Les espaces de Werner Lambersy

werner lambersy

Wern­er Lam­ber­sy

Dans quelques semaines, Wern­er Lam­ber­sy quit­tera offi­cielle­ment ses fonc­tions d’at­taché lit­téraire de la Pro­mo­tion des Let­tres au Cen­tre Wal­lonie-Brux­elles à Paris. Pour la pre­mière fois, c’est exclu­sive­ment en tant que poète qu’il par­ticipera au Marché de la Poésie de la place Saint-Sulpice à la fin du mois de juin. L’oc­ca­sion est belle de revenir sur son par­cours lit­téraire et humain dans un Car­net qui a peu par­lé de lui jusqu’i­ci puisqu’il fai­sait en quelque sorte par­tie de l’équipe.

Mon seul rap­port au vrai fut le poème. Mon seul rap­port au beau, la con­tem­pla­tion du trou de souche qu’a lais­sé son arrache­ment. (Wern­er Lam­ber­sy, Anvers)

Les cir­con­stances de la nais­sance de Lam­ber­sy s’in­scrivent sous des aus­pices trag­iques puisqu’il naît en 1941, à Anvers, d’une mère juive et d’un père col­labo. Il leur con­sacr­era à cha­cun un texte d’adieux (Noces noires, 1988, et « Let­tre à mon père », qui fig­ure dans Jour­nal d’un athée pro­vi­soire, 1995). Il s’in­stalle très tôt à Brux­elles où il renonce à sa langue mater­nelle pour adopter le français comme langue d’écri­t­ure.

Wern­er Lam­ber­sy s’es­time dépourvu de mémoire : on m’a telle­ment caché, trav­es­ti, arrangé les choses, que ma mémoire, qui savait qu’on lui men­tait, n’a rien retenu ou si peu, si ce n’est l’im­por­tance de ce qui man­quait. C’est sans doute parce qu’il aimerait que sa biogra­phie se con­fonde avec sa bib­li­ogra­phie qu’il a un jour décidé d’écrire Anvers ou les anges per­vers, un livre plus proche du men­tir-vrai d’Aragon que du réc­it auto­bi­ographique : On a telle­ment besoin du mythe pour se per­suad­er qu’on est là, du men­songe pour se con­va­in­cre de rester, qu’on y décou­vre, par sous­trac­tion, la vérité. (…) Celle qui per­met seule d’ac­céder au réel, donc de vivre.

Anvers évoque une jeunesse passée à rechercher l’ivresse dans le sexe et l’al­cool et à observ­er les ges­tic­u­la­tions d’un monde dans lequel le poète n’en­vis­agera jamais de s’in­té­gr­er. Il viv­ote grâce à de mul­ti­ples petits boulots. Il lit et voy­age beau­coup, en Inde

notam­ment où il ren­con­tr­era Loke­nath Bat­tacha­harya, poète dont l’in­flu­ence sera déter­mi­nante pour lui. Il com­mence à écrire et à pub­li­er. On le con­sid­ère très rapi­de­ment comme un auteur promet­teur. Entre 1967 et 1970, il fait paraître aux Édi­tions VDH cinq recueils, aujour­d’hui introu­vables, qui témoignent de sa pre­mière manière. Une poésie qui explore les lim­ites du lan­gage et vise à gom­mer la présence de l’au­teur dans le texte. Ces recueils lui val­urent d’être con­sid­éré à l’époque par Pierre Del­la Faille comme un des deux seuls ten­ants, avec Jean-Pierre Ver­heggen, du courant intel­lectuel, qu’il oppo­sait alors au courant de la poésie pour vivre dont la fig­ure emblé­ma­tique était André Miguel.

Élaboration d’un art poétique

En 1971, il ren­con­tre Hen­ry Fagne, un édi­teur quelque peu oublié mais qui décou­vrit et révéla au pub­lic les pre­miers textes de toute une généra­tion, de Ver­heggen à Meu­rant en pas­sant par Hubin ou Izoard. Lam­ber­sy pub­liera six recueils avec Fagne et appren­dra avec lui à faire la part des choses entre la colère véri­ta­ble et la bro­cante sen­ti­men­tale. On pour­ra bien­tôt relire ces recueils fon­da­teurs grâce à Yves Namur, qui va les rééditer à l’au­tomne prochain au Tail­lis-Pré. En 1979, avec 33 scar­i­fi­ca­tions de l’air, le dernier vol­ume paru chez Fagne, le verbe de Lam­ber­sy trou­ve sa forme : un frag­ment dense, dont le sens est ren­du le plus opaque pos­si­ble pour que le poème soit appréhendé d’abord dans la dimen­sion ryth­mique et visuelle qui lui donne son souf­fle.

Deux ans plus tard, Lam­ber­sy écrit Maître et mai­son de thé, qui sera pub­lié par Fer­nand Ver­he­sen. Ce texte est à la fois une ini­ti­a­tion à l’amour et une cos­molo­gie, que Vin­cent Engel syn­thé­tise en ces ter­mes dans sa lec­ture de la réédi­tion chez Labor : L’homme con­tient en lui l’u­nivers, c’est en lui-même qu’il cherche le vide créa­teur. Mais c’est tou­jours le lan­gage qui dira l’homme et sa quête. Le poème acquiert une dimen­sion tout à la fois exis­ten­tielle, mys­tique et vitale : c’est lui qui fait exis­ter le poète, c’est son jail­lisse­ment qui lui rend le mys­tère un instant sen­si­ble et c’est l’ac­cueil de ce jail­lisse­ment renou­velé qui devient le principe même de sa vie.

Maître et mai­son de thé est le chef-d’œu­vre de Lam­ber­sy au sens où l’en­ten­dent les Com­pagnons du tour de France. C’est le témoignage de la maîtrise de son art ; le véri­ta­ble point de départ de son œuvre et non son aboutisse­ment. Une réédi­tion est prévue aux Edi­tions Hors Com­merce à l’au­tomne. Espérons qu’à défaut d’être aus­si somptueuse que l’édi­tion du Cormi­er, elle repro­duira au moins l’or­don­nance­ment et la typogra­phie du texte orig­i­nal, ce qui n’est pas le cas pour la ver­sion en Espace Nord.

Maître et maisons de thé n’est pas seule­ment la pierre angu­laire de l’œu­vre de Wern­er Lam­ber­sy, c’est aus­si un vecteur de sta­bil­ité dans sa vie per­son­nelle. Le texte a été écrit pour Patri­cia Cas­tex-Ménier, la femme de sa vie qui le devien­dra offi­cielle­ment peu après la paru­tion du livre. L’œu­vre a été adap­tée pour la scène par Dur-An-Ki, la Com­pag­nie de théâtre expéri­men­tal de Léo Beeck­man, qui devint son ami. Lorsque Dur-An-Ki se trans­forme en mai­son d’édi­tion, Lam­ber­sy y pub­lie naturelle­ment deux livres dont Paysage avec homme nu dans la neige. Ce pro­jet est né d’une ren­con­tre entre Georges Perec, Paul Emond, Wern­er Lam­ber­sy et Léo Beeck­man. Les trois pre­miers avaient envis­agé d’écrire — sous le même titre — un essai, un roman et un poème que le qua­trième édit­erait. Le trip­tyque est devenu dip­tyque puisque Perec est mort, hélas, avant d’avoir écrit son texte.

En 1983, Wern­er Lam­ber­sy devient l’at­taché lit­téraire du Cen­tre Wal­lonie-Brux­elles à Paris et met ses tal­ents de bon­i­menteur — qu’il avait expéri­men­tés sur les foires en ven­dant des mix­ers ou dans les palaces en ven­dant des allumettes — au ser­vice d’une nou­velle chimère : l’im­plan­ta­tion des let­tres belges de langue française dans le paysage cul­turel hexag­o­nal ! Son bureau de la rue Quin­cam­poix devint, comme l’avaient été avant lui ceux d’Hu­bert Juin ou d’Alain Bosquet, le pas­sage obligé de tout auteur belge en vis­ite à Paris. Cha­cun était accueil­li avec la même sym­pa­thie et la même chaleur. Quelques grincheux diront peut-être que le mir­a­cle de la ren­con­tre aurait duré plus longtemps si leur hôte avait été doté d’une apti­tude admin­is­tra­tive égale à la qual­ité de sa con­ver­sa­tion. Mais on a vu que pour le poète, le seul moment qui compte vrai­ment, c’est l’in­stant présent…

Wern­er Lam­ber­sy ne s’est pas seule­ment con­tenté de jouer les attachés de presse pour la lit­téra­ture belge, il lui a égale­ment con­sacré, en plus de nom­breux arti­cles et con­férences, deux ouvrages : Tirages de têtes, qui pro­pose un poème pour chaque auteur belge pho­tographié par Jean-Pol Sterq, et une antholo­gie de la Poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique placée sous les aus­pices de Vic­tor Serge — anar et inter­na­tion­al­iste né à Brux­elles —, his­toire de soulign­er que les fron­tières sont peu prop­ices à définir un champ poé­tique.

L’œuvre prolixe d’un passeur généreux

Depuis une ving­taine d’an­nées, Wern­er Lam­ber­sy pub­lie énor­mé­ment. C’est presque devenu un lieu com­mun de le dire. Pierre Drach­line, élec­tron libre du Monde et édi­teur au Cherche-Midi, a bien cerné cette boulim­ie : Lire Lam­ber­sy n’est pas une mince affaire et exige de l’en­durance car, traqué par je ne sais quelle urgence, ce stakhanoviste paraît écrire sans jamais repren­dre souf­fle. J’ai mis longtemps à com­pren­dre qu’il n’y pou­vait rien et était comme dic­té par un dou­ble qui lui dévore toute son énergie. S’il ne suc­com­bait pas à son vice, il étouf­ferait de rage ou de trop d’amour con­tenu. Cette œuvre copieuse est égale­ment abon­dam­ment primée et soutenue (Wern­er Lam­ber­sy a notam­ment reçu en 2002 la bourse la plus impor­tante décernée par la Com­mu­nauté française, qui per­met au lau­réat de pren­dre une année sab­ba­tique). Elle est traduite dans un nom­bre impres­sion­nant de langues : alle­mand, améri­cain, anglais, ben­gali, chi­nois, hin­di, ital­ien, macé­donien, néer­landais, roumain, sué­dois et urdu. Et la liste n’est peut-être pas exhaus­tive.

Pour Lam­ber­sy, un livre est avant tout le moyen de sceller une ami­tié et le témoignage d’une ren­con­tre avec un arti­san excep­tion­nel (Bra­cav­al ou Lafab­rie, par exem­ple) ou un mod­este édi­teur pub­liant quelques pla­que­ttes con­fi­den­tielles. Pub­li­er un livre est aus­si pour lui le moyen de con­cré­tis­er une affinité avec un artiste : Annette Van de Gorne et ses recherch­es en acous­ma­tique, qui tra­vaille les sons comme le sculp­teur la pierre — et le poète les mots -, Jacques Zabor qui a mis en scène et inter­prété Archi­tec­ture nuit, Maria Desmée et ses encres lyriques et abstraites, ou Didi­er Ser­plet et son tra­vail obses­sion­nel sur les puits, pour n’en citer que quelques-uns. C’est ce réseau qui compte avant tout pour lui, bien plus que les straté­gies édi­to­ri­ales, qui le lais­sent totale­ment indif­férent.

Wern­er Lam­ber­sy est un scep­tique qui s’est tou­jours tenu à l’é­cart des embri­gade­ments. Il est symp­to­ma­tique de soulign­er qu’il n’a été ten­té à aucun moment ni par les mou­ve­ments d’ex­trême-gauche ni par le sur­réal­isme. Sans doute parce que les pre­miers niaient trop l’in­di­vidu et que le sec­ond le glo­ri­fi­ait trop. Il se sent lib­er­taire – terme qui désigne les anar­chistes depuis qu’ils ne posent plus de bombes — adepte seule­ment de la fra­ter­nité et du vin, qui en est le sym­bole par excel­lence. Raoul Vaneigem le lui a dit mieux que quiconque dans le numéro que la revue Sap­riphage lui a con­sacré : je ne t’écrirais pas si je ne pre­nais à te lire le même plaisir qu’à partager en ta com­pag­nie ces apprêts culi­naires et ces humains breuvages dont les heureux excès sont la tem­pérance des gour­mands.

Ces derniers temps, Wern­er Lam­ber­sy a accep­té de pos­er un regard sur son œuvre et sur lui-même pour les besoins du film de Christophe Der­ou­et et dans le cadre du cycle de con­férences de la Chaire de poé­tique de Lou­vain-la-Neuve con­sacrée à la poésie brève. Pour l’oc­ca­sion, il a écrit un poème qui inau­gure le film (repro­duit ci-dessous). C’est un auto­por­trait sai­sis­sant de lucid­ité et de détache­ment. Il explique ensuite à par­tir de Ciseau du souf­fle, son surnom de Com­pagnon, qu’il se con­sid­ère comme un trans­met­teur : comme le ciseau, il reçoit un choc d’en haut et le trans­met en bas, le tout c’est de le met­tre au bon endroit pour en faire la bonne chose. Il con­clut sur la fonc­tion du poème : le fait d’écrire un poème est un acte de sub­ver­sion. Parce qu’il épais­sit le mys­tère du monde.

Thier­ry Leroy

 Autoportrait

torse nu avec presque des seins de très jeune fille
le cou en mât de mis­aine plan­té dans des épaules d’ado­les­cent
des bras et des mains de vieil­lard mai­gres
sur un ven­tre de Boud­dha en peau de bébé
un bas ven­tre fripé des cuiss­es et des mol­lets mai­gres pâles surtout
cheveux blancs dents jaunes
de la barbe et des mous­tach­es faisant corps
sorte de rap­pel du tri­an­gle de la toi­son pubi­enne
oreilles ros­es fig­ure rouge
regard quel­conque mouil­lé d’al­cool mais qui sait se faire froid
les traits mous de ceux qui s’émeu­vent facile­ment
les ron­deurs d’un égoïsme qui parvient à se faire pass­er pour de l’in­térêt
de l’orgueil dans la nuque et l’arête du nez
un front obstiné à obtenir
un dos que je n’au­rai pas vu et que je grat­te avec délice
la plante des pieds intouch­able
des fess­es de cav­a­lier des genoux et des doigts d’ou­vri­er
un faciès de paysan
aucune impres­sion d’ensem­ble
sans doute le ciel est-il ce soir un vieux miroir d’an­ti­quaire
à qui je pose les mêmes ques­tions que tous les autres
la nuit est com­plète
on n’y voit rien
ma pipe s’est éteinte

Bibliographie

Viennent de paraître
  • Sculp­ture d’argile/Ecritures, avec Yvon Matagne et Bernard Hen­reaux, Braine-l’Alleud, Yvon Matagne Edi­teur, 2003
  • Con­tes res­pi­ra­toires, Cadex, 2003
Bibliographie sélective
  • Maître et maisons de thé, Le Cormi­er, 1979 (rééd. Labor, Espace Nord, 1988)
  • Le déplace­ment du fou, Le Cormi­er, 1979 (rééd. L’Ar­bre à paroles, 1995)
  • Paysage avec homme nu dans la neige, Dur-An-Ki, 1982 (rééd. Vague à l’âme, 1992)
  • Noces noires, La Table rase, 1988
  • Archi­tec­ture nuit, Phi, 1992
  • Anvers ou les anges per­vers, Les Eper­on­niers, 1994
  • Tirages de tête (avec Jean-Pol Ster­cq), La Let­tre volée, 1995
  • Jour­nal d’un athée pro­vi­soire, Phi, 1995
  • Étés (avec Hen­ry Bauchau), Labor, Poteau d’an­gle, 1997
  • Puits, cachettes et pas­sages (avec Didi­er Ser­plet), Syllepse, Libre Espace, 2002
Ouvrages critiques
  • Daniel De Bruy­ck­er (dir.), L’Ar­bre à Paroles, n° 81, 1994
  • Dossier L, n° 28, fas­ci­cule 3, 1995
  • Sap­riphage, n° 34, 1998
  • Lam­ber­sy, Sem­poux, Hubin & Quaghe­beur, La poésie courte, Lans­man, coll. « Chaire de poé­tique », 2001

Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 128 (2003)