la fas­ci­na­tion épou­van­tée qu’il éprou­va face à la mort vio­lente. Dans Sedan, pub­lié en 1871, réécrit et re­baptisé Les charniers dix ans plus tard, le lec­teur accom­pa­gne Lemon­nier et son cousin, pein­tre de paysages, engagés comme ambu­lanciers après la débâ­cle française ; pen­dant trois jours, ils enter­reront les morts. L’hor­reur absolue : on sort de cette lec­ture tran­si, le cœur au bord des lèvres. L’ab­sur­dité de la guerre : « trois cadavres nous apparurent comme de noires sil­hou­ettes dont les lam­beaux déchirés et boueux ne lais­saient plus même con­jec­tur­er au ser­vice de quel despo­tisme ils s’é­taient fait tuer » ; 23 000 Fran­çais et Prussiens furent en effet trahis par Guil­laume et Napoléon III — hal­lu­ci­nant por­trait d’un empereur lâche, dont les four­gons sont « prêts à détaler », qui parais­sait « abru­ti », la fig­ure « très pâle mal­gré le fard des joues », note cru­elle­ment (un peu à la Felli­ni) Lemon­nier.

Dans des paysages englués sous une pluie baude­lairi­enne (« Un ciel bas et lourd… »), se méta­mor­pho­sent hideuse­ment les cha­rognes et se déroulent des scènes tragi­co-bur­lesques à la Mon­ty Python (« Par­fois quelqu’un reti­rait de la paille une jambe, un bras ou une main. — A qui, demandaient les infir­miers. — A moi, dis­ait un blessé »). On suf­foque des pesti­lences de chairs bleuis­santes ou brûlées (« Nous fûmes cer­tains dès lors que le feu con­tin­u­ait à ronger par dessous cette rôtie humaine »), on erre par­mi des ruines qui fig­urent autant de den­telles mis­érables, on s’ef­fare de marau­deurs funèbres qui déter­rent et détroussent les cadavres (« A Bapaume, un paysan fut sur­pris au petit jour, ayant le doigt pris entre les mâchoires d’un mort et frap­pant à coups de poing le crâne du mort pour se dégager »), on méprise des com­merçants « qui ne per­dent jamais à la guerre […], dé­terminés à faire la bouche en cœur aux Prussiens », on se navre des poignantes amours ébauchées entre deux chevaux en­sanglantés, on frémit au grince­ment des sci­es qui amputent à vif…

« L’au­teur de ces lignes tient particulière­ment à leur garder leur car­ac­tère de notes, et il ne veut ni philoso­pher, ni con­jec­tur­er, ni inven­ter. Il racon­te ce qu’il a vu et il le racon­te comme il l’a vu, le plus sim­ple­ment qu’il peut… » C’est là trop de mod­estie. Car le nat­u­ral­iste n’ou­blie pas qu’il fut, à ses débuts, cri­tique d’art, et ses descrip­tions peu­vent sou­vent être qual­i­fiées d’expression­nistes, comme le démon­tre sub­tile­ment l’au­teur du com­men­taire, Sylvie Thorel-Cail­leteau ; car le témoin qu’il se veut être n’est pas avare d’heureuses métaphores (« La pa­rabole des boulets nouait et dénouait sans relâche dans une atmo­sphère de four­naise sa cein­ture de mort ») ; car ce témoin se mon­tre inca­pable d’é­touf­fer sa foi républi­caine : « Que la République eût pu lancer, au lende­main de Sedan, ces ago­nisants sur ses champs de bataille à elle, leur râle se serait mêlé au bruit des canons, ces mori­bonds se fussent redressés, et mourant pour l’hon­neur cette fois, on eût vu des prodi­ges à faire reculer l’en­ne­mi. » Ah ! fichtre non, je pré­fère Brassens : « Mourons pour des idées, d’ac­cord, mais de mort lente… »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°124 (2002)