Les géographies sentimentales de Gaston Compère

Gaston Compère

Gas­ton Com­père

Dans l’œuvre foi­son­nante et pro­téi­forme de Gas­ton Com­père, le réc­it mémoriel – sinon l’autobiographie – parait occu­per une place tou­jours plus impor­tante depuis la pre­mière édi­tion, en 1990, des Jardins de ma mère. La paru­tion aujourd’hui d’Une enfance en Con­droz est l’occasion de revenir sur un par­cours d’une grande cohérence.

compere une enfance en condrozSi l’on veut con­sid­ér­er d’autres œuvres où la dimen­sion auto­bi­ographique s’avère essen­tielle, on se sou­vien­dra que Mar­cel More­au, enta­mant son « égo­b­i­ogra­phie », s’emportait d’abord con­tre les pon­cifs du genre, notam­ment con­tre une minu­tie et une chronolo­gie d’autant plus fac­tices que la « mémoire » se révélerait ini­tiale­ment « informe, dépourvue d’animation réelle ». Il ne pou­vait y avoir, à ses yeux, d’autobiographie que « tor­due », unis­sant d’un même élan créatif les con­vul­sions du moi et celles de l’écriture. Gas­ton Com­père, pour sa part, ne réprou­verait cer­taine­ment pas une con­cep­tion de l’autobiographie « qui s’obsède au verbe et zigzague avec lui ». Dans Une enfance en Con­droz, il suf­fit sou­vent d’un mot – ou d’une phrase, ou encore d’une expres­sion wal­lonne – pour que les faits et les choses puis­sent échap­per à l’oubli. Ain­si, en ouver­ture de son livre, l’auteur s’attarde-t-il sur la notion de « jardin secret » et sur la sen­tence de Baude­laire tirée du Spleen de Paris : « Il faut tou­jours être ivre ». Par asso­ci­a­tion d’idées, nait l’évocation des « liqueurs », des « esprits » de l’enfance à pré­par­er et à déguster. D’un réc­it de fab­ri­ca­tion à l’autre, Gas­ton Com­père se lance des exhor­ta­tions qui sem­blent a pri­ori anodines et liées exclu­sive­ment à la trans­for­ma­tion des fruits (« La besogne qui vient est ardue. Ne vous armez pas seule­ment d’un marteau, mais aus­si de patience : il s’agit de cass­er tous ces incass­ables noy­aux ») mais qui devi­en­nent bien­tôt plus générales et atteignent la dimen­sion d’une maxime clas­sique : « Allez plus loin que nous-mêmes est de ces devoirs sans la con­science de quoi on risque l’étouffement ». Par la suite, la pen­sée opère une sorte de retourne­ment, grâce auquel l’ivresse ini­tiale con­t­a­mine le pro­jet d’écriture : « J’aimerai avoir écrit quelques textes aux­quels il fût don­né le pou­voir d’enivrer (…) La vrai­ment bonne ressus­ci­ta­tion du passé vous enseigne à coup sûr qu’il faut tou­jours être ivre ».

Mots et « spots »

Pour accom­plir ce « tra­vail », qu’il qual­i­fie lui-même de « long et dif­fi­cile », Gas­ton Com­père n’est pas seul, mais il se fait aider de « [s]a nièce », laque­lle devient per­son­nage à part entière du réc­it auto­bi­ographique. « Par des ques­tions adroites ou émues », elle peut en effet réveiller la « mémoire paresseuse » : « un mot, un petit mot, et se lèvent des brouil­lards étouf­fants, le rire de la fau­vette, le par­fum des cerisiers dans la combe sylvestre, les allées et venues des cour­til­ières exécrées et, comme dis­ait le petit Ephrem, sept ans, les yeux fer­més et les nar­ines ouvertes, le doux foin d’août ». Le texte qui se déploie charme donc en pre­mier lieu par ses digres­sions, ses détours et impass­es de la mémoire, ain­si que par les inter­ven­tions gen­ti­ment ironiques de la « nièce ». Mieux encore, avec Une enfance en Con­droz, le genre auto­bi­ographique sem­ble se réin­ven­ter con­tinû­ment, comme si Gas­ton Com­père se refu­sait à tricer, comme s’il savait qu’il ne rejoindrait pas le petit garçon qu’il était, et qu’il ne pour­rait con­gédi­er, le temps d’un livre, l’écrivain d’aujourd’hui qui ne peut s’interdire de penser en musique et en poésie. Aus­si Apol­li­naire n’est-il jamais loin qui con­fère à ces sou­venirs un leit­mo­tiv dés­abusé : « Sou­venir, sou­venir, que me veux-tu ? Il ne me veut rien, ce sou­venir. Il passe, il ne fait que pass­er ». Et s’ils parais­sent fre­donner un air trop con­nu, cer­tains vers de Rim­baud ne per­me­t­tent pas moins que se déclenche quelque réflex­ion sur l’éternité – ce « sen­ti­ment de péren­nité sans espoir » — ou que se pousse quelque salu­taire gueu­lante : « Je me sou­viens d’un vivi­er de carpes, de gross­es carpes goulues, dans ce que Rim­baud appelle un trou de ver­dure : ce trou grouil­lait. Ain­si de l’argent, dis­ons du fric : il est vivant – et grouille, oui, et l’on rêve d’y plonger, n’est-ce pas ? (…) Les cadavres régis­sent le monde, bien cor­rom­pus à l’évidence, et d’une puan­teur qui, pour beau­coup, se révèle comme l’odeur rêvée ». Il n’est guère dif­fi­cile de s’en ren­dre compte : la saveur d’Une enfance en Con­droz ne réside pas tant dans les anec­dotes qui la peu­plent que dans la lib­erté avec laque­lle l’auteur en joue. Si tout est pré­texte à sou­venir, tout sou­venir y devient matière à l’exercice du savoir et de la réflex­ion. Et, de même, se rap­pel­er pour Gas­ton Com­père con­sis­terait avant tout à se rap­pel­er une langue – ou, plus exacte­ment, à remet­tre au jour le dia­logue de deux langues : le français et le wal­lon. L’ouvrage est aus­si émail­lé de quan­tité de « spots » — d’adages wal­lons – qui sont traduits par­fois avec un léger décalage met­tant en valeur com­bi­en le dialecte con­serve sa per­ti­nence et sa force pro­pres. En wal­lon comme en toute langue, cer­tains proverbes par­lent d’évidence, quand ce n’est pas avec plat­i­tude. Il en est d’autres, toute­fois, où une vérité s’exprime poé­tique­ment – où, comme le note Gas­ton Com­père, « les orteils » se font « métaphoriques » : « C’èst todi à pîds d’chaus qui d’tènawète on r’vint djipè su sès viyès rukes » (C’est tou­jours à pieds nus que, de temps en temps, on revient rire aux éclats sur ses vieilles mottes de terre).

« J’écris Polders »

compere poldersÉcrivant Pold­ers au début des années 1990, Gas­ton Com­père avait suivi une démarche assez sim­i­laire, inter­ro­geant la struc­ture générale du livre et con­frontant à son texte des frag­ments de poésie en langue néer­landaise. S’il est évidem­ment ques­tion des pold­ers dans Pold­ers, le recueil offre égale­ment une mise en scène de son écri­t­ure et de sa com­po­si­tion. Les fils con­duc­teurs s’y entremê­lent donc, sans que le lecteur toute­fois s’égare. Prenant pour point de départ la fin du Paludes de Gide où le nar­ra­teur déclare qu’il « écri(t) Pold­ers », l’ouvrage ne se réduit cepen­dant pas à une vaste mise en abyme, où l’auteur se sat­is­ferait de mul­ti­pli­er, plus ou moins stérile­ment les jeux de miroir. Il est artic­ulé autour d’un long poème en vers libres, manière d’ode sen­suelle à la « Boue » : « Ô boue toute / fuyante, / boue toute / d’élastiques manœu­vres, / boue / où trou­vent-elles leurs souf­fles tes guer­rières enlacées ? » Avant et après ces pages lyriques pren­nent place dix chapitres com­posés de « conversation(s) » rap­portées, de « réflection(s) » (sic) – en fait, d’anciens arti­cles -, de « notes ajustées » et de trois nou­velles.

Il suf­fit d’ailleurs de con­sid­ér­er ces dernières pour percevoir com­bi­en rien chez Gas­ton Com­père n’est dû au hasard, com­bi­en rien n’y est inno­cent. Effec­tive­ment, cha­cune prend pour cadre un lieu des Pold­ers et con­te une his­toire où la mort le dis­pute à l’amour. Rece­vant en exer­gue quelques vers de poètes néer­lan­do­phones, cha­cune est écrite sur un ton sin­guli­er, selon une cer­taine voix, énon­cée dès le titre (« À gorge rauque », « À voix blanche », « Sot­to voce »). En out­re, une gra­da­tion se décèle de l’une à l’autre. Dans la pre­mière, la mort est l’instrument d’une vengeance, encore incom­plète­ment inas­sou­vie. Dans la deux­ième, la mort seule per­met à l’écrivain Alleen (Tou­sseul !) de rejoin­dre Lieve – soit l’amour, mais aus­si le per­son­nage éponyme de son prin­ci­pal roman. Dans la dernière, un cou­ple y révèle peu à peu son car­ac­tère fan­toma­tique. La mai­son dans le pold­er y devient le cen­tre de tout puisqu’ « il faut (…) aux pau­vres âmes errantes un lieu où se fix­er ».

S’il est un curieux par­cours lit­téraire, Pold­ers peut encore – et peut-être surtout – se lire comme une prom­e­nade qui con­duirait, au gré des humeurs et des détours, du Pas-de-Calais à la Hol­lande. Les guides y sont des amis ou, déjà, des… nièces : l’une, roman­iste, dis­cute la com­po­si­tion de son texte, l’autre, géo­graphe, lui reproche de ne pas suff­isam­ment porter atten­tion aux qual­ités naturelles de l’espace. Les amis sont avant tout des rêveurs, avec ou sans l’écriture. Ain­si Ger­rit-Jan, d’Utrecht, peut-il affirmer que le ciel est « un grand insti­tu­teur », si l’on sait qu’il évoque un appren­tis­sage hors du com­ment, auquel peu de place est réservée dans les manuels et les ency­clopédies : « Il suf­fit de faire preuve d’humilité pour qu’une rêver­ie vous entraine, plus nourri­cière que toutes les nour­ri­t­ures de la sci­ence ». Dès lors, Pold­ers ne con­nait-il sans doute pas de meilleure des­ti­nataire que celle des nièces qui étu­dia la géo­gra­phie, dans la mesure où ce livre inclass­able ouvre à d’autres savoirs, à une cul­ture sub­jec­tive et mar­ginale – pour tout dire à l’histoire des liens sen­ti­men­taux, étranges et étroits, qui unis­sent un indi­vidu à un paysage. C’est qu’il n’est pas de ter­ri­toire seul, sans un homme pour l’arpenter, s’y promen­er songeuse­ment ou même le cul­tiv­er. Gas­ton Com­père sait qu’il n’est pas de lieu absolu, pas d’essence du pold­er ou du jardin, et qu’il lui fau­dra bien, mal­gré qu’il en ait, « par­ler de soi », puisque « l’on ne se sou­vient que de soi-même ».

Les deux jardins

Dans Les jardins de ma mère, pre­mier volet du trip­tyque que Gas­ton Com­père a con­sacré à sa « géo­gra­phie sen­ti­men­tale », tout est, à nou­veau, ques­tion de mesure et de struc­ture. Au cœur du livre prend place un album de pho­tos légendées à l’imparfait comme pour mieux en soulign­er la mélan­col­ie. C’est le temps long de l’enfance qui se dévide là, au gré de nota­tions ten­dres (« Les enfants sem­blaient avoir sur­gi de la terre avec les jon­quilles ») ou des ques­tions qui n’appellent pas for­cé­ment de réponse (« À quoi pou­vait songer l’enfant fascinée ? »). Les pho­togra­phies sont précédées et suiv­ies de textes sur cha­cun des jardins de la mère de l’auteur, respec­tive­ment celui de Con­joux et celui de Leignon. Puisque le « sou­venir » de la mère est défini­tive­ment « doux », que la mémoire a gom­mé les loin­taines aspérités de l’enfance, l’organisation des pages vis­era à (re)créer une har­monie qui, prob­a­ble­ment, n’exista jamais comme telle mais qui cor­re­spond, assez exacte­ment, à ce qui demeure du passé, à ces « chers sou­venirs » qui, au bout des années, furent préservés. S’agissant des Jardins de ma mère, il fal­lait con­stater que la vie n’aurait rien été sans les fleurs ; il fal­lait par con­séquent l’écrire en entre­coupant les pas­sages nar­rat­ifs de frag­ments, non exempts de fan­taisie, con­sacrés qui au dahlia qui à l’ellébore, qui au jas­min qui à la dernière rose. Les fleurs appa­rais­sent dis­posées par ordre alphabé­tique, « un ordre quelque peu vague au demeu­rant, mais néan­moins cer­tain ». En effet, si rigide et arbi­traire que soit l’alphabet, il autorise pour­tant quelques lib­ertés. De fait trou­ve-t-on les entrées les plus saugrenues comme « bor­dures de sen­tiers », « calem­bours » ou « déjà saintes » — qui est l’application improb­a­ble du précé­dent. Non moins que le poète, le mémo­ri­al­iste Com­père est un joueur, qui invente pour chaque livre les règles nou­velles de son écri­t­ure – et qui est assez maitre de son art pour ne pas se priv­er de les sub­ver­tir si le cœur lui en dit. Der­rière l’incomparable de la forme – qui est égale­ment une pudeur –, se décèle ce qui demeure quand on oublie ou efface la lit­téra­ture – savoir la ten­dresse, la chaleur humaine, la bien­veil­lance d’un regard, ce qui lui fait écrire, en dernier salut au jardin et à la mère: « Nous avons cha­cun notre éclat. Nous avons cha­cun notre par­fum ».

Lau­rent Robert


Gas­ton COMPÈRE, Les jardins de ma mère, Les Éper­on­niers, coll. « Passé Présent », 1997
Gas­ton COMPÈRE, Pold­ers. Les noces de l’eau, de la terre et du ciel, La Renais­sance du livre, coll. « Paroles d’aube », 2000
Gas­ton COMPÈRE, Une enfance en Con­droz, La Renais­sance du livre, coll. « Ter­res de mémoire », 2000


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°115 (2000)