Les chemins de la création : Thomas Gunzig

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Thomas Gun­zig

Ils écrivent, ils pub­lient. Oui, mais entre la toute pre­mière phrase, celle hasardée dans la tête, sur une feuille de papi­er ou l’écran d’un ordi­na­teur, et la toute dernière ennoblie par l’impression dans un livre, que s’est-il passé ?  Com­ment la mai­son s’est-elle con­stru­ite ?  Avec quels matéri­aux ? En com­bi­en de temps ? Dans la joie ou la douleur ? Après Nicole Mal­in­coni, qui nous par­lait de son tra­vail de tran­scrip­tion du réel, voici le témoignage de l’homme pressé de nos Let­tres : Thomas Gun­zig.  

Quand nous nous étions vus pour un autre entre­tien, il y a de cela quelques mois, Thomas Gun­zig était tou­jours « dans les car­tons ». Avec sa famille, il venait tout juste de quit­ter l’avenue du Bois de la Cam­bre où, m’avait-il dit, son bureau se trou­vait dans un couloir, pour une mai­son récente dans un quarti­er rési­den­tiel d’Uccle. Très pré­cisé­ment rue de la Girafe : pour quelqu’un qui a écrit Le plus petit zoo du monde, cela ne s’invente pas. Ici, sur les hau­teurs du plateau Enge­land, le cadre est vert, la mai­son spa­cieuse et lumineuse. Et surtout, il y dis­pose d’un vrai bureau. Encore un peu encom­bré, façon étu­di­ant – impres­sion ren­for­cée par son sweat à capuche et son allure sportive. Sportif, Thomas Gun­zig l’est en effet (son com­bat de judo avec Luc Pire à la Foire du livre est encore dans les mémoires). En revanche, il est tout sauf un étu­di­ant pro­longé. C’est quelqu’un de très engagé dans la vie active, qui se partage entre entre lit­téra­ture, enseigne­ment et jour­nal­isme. Non sans quelque dif­fi­culté, ain­si qu’on va le lire. Son accueil chaleureux n’en a que plus de prix.

Le Car­net et les Instants : Quand on lit vos textes, on a l’impression d’une écri­t­ure jubi­la­toire. Est-ce vrai­ment ain­si que cela se passe ? Écrivez-vous avec plaisir ?
Thomas Gun­zig : Non, pas du tout. J’ai une notion un peu judéo-chré­ti­enne du tra­vail, l’idée qu’il faut souf­frir pour arriv­er à quelque chose. Pour moi, l’écriture, c’est zéro plaisir. Quelque­fois, je me dis, ah tiens, cette phrase elle n’est pas mal, ou cette image elle est chou­ette. Il m’arrive d’avoir une sat­is­fac­tion rétro­spec­tive, une fois qu’un texte est fini. Mais l’effort de se met­tre dedans, c’est affreux. Je le fais parce que j’ai signé un con­trat, que j’ai reçu une avance, que j’ai une dead­line. Écrire est tou­jours lié à une con­trainte, j’aurais plutôt envie de faire un tas d’autres choses. Et chaque fois que je m’y remets, je rame et je rame. Alors, je me fixe un délai : j’écris jusqu’à telle heure et puis je fais une pause.

Entrez-vous facile­ment dans le tra­vail ?
Pas tout de suite. Il me faut dix min­utes, un quart d’heure avant d’être dedans.

C’est très peu ! Pour d’autres, ce sont des heures…
Oui, mais ça, je ne pour­rais pas. Dans mon cas, c’est un luxe que je ne peux pas me per­me­t­tre, parce que la vie quo­ti­di­enne me bouffe un temps fou. La fiancée, les enfants, les cours­es à faire, les cours à don­ner… Toutes les choses que je fais pour gag­n­er un peu d’argent…

Les gens qui vien­nent vous inter­view­er pour le Car­net…
Cela aus­si… (Rires.) 

Choix de vie

Pensez-vous que vous écririez mieux, ou davan­tage, si vous aviez plus de temps ?
J’en suis con­va­in­cu. J’ai l’impression d’être tout le temps en train de pro­duire du vol­ume. Par exem­ple, en ce moment, je tra­vaille sur un scé­nario, et évidem­ment c’est urgent. Il y a le bil­let à faire pour Le Soir du mer­cre­di, il y a « La Semaine infer­nale » à pré­par­er… D’un côté c’est bien, parce que les choses se font, parce qu’on ren­con­tre des gens, et ain­si de suite. Mais d’un autre côté, je n’aime pas ça, ce n’est pas bon. Il y a des moments où j’aurais envie de pou­voir dire, stop, là je m’arrête, je prends deux semaines, et je réfléchis à ce que je suis en train de faire, je relis tout le scé­nario, je revois l’équilibre général, l’enchaînement des scènes, les dia­logues, les per­son­nages… Il y a un temps d’écriture et il y a un temps de réflex­ion. Ce sont deux temps qui ne vont par for­cé­ment ensem­ble. Je crois qu’il y a vrai­ment deux caté­gories d’auteurs, ceux qui ont le temps et ceux qui en ont moins.

C’est aus­si une ques­tion de choix de vie, non ?
Bien sûr. Je pour­rais décider de vivre seul, sans femme, sans goss­es, j’aurais besoin de 300 euros par mois, et j’aurais tout le temps d’écrire. Mais je sais que je serais mal­heureux comme les pier­res. Je déteste ren­tr­er chez moi dans une mai­son vide, ne pas pou­voir appel­er quelqu’un au télé­phone… J’ai bien con­science que ce que je dis est totale­ment para­dox­al.

Vous êtes un peu le con­traire des écrivains qui vivent en immer­sion dans leur œuvre. On pense à Thomas Bern­hard, par exem­ple, ou à Pes­soa…
Je suis fasciné par ces auteurs qui sont imprégnés de leur œuvre, qui ne font et qui ne sont que leur œuvre. J’aimerais bien être le roman que j’écris. Mais chez moi ça ne fonc­tionne pas du tout de cette manière. Quand je m’arrête et que je vais faire des cours­es, je cesse d’être le type qui écrit.

Si vous aviez ce temps qui vous manque, qu’est-ce qui chang­erait dans votre façon de tra­vailler ?
D’abord, je met­trais deux ou trois ans à faire un bouquin. Je com­mencerais par me doc­u­menter beau­coup. Dans mon cas, la réflex­ion vient pour une part impor­tante de la doc­u­men­ta­tion. Donc, je com­mencerais par penser à l’histoire, ensuite seule­ment je passerais à la phase d’écriture. Je lais­serais le texte mijot­er quelques mois avant de revenir dessus. Je prendrais le temps de me cor­riger. J’en prof­it­erais aus­si pour voy­ager, pour recon­tr­er des gens, pour les inter­roger. Pour Kuru, je suis allé pass­er une dizaine de jours à Berlin, his­toire de voir un peu les lieux dont il est ques­tion, de m’imprégner de l’atmosphère de la ville. C’était la pre­mière fois que j’écrivais sur une vraie ville. Jusque-là, j’écrivais sur des villes plus ou moins imag­i­naires. Mais je n’aime plus faire ça. Une vraie ville apporte énor­mé­ment de choses par elle-même.

De la documentation

Juste­ment, en lisant Kuru, on pense que c’est avant tout une œuvre d’imagination. Par exem­ple, il y est ques­tion de la secte des Illu­mi­nati, d’abord on se dit que c’est inven­té, et puis en véri­fi­ant on s’aperçoit qu’elle existe vrai­ment. Jusqu’à quel point faites-vous un tra­vail de doc­u­men­ta­tion ?
Jusqu’au point où ça sert l’intrigue. J’ai trou­vé ces choses tout à fait par hasard. Je me suis intéressé à l’altermondialisme, à la révo­lu­tion socio-politi­co-économique, etc. Je suis allé sur des forums de dis­cus­sion, et puis en pas­sant d’un lien à l’autre, il s’est pro­duit un glisse­ment inat­ten­du, j’ai décou­vert cette rela­tion étrange de la théorie de la con­spir­a­tion et de l’altermondialisme. Je me suis ren­seigné sur le sujet, j’ai rassem­blé des infor­ma­tions sur les Illu­mi­nati, jusqu’à ce que j’aie la matière qu’il me fal­lait. Creuser davan­tage n’aurait pas vrai­ment servi l’histoire. Pour le roman que je suis en train d’écrire, qui va s’appeler Manuel de survie à l’usage des inca­pables, je me suis doc­u­men­té pas mal sur la grande dis­tri­b­u­tion. Je l’ai fait d’abord pour avoir une base lex­i­cale, savoir par exem­ple qu’un ray­on s’appelle, dans le jar­gon interne, un « linéaire ». Je me suis doc­u­men­té sur les sociétés de gar­di­en­nage, sur les cais­sières. Il y a des forums incroy­ables con­sacrés aux cais­sières, où elles par­lent de leur vie quo­ti­di­enne, de leurs horaires, de leur patron. Je me suis procuré des cours que l’on suit pour devenir gérant en grandes sur­faces. On y apprend des tas de choses sur les méth­odes de mar­ket­ing, sur la genèse des super­marchés. On décou­vre des per­son­nages éton­nants, comme les frères Albrecht, qui ont créé la chaîne de mag­a­sins Aldi. Tout cela donne une « caisse de réso­nance » au livre. L’imaginaire a des lim­ites, il y a des his­toires qu’on ne pour­rait pas inven­ter. Par­fois, on a des coups de chance : en me ren­seignant sur la grande dis­tri­b­u­tion en Russie, je suis tombé par hasard sur une femme dingue de moto. Elle a décou­vert que l’endroit idéal pour trac­er, c’était dans la zone de Tch­er­nobyl. Comme c’est très dan­gereux, elle a un comp­teur Geiger sur elle, elle fait des pho­tos de cette zone où per­son­ne ne va, où il y a seule­ment quelques voitures, des plaines de jeux aban­don­nées, des vieux chars sovié­tiques… C’est un per­son­nage for­mi­da­ble, et un décor génial pour un roman. Après, le prob­lème, c’est com­ment lier ça à la grande dis­tri­b­u­tion ? J’aime bien l’idée que les romans soient un peu comme des patch­works de la vie. Qu’il y ait des per­son­nages qui vien­nent de quelque part et qui vont quelque part, qui ont un itinéraire chao­tique menant vers une réso­lu­tion, avec un par­cours quelque­fois tor­du, mais sur­prenant et intéres­sant. J’aime bien me laiss­er sur­pren­dre par le sujet. Par­fois je me dis que si j’avais com­mencé d’une autre manière, ce serait mieux, donc je recom­mence autrement, j’ajoute un autre axe, un autre per­son­nage…

La doc­u­men­ta­tion, vous la tirez prin­ci­pale­ment des médias, d’Internet ?
Non, pas seule­ment, je vais aus­si la chercher où elle est. Pour le roman sur la grande dis­tri­b­u­tion, j’ai fait deux inter­views. Cela per­met de décou­vrir com­ment ça fonc­tionne de l’intérieur, les rap­ports entre les employés, l’esprit pater­nal­iste qui règne, en tout cas chez Del­haize – je fais mes cours­es chez Del­haize. Il y a un côté humain qui est fasci­nant, on croise des per­son­nes très bien, mais il y aus­si un côté affreux, mesquin, cru­el, induit par un sys­tème qui déforme les gens. Et puis il y a le rap­port client-vendeur, on se rend compte de la dose de mépris et d’agressivité que se pren­nent les cais­sières, on se demande com­ment il est pos­si­ble que quelqu’un, parce qu’il est client, se croie autorisé à par­ler ain­si à quelqu’un d’autre. J’ai fait moi-même plusieurs petits boulots, j’ai été télé­phon­iste, vendeur à domi­cile. La pire per­son­ne sur laque­lle je suis tombé était un écrivain dont je ne con­nais pas l’identité, qui m’avait insulté, m’avait dit, mon­sieur je suis écrivain, vous m’interrompez dans mon tra­vail, don­nez-moi votre nom et je vais télé­phon­er à votre supérieur.

Quand on lit les romanciers améri­cains, on s’aperçoit qu’il sont en général très doc­u­men­tés. Il n’est pas rare qu’ils remer­cient des gens qu’ils ont ren­con­trés, qui les ont aidés ou con­seil­lés, des bib­lio­thèques…
Oui, le tra­vail de se doc­u­menter, cela se fait assez peu en France. Quand on com­pare les séries télé français­es avec les séries améri­caines, on se rend compte que celles-ci sont ultra­doc­u­men­tées. Dans la lit­téra­ture c’est pareil, il y a en France une sorte de légèreté à cet égard, on sent que l’auteur s’est dit, oui, un ramasseur de poubelles, c’est à peu près ain­si que ça doit être – alors que s’il s’était don­né la peine d’en ren­con­tr­er un, il aurait vu que ce n’était peut-être pas ça du tout. Si on prend Nécrop­o­lis de Her­bert Lieber­man, un roman absol­u­ment génial dont le héros est le chef de la médecine légale à New York, on s’aperçoit que le type a passé un an avec des médecins légistes avant d’écrire son livre. Et du coup, on a des his­toires incroy­ables, cela donne à son réc­it une pro­fondeur et une crédi­bil­ité uniques. J’aime bien les livres qui par­lent du monde et de la vie, des his­toires qui arrivent à des gens, com­ment ils s’en sor­tent ou ne s’en sor­tent pas. C’est quand même plus intéres­sant que d’écrire des livres nar­cis­siques sur son petit univers per­son­nel ou celui des autres écrivains. Je crois aus­si qu’il ne faut pas lire seule­ment de la lit­téra­ture. Il faut lire des essais, des biogra­phies, des ouvrages tech­niques, des revues spé­cial­isées. Parce qu’un livre, ça se con­stru­it sur le détail, c’est cela qui donne l’effet de réel, qui est ce qui moi m’intéresse d’abord. 

Créer Une relation d’empathie

Quand vous entamez un texte, par quoi com­mencez-vous ?
Ça dépend. Sou­vent par un per­son­nage, ou une sit­u­a­tion, ou les deux. Cela peut aus­si être une scène d’accroche, c’est-à-dire une scène a pri­ori sans rap­port avec ce qui suit, mais dont les élé­ments vont ressur­gir plus loin dans l’histoire. Le Manuel de survie dont je par­lais, je l’ai com­mencé par une scène qui n’a rien à voir avec les chapitres suiv­ants, une évo­ca­tion de pêche à la baleine. J’ai lu des bouquins là-dessus, sur l’hivernage des baleiniers, qui restaient blo­qués pen­dant des mois, voire des années. Puis je suis passé à une autre scène, dont l’idée m’est venue grâce à une émis­sion de radio. Un gar­di­en de sécu­rité expli­quait com­ment il avait été engagé par la direc­tion du mag­a­sin pour sur­veiller les employés, recueil­lir des infor­ma­tions sur leur vie privée, de façon à pou­voir faire pres­sion sur eux. À par­tir de là, j’ai imag­iné un agent de sécu­rité qui suiv­ait le per­son­nel en util­isant des moyens sophis­tiqués, en le met­tant sur écoute, etc.

Vous arrive-t-il, pour créer vos per­son­nages, de vous inspir­er de per­son­nes que vous con­nais­sez ?
Cela arrive par­fois, mais ce n’est pas délibéré. Je ne décide pas de faire le por­trait de mon­sieur Untel ou madame Unetelle. Je cherche des per­son­nages qui puis­sent s’intégrer à l’histoire, la faire avancer, être por­teurs d’émotions avec lesquelles le lecteur entre en empathie, même si ce sont les pires ordures qui exis­tent. Il faut que le lien puisse s’établir entre le lecteur et le per­son­nage, sinon c’est foutu. J’essaie de con­stru­ire de vrais per­son­nages, des per­son­nages sin­guliers, avec des réac­tions humaines crédi­bles et logiques, qui ne soient pas des pan­tins ni des robots. Mes per­son­nages sont des con­struc­tions assez arti­fi­cielles en fait. Je les imag­ine pour une part, et pour une autre part ils sont faits avec des bouts de per­son­nes con­nues, mais aus­si bien avec des per­son­nages d’autres romans, ou des gens que je vois à la télé… On sait tous com­ment fonc­tionne un alcoo­lo ou une femme hys­térique, et bien sûr on s’en inspire, mais dans le roman, il y a des choses qui changent, on leur donne un autre méti­er, un autre par­cours. J’aime aus­si sur­pren­dre, créer un per­son­nage auquel on ne s’attend pas. Par exem­ple mon­tr­er un chef de caisse qui est quelqu’un de vrai­ment bien, qui est soucieux du bien-être de ses cais­sières, qui se sent respon­s­able si quelque chose s’est mal passé dans sa journée. 

Pas de plaisir, mais de la facilité

Écrivez-vous dans l’ordre de la nar­ra­tion, en com­mençant par le début et en ter­mi­nant par la fin ? Ou bien attaquez-vous la mon­tagne par plusieurs ver­sants ?
J’écris dans l’ordre. J’aurais du mal à débuter par le chapitre 6, à décrire une ren­con­tre qui se passe à ce moment-là, alors que je n’ai pas encore écrit ce qui précède. Je ne m’y retrou­verais plus. On doit savoir où on en est en ter­mes d’émotion. La lec­ture d’un roman, pour un lecteur, c’est une expéri­ence dans laque­lle l’auteur l’accompagne, le guide, c’est un itinéraire par­ti­c­uli­er. Je ne vois pas com­ment je pour­rais y emmen­er le lecteur si moi-même je ne l’ai pas fait avant lui.

Retra­vaillez-vous beau­coup vos textes ?
Au risque de paraître immod­este, je dirai que non. Ce qui est écrit est écrit. Il m’arrive bien sûr de déplac­er tel élé­ment, de revenir en arrière pour ajouter ou mod­i­fi­er cer­taines choses, qui entraîneront à leur tour des réper­cus­sions vers l’avant. Donc je fais beau­coup de va-et-vient pour éviter qu’il y ait des inco­hérences. Mais quand j’ai ter­miné un chapitre, je sais plus ou moins ce qui va venir après. J’y réfléchis entre les coups, si bien que quand je m’y remets, je ren­tre assez vite dans l’écriture. Une fois que j’ai les grandes artic­u­la­tions en tête, l’écriture elle-même est plutôt facile. Je me con­cen­tre surtout sur l’équilibre général de scène à scène. Est-ce qu’il n’y a pas trop d’action, ou au con­traire trop peu, que faut-il creuser, pré­cis­er ? Ce qui est peut-être plus dif­fi­cile, c’est de savoir ce qu’il faut faire pour éviter les clichés, pour qu’il y ait de l’émotion. Enfin, il y a sou­vent deux ou trois gross­es relec­tures quand le texte est ter­miné ou presque ter­miné. Là, j’ajoute aus­si des élé­ments, mais ce sont plutôt des scènes de tran­si­tion.

Savez-vous dès le départ com­ment l’histoire va finir ?
En général, je n’en ai aucune idée – sauf dans le cas du Manuel de survie, pour laque­lle j’ai trou­vé une super fin. Mais je ne veux pas la dire, parce que c’est l’idée que le monde entier attend. (Rires.) Il y a une loi de la pro­gres­sion con­tin­ue de l’émotion, qui cul­mine avec le cli­max de la fin, un peu comme au ciné­ma. Il vaut mieux ça plutôt que de com­mencer en fan­fare, puis de ter­min­er par quelque chose de marécageux et d’ennuyeux. 

Savoir ne pas finir

Faites-vous lire vos man­u­scrits à d’autres per­son­nes ?
Oui, à ma fiancée, à mon édi­teur. À peu de monde en général, plutôt à ceux qui en font la demande. Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui vient vous trou­ver et qui vous remet son man­u­scrit en vous deman­dant, qu’est-ce que vous en pensez ? C’est une tor­ture pour moi de devoir don­ner mon avis sur un man­u­scrit. Comme je déteste qu’on me fasse le coup, je ne le fais pas aux autres. J’ai appris à refuser, et ça c’est for­mi­da­ble. Je ne vais plus dans des class­es, ça me pre­nait trop de temps. Bien sûr, c’est ten­tant quand un prof vous dit, ils sont cinquante, ils ont lu votre livre, ils l’ont adoré, s’il vous plaît venez, ils seraient telle­ment con­tents… Mais je résiste. Quant à mon édi­teur, je lui envoie des chapitres pour le ras­sur­er, pour lui mon­tr­er que ça avance. Lorsque je le fais, c’est parce que je sens que c’est bien, qu’il va être con­tent. Je n’attends pas for­cé­ment un retour de sa part. Sim­ple­ment, comme dit le bon sens pop­u­laire, il y a plus dans deux têtes que dans une. Car mal­gré tout, il y a tou­jours des choses qui vous échap­pent. Par con­tre, quand je cale, que je ne sais plus com­ment avancer, que je ne m’y retrou­ve plus trop, deman­der l’avis de quelqu’un d’autre, c’est quelque chose que je ne fais pas. Même si ça paraît un peu pré­somptueux de dire ça, il me sem­ble que je suis rel­a­tive­ment bon juge de ce que j’écris, que je repère assez bien les faib­less­es, et les forces éventuelles. Bien sûr, rien n’est jamais par­fait, il y a tou­jours des dif­fi­cultés qu’on ne peut pas résoudre, ou qu’il n’y a peut-être pas lieu de résoudre, mais il faut savoir s’y résign­er. Vouloir être par­fait, c’est un truc d’auteur. L’écriture, c’est de l’émotion, c’est de l’énergie et c’est de l’expérience. Et la qual­ité ultime, la per­fec­tion ne sert pas du tout ça. Ce qui sert l’écriture c’est l’image, c’est l’intention, c’est le per­son­nage. Une écri­t­ure par­faite ne sert à rien, sauf à sat­is­faire l’ego de l’auteur. Il m’est arrivé sou­vent de lire un texte et de me dire, c’est vache­ment bien écrit, mais c’est ennuyeux, ça ne racon­te rien, c’est vide d’émotion. La per­fec­tion n’est pas quelque chose de naturel. La nature elle-même n’est pas par­faite. C’est une patholo­gie qu’on ren­con­tre chez les gens qui n’arrivent pas à finir, qui passent vingt ans sur un roman. Même s’il y a des chefs‑d’œuvre qui ont été écrits ain­si. La créa­tion, c’est un peu comme un feu, il faut se réchauf­fer tant qu’il brûle, on n’a pas des tonnes de bois pour l’alimenter. Pass­er trop de temps sur un texte, ce n’est jamais bon. Parce qu’entre-temps, on change soi-même, on porte une autre inten­tion, une autre énergie. 

Globalement satisfaisant

Ren­con­trez-vous des dif­fi­cultés par­ti­c­ulières en écrivant ? Quelque chose qui vous pose prob­lème de manière récur­rente ?
Je réfléchis… Non, à nou­veau, c’est peut-être pré­somptueux de dire ça, mais je n’ai pas de grosse dif­fi­culté en écrivant. De manière générale, j’écris assez vite. Il peut arriv­er que ce soit plus lent, que je sois à la recherche d’une idée et que cette idée tarde à pren­dre forme. Mais après un cer­tain temps, ça finit par venir. C’est une dif­fi­culté qui est un moment nor­mal de la créa­tion. Dans Loli­ta de Nabokov, il y a un pas­sage où Hum­bert Hum­bert se rend chez le coif­feur. Ça ne prend que quelques pages, c’est évidem­ment très bien fait, mais ce n’est pas non plus une scène ful­gu­rante. Or, dans sa post­face, Nabokov explique qu’il a mis deux mois à l’écrire. C’est ras­sur­ant…

Y a‑t-il quelque chose que vous aimeriez chang­er ?
Par­fois, j’aimerais que ça marche mieux, parce que je me dis que s’acharner pen­dant des années sur des bouquins qui finale­ment ne marchent pas ter­ri­ble, à quoi bon ? Con­cer­nant les textes pro­pre­ment dits, j’ai la con­vic­tion pro­fonde de ne pas être un génie qui va révo­lu­tion­ner la lit­téra­ture. Je crois que sans être ver­tig­ineux mes romans amusent, font rire, intriguent quelque­fois les lecteurs, et c’est déjà pas mal. Glob­ale­ment, je ne suis pas inqui­et quant à leur qual­ité artis­tique. Je ne suis pas dans les affres du doute. Parce que si c’était le cas, si j’avais la con­vic­tion que mes textes ne valent rien, que je me déteste moi-même, franche­ment, je ferais autre chose. Je n’aime pas me com­plaire dans le mal­heur.

À part ceux qui ont déjà été cités, quels sont les auteurs impor­tants pour vous ?
John Fante, que j’ai beau­coup lu. Kaf­ka. Ste­fan Zweig. Dans les con­tem­po­rains, Dan Sim­mons, des auteurs de polars comme James Crum­ley, Edward Bunker, Don­ald West­lake. Ian McE­wan, for­mi­da­ble. Et dans un autre genre, Duras, pour cer­tains de ses romans, ou pour des réc­its plus courts, comme La mort du jeune avi­a­teur anglais, qui est un texte mag­nifique.

Où, quand, comment ?

Dedans ou dehors ?
Je tra­vaille essen­tielle­ment dans mon bureau. Mais comme ce n’est pas tou­jours pos­si­ble, j’ai aus­si un portable, qui me per­met d’écrire en déplace­ment. Je préfère tra­vailler chez moi, mais je peux le faire à peu près partout. Et indif­férem­ment des textes de fic­tion, ou des chroniques, ou des scé­nar­ios… 

Le matin ou le soir ?
Un peu n’importe quand. Si j’écris dehors, ce n’est pas par plaisir, mais par néces­sité. Si je devais atten­dre d’être bien au calme dans mon bureau, ça m’arriverait peut-être deux fois par semaine. J’ai des plages d’écriture très frag­men­tées, mais c’est par la force des choses, ce n’est pas un choix de ma part. Je suis très jaloux des auteurs qui n’ont que ça à faire de la journée. Et d’un autre côté, je ne sais pas si je pour­rais ne faire que ça.

À la main ou à l’ordinateur ?
Sur mon petit ordi­na­teur que j’adore, un Mac Mini que je soigne beau­coup. J’écris, je vais faire un tour sur Inter­net, sur les forums de dis­cus­sion… L’important, c’est que j’aie mes écou­teurs avec de la musique. Dans un train, il n’y a rien de pire que d’entendre quelqu’un qui mange des chips der­rière vous. Alors, je sors mes écou­teurs, je m’isole com­plète­ment. J’écoute du rock, du jazz, des vieux blues, de la musique élec­tron­ique… Sauf quand ça se met à chanter français, là ça devient per­tur­bant. Pas de musique clas­sique non plus, parce que j’en ai trop écouté étant gamin. Même chez moi, je mets les écou­teurs, sans eux je me sens tout nu… J’aime beau­coup de musiques de films, parce que ça fait venir les images. Ou je mets AC/DC à fond les bal­lons, ça me coupe du monde extérieur, ça m’aide à me con­cen­tr­er. Et plus la musique est forte, mieux c’est. – J’ai tou­jours tra­vail­lé sur ordi­na­teur, sauf quand j’avais quinze, seize ans, où j’écrivais dans des cahiers. Puis quand j’ai décou­vert le con­fort extra­or­di­naire qu’apporte l’ordinateur, j’ai con­tin­ué. Je suis en général assez « bor­délique », sauf en ce qui con­cerne mon ordi­na­teur, ça doit être mon trou­ble obses­sion­nel com­pul­sif à moi. Je fais des dupli­ca­tions en plusieurs exem­plaires de mon disque dur, je cache des copies dans des caiss­es.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°156 (2009)