Les 75 ans de l’Académie

academie royale

Le palais des Académies

Trois quarts de siè­cle, à peine : notre Académie est toute jeune si on la com­pare à sa con­sœur française, fondée en 1666. Mais ces années furent déci­sives dans la vie de nos Let­tres, et nom­bre d’académiciens y jouèrent un rôle impor­tant. Com­ment cela a‑t-il com­mencé ?

Quand on par­le de l’Académie, il ne faut pas con­fon­dre. Sans même rap­pel­er l’Académie de Mont­bliard, fondée « vers 1955 » par Pol Bury et André Balt­haz­ar, d’où sur­gi­ra, bouil­lon­nante et fière, la pen­sée bul, il faut en dis­tinguer au moins une autre. Celle qu’on appelle la Thérési­enne, du nom de sa fon­da­trice, Marie-Thérèse d’Autriche, fut insti­tuée par let­tres patentes du 16 décem­bre 1772. Dans une per­spec­tive ency­clopédiste, l’Académie impéri­ale et royale des Sci­ences et des Belles-Let­tres de Brux­elles rassem­blait tous les grands esprits du temps et béné­fi­ci­ait de priv­ilèges appré­cia­bles, tel celui de pub­li­er ses travaux sans devoir les soumet­tre préal­able­ment à la cen­sure. L’activité de cette société savante fut inter­rompue en 1794, jusqu’à la fin de l’occupation française. En 1816, le roi Guil­laume Ier des Pays-Bas rétablit la Com­pag­nie dans ses droits. Elle subi­ra une réforme pro­fonde en 1845, sous Léopold Ier, pour s’appeler désor­mais Académie royale des Sci­ences, des Let­tres et des Beaux-Arts. L’institution existe tou­jours sous cette forme.

Si les gens de let­tres avaient déjà leur place dans une académie, quel besoin éprou­vait-on d’en inven­ter une sec­onde ? C’est qu’en un siè­cle et demi, le sens des mots s’était infléchi et que la notion de lit­téra­ture avait gag­né une impor­tance neuve, qui con­férait aux écrivains de fic­tion une aura par­ti­c­ulière. En un mot comme en cent, la Classe des Let­tres, dans l’Académie, accueil­lait presque exclu­sive­ment des let­trés, spé­cial­istes de la langue ou de l’Histoire, quand il aurait fal­lu met­tre en avant des artistes, et en par­ti­c­uli­er toute cette généra­tion d’auteurs à qui le mou­ve­ment des Jeunes Bel­gique, dans les années 1880, avait don­né une impul­sion fon­da­men­tale, et dont quelques-uns, comme Ver­haeren ou Maeter­linck, avaient acquis une célébrité mon­di­ale.

Enfin Jules Destrée vint…

En 1920, Jules Destrée était min­istre des Sci­ences et des Arts, un poste qui inclu­ait l’Éducation publique. Par son engage­ment social comme par l’intérêt con­stant qu’il avait man­i­festé pour les créa­teurs, l’homme jouis­sait d’un sin­guli­er pres­tige. Son image de défenseur de la veuve et de l’écrivain est à présent ternie par la mise en évi­dence de son anti­sémitisme, mais son époque – comme aus­si nom­bre de ses con­tem­po­rains – s’en accom­modait, sem­ble-t-il, de même qu’elle avait accep­té les pro­pos racistes d’un Lemon­nier ou d’un Picard. Destrée était par ailleurs l’auteur d’une œuvre con­sid­érable, forte non seule­ment d’essais poli­tiques (comme la fameuse Let­tre au roi sur la sépa­ra­tion de la Wal­lonie et de la Flan­dre, de 1913), mais aus­si de cri­tiques d’art (sur les Prim­i­tifs ital­iens, les arts anciens du Hain­aut…) et de nou­velles et de réc­its. Nul n’était mieux placé que lui pour réfléchir aux moyens de dot­er les écrivains d’une insti­tu­tion qui les accueil­lît offi­cielle­ment.

On aurait pu ménag­er les statuts de l’Académie thérési­enne, pour qu’elle accorde une plus grande place aux poètes et aux romanciers, en créant par exem­ple en son sein une qua­trième classe réservée à cet effet. Mais, con­sultée sur la ques­tion d’un élar­gisse­ment de ses rangs, la Com­pag­nie fit savoir qu’elle préférait qu’une nou­velle insti­tu­tion fût fondée de toute pièce. Destrée n’allait dès lors pas tarder à adress­er un rap­port au Roi Albert Ier, pour lui pro­pos­er la créa­tion de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es, dont les statuts seront pro­mul­gués par un arrêté du 19 août 1920. La tâche du min­istre des Sci­ences et des Arts fut facil­itée par l’accroissement extra­or­di­naire dont avait béné­fi­cié son bud­get à la fin de la guerre : de vingt-cinq mil­lions de francs en 1914, il était passé à près de deux cent mil­lions. Jules Destrée dis­po­sait donc de moyens à la mesure de son ambitieuse poli­tique cul­turelle, qui tradui­sait ses préoc­cu­pa­tions sociales (il s’intéressa notam­ment à la ques­tion des bib­lio­thèques publiques et fit de l’obligation sco­laire pour les enfants une réal­ité) et qui allait lui per­me­t­tre d’œuvrer aus­si en faveur des Let­tres.

Enfin, les écrivains belges auraient une chance d’être élus à l’Académie ! Les fran­coph­o­nes, du moins, car leurs con­frères fla­mands n’avaient pas dû atten­dre si longtemps : depuis 1886, ils pou­vaient siéger au sein de la Konin­klijke Acad­e­mie voor Taal- en Let­terkunde, instal­lée à Gand.

Pas comme les autres

À vrai dire, les pre­miers académi­ciens ne furent pas élus, mais désignés par le Roi, par­mi les lau­réats des prix quin­quen­naux et tri­en­naux de lit­téra­ture. Iwan Gilkin, Georges Eekhoud, Auguste Doutre­pont, Albert Giraud, Fer­nand Séverin, Hubert Krains, Paul Spaak, Jules Feller, Mau­rice Wilmotte, Albert Mock­el, Jean Haust, Mau­rice Maeter­linck, Hen­ry Car­ton de Wiart et Gus­tave Vanzype : ce pre­mier noy­au de qua­torze mem­bres fut chargé d’en coopter vingt-six autres, écrivains ou philo­logues, tant belges qu’étrangers. Car une belle orig­i­nal­ité de cette académie nou­velle­ment con­sti­tuée est qu’elle n’est pas réservée aux seuls nationaux. L’un des pre­miers sans doute, Jules Destrée eut l’intuition de ce qu’on allait bap­tis­er la Fran­coph­o­nie. « La langue française dépasse sin­gulière­ment les fron­tières de la France, affir­mait-il dans son dis­cours inau­gur­al. Non seule­ment dans les pays de la latinité, Ital­ie, Espagne, Roumanie, mais encore à Prague, à Varso­vie, à Stock­holm, en Suisse et au Cana­da, elle a ses fidèles et des gens pour la com­pren­dre, la garder et l’honorer ». En fonc­tion de ce principe, l’Académie se devait d’accueillir dix mem­bres étrangers : Colette puis Cocteau, Ita­lo Sicil­iano ou Julien Green, Mircea Eli­ade ou Georges Duby furent élus à ce titre, comme Mar­guerite Yource­nar ou encore, para­doxale­ment, Dominique Rolin, née à Brux­elles mais nat­u­ral­isée française.

Une autre car­ac­téris­tique de notre Académie, qui la dis­tin­gua longtemps de sa con­sœur française, c’est que son statut n’exclut pas les femmes. Anna de Noailles fut la pre­mière élue, dès 1921 ; Marie Gev­ers, Suzanne Lilar en firent par­tie ; Lil­iane Wouters, Françoise Mal­let-Joris y siè­gent aujourd’hui.

Une dernière par­tic­u­lar­ité de la Destréenne est la place qu’elle accorde aux philo­logues et aux lin­guistes, à qui un quart des sièges est réservé. Louis Remacle (le doyen des académi­ciens – il fut élu en 1948), Joseph Hanse, Fer­di­nand Brunot, Mario Roques… Quelques-uns des meilleurs spé­cial­istes de la langue ou des dialectes romans ont été amenés à siéger à Brux­elles, et à y don­ner leur avis sur des ques­tions par­fois con­tro­ver­sées, comme ce fut récem­ment le cas pour la fémin­i­sa­tion des noms de méti­er, fonc­tion, grade ou titre : oui, en Bel­gique, on peut dire Madame la Direc­trice sans qu’on la con­fonde avec l’épouse du Directeur…

Il y aurait encore beau­coup à racon­ter sur cette jeune Académie de 75 ans. Dans l’entretien qu’il nous a accordé et qui clôt ce dossier, Jean Tordeur nous explique com­ment on y tra­vaille et quel rôle elle joue aujourd’hui. Quant à son his­toire, il faudrait tout un livre pour en évo­quer les points forts – mais ce livre va paraitre, en décem­bre, grâce à la col­lab­o­ra­tion de Jacques De Deck­er, Jacques Cels et Vin­cent Enfel, qui se sont attachés cha­cun à une péri­ode de 25 ans. Il faudrait aus­si un album sou­venir : l’Académie en pub­liera un prochaine­ment, agré­men­té des por­traits de tous ceux qui la com­posèrent. La per­son­nal­ité com­plexe de Jules Destrée, son fon­da­teur, mérite enfin d’être rap­pelée : le jour­nal qu’il a tenu entre 1882 et 1887, inédit jusqu’ici, sor­ti­ra bien­tôt de presse, en même temps qu’une étude con­sacrée à son œuvre par Ray­mond Trous­son, Philippe Jones et Hen­ri Dumont.

Pour notre part, nous nous sommes amusés à rechercher, chez les écrivains, quelques textes relat­ifs à l’Académie ou à ses mem­bres. Sym­pa­thiques ou féro­ces, voire vio­lents, ils dressent à leur manière un por­trait tout en langue et en lit­téra­ture.

Carme­lo Virone

 

Un florilège pour l’Académie

« Un jour je n’entrerai pas à l’Académie » (Achille Chavée,  À cor et à cri, Labor)

« (…) Devant vous, je me retrou­ve le petit garçon de jadis et je ne peux m’empêcher d’éprouver le respect admi­ratif que je vouais aux grandes per­son­nes » (Georges Simenon, Dis­cours de récep­tion à l’Académie)

« (…) Je suis dou­ble­ment touché de l’honneur que me fait l’Académie. D’abord, quand on habite à l’autre bout de la planète, les mar­ques d’appréciation qu’on peut recevoir de son pays natal acquièrent un prix tout par­ti­c­uli­er, je vous assure. En sec­ond lieu, le fait que ce soit au fau­teuil de Georges Simenon que l’on m’ait élu, sem­ble con­fér­er un lus­tre sup­plé­men­taire à cette dis­tinc­tion. Sur ce dernier point, toute­fois, si je suis très sen­si­ble à la générosité de mes con­frères, croyez bien que je ne me fais aucune illu­sion : les suc­ces­sions académiques sont quelque­fois remar­quables par leur absence d’esprit de suite, et c’est quand on a le priv­ilège de suc­céder à un écrivain de génie que l’on peut le mieux appréci­er leur incon­stance. » (Simon Leys, Dis­cours de récep­tion à l’Académie)

« [Ma nom­i­na­tion à l’Académie royale de Bel­gique] m’a beau­coup touchée parce que c’est en rem­place­ment de maman. Ce n’est pas n’importe quelle nom­i­na­tion. […] D’ailleurs, si j’ai repris ma nation­al­ité, c’était pour le cas où un jour les mem­bres de l’Académie royale m’appelleraient par­mi eux. Je voulais y être en tant que Belge. Y être à titre étranger aurait été une véri­ta­ble absur­dité. » (François Mal­let-Joris, entre­tien avec Michel Zumkir, Le Car­net et les Instants n°82)

« Récep­tion à l’Académie, salle immense pleine de monde. J’y arrive avec une petite valise que je pose sur le par­quet puis ouvre car je n’ai pas eu le temps de m’habiller comme il faut. (…) Les Académi­ciens ont une réu­nion dans une pièce à côté. Cer­tains arrivent en retard (…) : d’abord un cen­te­naire à bar­bi­che cassé au niveau de la taille avançant comme une mar­i­on­nette, bien­tôt suivi par un de ses col­lègues sor­tant d’une lim­ou­sine de luxe : il a les dimen­sions et le corps soyeux d’un cachalot et la tête d’un rat géant, il rampe et tourne la tête en tous sens, l’œil bril­lant et rond, vêtu de l’habit vert. (…) Tout à coup je me dis qu’il serait juste que j’entre aus­si dans la salle voi­sine puisque je suis égale­ment Académi­ci­enne. J’entrouvre la porte : ils sont réu­nis en un grand cer­cle par­fait, dans leur bel uni­forme, ser­rés les uns con­tre les autres, et le regard fixé sur le cen­tre du cer­cle. Je ressors toute con­fuse, songeant ‘je ne suis qu’une Académi­ci­enne belge, ceux-là sont de l’Académie française, j’allais gaffer !’ » (Dominique Rolin, Trains de rêves, Gal­li­mard)

« (…) Depuis L’œuvre au noir, il me sem­ble que je suis ‘de chez vous’ un peu plus qu’autrefois, et j’ai comme le sen­ti­ment qu’on vient d’élire à l’Académie de Bel­gique non pas telle­ment moi, mais un ami très cher, qui est Zénon. » (Mar­guerite Yource­nar, let­tre à Louise de Borch­grave, sep­tem­bre 1970, Gal­li­mard)

« L’Académie ! Cela ne m’amuse pas out­re mesure, mais je prof­ite de cette occa­sion pour mon­tr­er à mes com­pa­tri­otes que je suis resté des leurs. » (Georges Simenon, let­tre à Mau­rice Garçon, 25 octo­bre 1975. Cité par Pierre Assouline, Jul­liard)

« D’expérience, je puis attester que j’ai décou­verte en ce céna­cle lit­téraire où j’ai eu la bonne for­tune d’être appelé il y a trente-trois ans un lieu de rela­tions humaines non seule­ment con­frater­nelles, mais aus­si, je l’ai éprou­vé en plus d’une cir­con­stance grave, frater­nelles. Si les poètes font une race irri­ta­ble, si la philolo­gie est une sci­ence qui dessèche l’humeur autant que les textes, ce que j’en avais enten­du dire s’est trou­vé curieuse­ment démen­ti par le com­merce que cette longue fréquen­ta­tion m’a don­né de cul­tiv­er avec des gens d’esprit et de cœur. » (Mar­cel Thiry, dis­cours du cinquan­tième anniver­saire de l’Académie)

« (…) Quant à Car­lo Bronne, qui est un brave garçon, un homme prob­a­ble­ment intel­li­gent, je l’ai pris comme le pro­to­type de l’académicien belge, ces gens qui ont tout lu, tout com­pris, qui sont avo­cats, juges, romanciers, cri­tiques et qui du haut de Sainte-Gud­ule… (…) J’espère qu’ils croiront tous que je viens hum­ble­ment les remerci­er du grand hon­neur… que… moi indigne… et tout et tout… pau­vre auteur de romans policiers qui… » (Georges Simenon, let­tre à Doringe, 1er mars 1952. Cité par Pierre Assouline)

« Qu’il [Mar­cel Thiry] fût Académi­cien allait être ma chance, et, par-dessus le marché, qu’il le fût, me sem­ble-t-il, avec assiduité, (…) Mar­cel Thiry avait accep­té la charge de secré­taire de l’Académie, et si l’adjectif per­pétuel lui venait aux lèvres, ce n’était jamais sans le faire sourire. (…) Mon école était à dix min­utes de son bureau. Il m’y arrivait par­fois un coup de fil. « Êtes-vous libre… ? » (Je lui avais don­né mon horaire et souligné en rouges les heures creuses.) Je par­tais. Le bureau, selon l’heure et le temps, était plus ou moins som­bre, la lumière de la lampe plus ou moins claire. Non­dum Jam Non : il m’en reste un sou­venir de dis­cus­sions ani­mées, dont la forte cérébral­ité cachait, et par­fois cachait mal, l’émotion que peu­vent véhiculer les thèmes ‘exis­ten­tiels’. » (Gas­ton Com­père, pré­face à Comme si, Voie lac­tée, Non­dum jam non de Mar­cel Thiry, Le Cri)

« Tout dire ! Tout par­ler ! Oser ! Tout écrire ! Tout sem­bler réus­sir pour mieux finir par tout rater ! Tout échouer et en rire ! Tout oser !
L’Académie ! Vingt cadavres debout dis­cu­tent de l’orthographe exacte du mot macch­a­bée ! Vingt autres Mem­bres, déturges­cents, se livrent à de savants cal­culs de prob­a­bil­ités sur les chances de survie du point d’interrogation final ! Puisse-t-il leur être fatal ! Tout pue, jeunes gens ! » (Jean-Pierre Ver­heggen, Ridicu­lum Vitae, La dif­férence)

(À pro­pos de l’entrée de Colette à l’Académie) : « Mau­rice Mar­tin du Gard, témoin de la récep­tion, racon­te la stu­peur des graves messieurs qui l’ont élue, quand elle pénètre dans le palais du prince d’Orange, vêtue d’un tailleur de soie noire cirée, d’un chemisi­er de satin blanc et noir, mais les pieds nus aux ongles laqués d’un rouge vif, dans ses san­dales tropézi­ennes, seules chaus­sures qu’elle sup­porte, en toutes cir­con­stances, depuis sa frac­ture. » (Geneviève Dor­mann, in Amoureuse Colette, Her­sch­er)

« (…) J’ai l’impression que les mil­i­tantes fémin­istes d’aujourd’hui extrapo­lent les idées et les con­di­tions présentes en par­lant de la con­di­tion fort basse de la femme française d’autrefois. Mme Du Def­fand n’a certes jamais pen­sé à entre à l’Académie : elle avait son salon où elle rassem­blait les académi­ciens et sans doute en fai­sait à sa guise. » (Mar­guerite Yource­nar, in Les yeux ouverts, entre­tiens avec M. Gal­ley, Gal­li­mard)

« (…) Quant aux écrivains belges (…) on évite sage­ment de les cou­vrir d’or, mais on est décidé à les cou­vrir d’honneurs. On ne leur per­met pas de vivre, on en fait des académi­ciens. Quelle son­so­la­tion, Mes­dames et Messieurs ! » (Albert Mock­el, Con­férence inédite de 1920, Archives et Musée de la lit­téra­ture, Fonds Mock­el)

Com­pi­la­tion : Alain Delaunois, Françoise Delmez, Carme­lo Virone

 

Jean Tordeur : la charge du secrétaire perpétuel

jean tordeur

Naitre l’année où fut fondée l’Académie prédis­pose-t-il à en devenir le Secré­taire per­pétuel ? On pour­rait le croire en pen­sant à Jean Tordeur, qui a fêté lui aus­si en 1995 son 75e anniver­saire. Celui qui fut longtemps rédac­teur en chef des pages cul­turelles du jour­nal Le Soir a pub­lié en 1964 un recueil inti­t­ulé Le con­ser­va­teur des charges. Serait-ce une déf­i­ni­tion poé­tique de la fonc­tion ?

Le Car­net et les Instants : Com­ment devient-on Secré­taire per­pétuel de l’Académie ?
Jean Tordeur :
Par coop­ta­tion. Le man­dat du Secré­taire s’achève oblig­a­toire­ment à la fin de l’année au cours de laque­lle il a célébré son 75e anniver­saire. Dans les mois qui précè­dent, les académi­ciens se con­cer­tent pour évo­quer sa suc­ces­sion. On approche l’un ou l’autre mem­bre, pour savoir s’il accepterait cette charge. Il y a générale­ment une nom­i­na­tion dans l’air… Au mois de novem­bre se déroule le vote qui désigne le nou­veau secré­taire… tem­po­raire­ment per­pétuel.

Mais cette charge est loin d’être hon­ori­fique ?
Elle exige énor­mé­ment de tra­vail. En fon­dant l’Académie, Jules Destrée a prévu qu’elle se pour­voirait en per­son­nel, mais sans lui don­ner les moyens d’engager beau­coup de monde. Sans doute a‑t-il pen­sé qu’une académie de lit­téra­teurs, comme on dis­ait encore à cette époque, n’avait pas besoin d’un grand cadre admin­is­tratif. De ce fait, le Secré­taire per­pétuel est amené à tenir plusieurs rôles : chef du per­son­nel, directeur admin­is­tratif, représen­tant de l’Académie dans une série de man­i­fes­ta­tions ou d’actions, offici­er de presse, directeur de col­lec­tion, et j’en passe. Il faut donc qu’il ait la volon­té bien arrêtée de se vouer inté­grale­ment à cette fonc­tion-là, et d’en tir­er les con­séquences quant à son horaire et à sa résis­tance.

L’Académie choisit aus­si un Directeur et un Vice-Directeur, désignés pour un an. Quelles sont leurs fonc­tions ?
Avec le Secré­taire per­pétuel, ils for­ment le bureau de l’Académie qui gère la vie de l’institution. Par ailleurs, il existe aus­si une com­mis­sion admin­is­tra­tive, qui se réu­nit deux fois par an et qui traite des prob­lèmes qui peu­vent se pos­er en matière de per­son­nel, de bud­get, de rela­tions publiques, de par­tic­i­pa­tion à des man­i­fes­ta­tions extérieures… Cette com­mis­sion com­prend le bureau et un mem­bre de cha­cune des deux sec­tions.

Et votre tra­vail à vous, pré­cisé­ment ?
Je m’occupe en pre­mier, avant le bureau et la com­mis­sion admin­is­tra­tive, de toutes les tâch­es que ces deux organes, et à tra­vers eux l’Académie, peu­vent avoir à traiter. J’organise notam­ment le train des séances men­su­elles. Elle se tien­nent le deux­ième same­di du mois, à trois heures de l’après-midi, quand la ville est calme. Elles nous per­me­t­tent chaque fois d’entendre la com­mu­ni­ca­tion d’un de nos mem­bres – com­mu­ni­ca­tion très sou­vent suiv­ie d’un long échange de vues. En même temps, nous exam­inons ce qui com­pose l’ordre du jour : rap­ports avec l’administration de la cul­ture, avec le pou­voir com­mu­nau­taire, avec les académies étrangères…
Lorsque j’ai pris mes fonc­tions, le 1er jan­vi­er 1989, l’Académie se trou­vait devant une sit­u­a­tion neuve : elle ne dépendait plus de l’État cen­tral mais de la Com­mu­nauté française de Bel­gique, qui devait dès lors repren­dre à son compte les engage­ments que le pou­voir nation­al avait tenus à son égard depuis 1920, en assur­ant notam­ment sa dota­tion.
Les insti­tu­tions étaient nou­velles, les hommes égale­ment : il a fal­lu informer les dif­férents niveaux de pou­voir, l’administration, le lég­is­latif (le Con­seil de la Com­mu­nauté) ou l’exécutif, Min­istre-Prési­dent ou Min­istre de la Cul­ture, de l’existence et du rôle de l’Académie, pour qu’elle puisse occu­per la place qui lui revient dans la con­fig­u­ra­tion poli­tique et cul­turelle d’aujourd’hui.
J’ai aus­si essayé d’ouvrir l’Académie vers l’extérieur, par des ini­tia­tives en matière d’édition, de fran­coph­o­nie… Ce que j’ai cher­ché à faire enten­dre, durant les sept années de mon man­dat, c’est que l’Académie n’est pas une insti­tu­tion sclérosée ou autori­taire mais qu’elle représente au con­traire des lieux où la lit­téra­ture est vivante : à tra­vers ceux de ses mem­bres qui sont des écrivains, bien sûr, mais aus­si par son action spé­ci­fique.
D’une part, elle gère vingt-six fon­da­tions créées en son sein par des mécènes pour qu’elle institue des prix lit­téraires cou­vrant tous les domaines de l’expression : prose, poésie, essai, théâtre… Ces prix n’ont pas assez de reten­tisse­ment pub­lic, mal­heureuse­ment, mais ils sont sou­vent allés à la ren­con­tre de la lit­téra­ture nou­velle. Nous en avons même un, réservé aux poètes âgés de moins de 25 ans, qui a dis­tin­gué très tôt des auteurs aujourd’hui con­fir­més comme Yves Namur ou Eugène Sav­itzkaya. D’autre part, notre atten­tion à la vie des let­tres se man­i­feste à tra­vers le Fonds nation­al de la Lit­téra­ture, qui accorde des sub­sides aux auteurs pour les aider à pub­li­er leurs œuvres.

Com­ment doit-on procéder pour en béné­fici­er ?
Il faut d’abord envoy­er son man­u­scrit à l’Académie : il sera lu par une com­mis­sion de trois lecteurs (une com­mis­sion qui com­prend tou­jours un ou deux académi­ciens et une per­son­ne au moins qui n’est pas de l’Académie). Ils étab­lis­sent un rap­port de lec­ture. Si le man­u­scrit obtient deux avis posi­tifs, la com­mis­sion déter­mine le mon­tant d’un sub­side qu’on lui attribuera. En cas d’hésitation, la com­mis­sion tranche au terme d’une dis­cus­sion ou, éventuelle­ment, décide de recourir à un arbi­trage pour la séance suiv­ante.
Il y a cinq séances de com­mis­sion de lec­ture par an, où sont exam­inés chaque fois une ving­taine de man­u­scrits : soit une cen­taine d’œuvres au bout de l’année, qui témoignent de l’ouverture du Fonds nation­al de la Lit­téra­ture aux écri­t­ures les plus divers­es. Par exem­ple, nous avons aidé Kalisky, Del­la Faille mais aus­si Paul Nougé ou la revue Phan­tomas et des écrivains qui grav­i­taient autour d’elle.
Les rap­ports de lec­ture ne sont pas com­mu­niqués aux auteurs, mais il arrive qu’ils débouchent sur une invi­ta­tion à retra­vailler un texte. Je peux dire : votre man­u­scrit m’intéresse, j’aimerais vous ren­con­tr­er pour que nous en dis­cu­tions.

Par­mi les activ­ités de l’Académie, l’édition a son impor­tance.
Quand je suis arrivé à mon poste, le cat­a­logue des édi­tions com­por­tait déjà une bonne cen­taine de titres, répar­tis entre l’histoire ou la cri­tique lit­téraire, la philolo­gie, la bib­li­ogra­phie. Depuis qua­tre ans ont été créées deux col­lec­tions de poche, qui en sont aujourd’hui à seize titres.
L’un des prob­lèmes que nous ren­con­trons pour ces livres est celui de leur com­mer­cial­i­sa­tion. Sans doute n’attirent-ils pas le grand pub­lic, mais ils mérit­eraient une plus grande dif­fu­sion – ce qui com­mence à être fait par la Libraire Wal­lonie-Brux­elles, dont le rôle est pri­mor­dial.

Vous éditez aus­si un Bul­letin ?
Oui, deux fois par an Il reprend les com­mu­ni­ca­tions de nos mem­bres, les dis­cours de récep­tion, etc. Ce sont sou­vent des textes d’un grand intérêt lit­téraire, cri­tique ou philologique.

Le pub­lic peut-il se le pro­cur­er ?
Il suf­fit de s’abonner, en télépho­nant à l’Académie.

Vous assurez aus­si la pub­li­ca­tion de la bib­li­ogra­phie des écrivains de Bel­gique, dont qua­tre tomes ont déjà paru. Où en est-on aujourd’hui ?
À la fin de la let­tre S. Il fau­dra sans doute con­sacr­er un vol­ume entier à l’œuvre de Simenon. Il restera encore trois tomes à pub­li­er, sans compter que pour les anciens, il fau­dra un jour ou l’autre ajouter la bib­li­ogra­phie des trente dernières années. Cet out­il est cap­i­tal, mais il est beau­coup plus dévelop­pé en Flan­dre que dans la Com­mu­nauté française. Nous vivons en fait une sit­u­a­tion absurde, puisqu’aujourd’hui nous sommes cen­sés con­tin­uer cette œuvre avec un seul chercheur, Jacques Detem­mer­man : une mis­sion impos­si­ble. Il faudrait que nous dis­po­sions des ser­vices d’un sec­ond roman­iste et d’un crédit con­sid­érable. Savez-vous que nous n’avons même pas de bud­get d’édition spé­ci­fique pour ces ouvrages ?

Carme­lo Virone


Dossier paru dans Le Car­net et les Instants n°90 (1995)