Cette rubrique s’attache à vous présenter les coulisses de certaines de nos librairies indépendantes dans des cités de petite taille. Au cœur de Binche se dresse une librairie royale. Le fondateur et gérant de la Librairie de la Reine, Étienne Piret, mériterait de recevoir le titre de Fournisseur de la Cour.
Le propriétaire ne pouvait rêver meilleur emplacement pour sa librairie. Sur la Grand Place de Binche, à droite d’un édifice prestigieux, face à plusieurs établissements de bouche avec leur terrasse. Après une séance photos dans ce décor majestueux, nous entrons dans la librairie. Le libraire, Étienne Piret, nous entraîne illico dans l’arrière-boutique. Nous y découvrons une réalité rencontrée à l’occasion de quasi toutes nos autres visites de librairies : un espace minuscule (les murs sont repoussés partout car le moindre m² est réservé aux rayonnages), des lieux spartiates, une accumulation de caisses d’autant que notre arrivée coïncide avec celle d’un office conséquent avec la rentrée littéraire. « L’office, nous explique le professionnel, ce sont les commandes de nouveautés. Anciennement, les nouveautés étaient envoyées d’office, d’où le terme, par le fournisseur sur la base d’une grille présélectionnée par les éditeurs. Aujourd’hui, la plupart des libraires indépendants choisissent eux-mêmes la quantité et le type de livres qu’ils souhaitent recevoir en fonction des gouts de leur clientèle et de leurs propres gouts. Après vient le réassort en fonction des commandes clients ou des ventes car c’est impossible de stocker toutes les nouveautés. »
La couleur de la librairie
Une fois les livres reçus, vient le temps de la mise en ligne. « J’encode toutes les nouveautés dans le programme informatique, explique le libraire. Je scanne toutes les couvertures et les publie sur notre page Facebook, soit 80 à 300 photos chaque semaine, sans commentaire, uniquement des visuels, afin de montrer la variété de ce que nous proposons et de susciter l’intérêt. Cela me prend énormément de temps mais cela répond à une attente. J’ai des réactions dès le lundi sur ce que j’ai publié le week-end. Certains viennent avec leur gsm pour me montrer ce qu’ils ont pointé. Vu que je travaille avec Librel, ils peuvent aussi commander par ce biais. Librel est un outil que tous les libraires saluent. » Librel, plateforme belge de commandes de livres numériques et imprimés, permet d’affronter la concurrence de plateformes de multinationales dont on préfère taire le nom. « Librel propose une vraie alternative, se réjouit Étienne Piret. C’est une aide pour les libraires, mais aussi pour les recherches des lecteurs. Librel nous permet aussi d’échanger nos clients, quand on n’a pas le livre cherché. Je reçois des lecteurs de Liège, Namur, Bruxelles quand le livre est indisponible partout et que je l’ai. Les lecteurs se déplacent car on a chacun nos spécialités. C’est ce que j’appelle la couleur de la librairie. C’est ce qui fait la spécificité d’un libraire indépendant. Moi, je suis fort intéressé par les arts, les documents historiques, les catalogues d’expositions, y compris parisiennes ou en anglais. En littérature, j’aime les auteurs anglo-saxons, surtout les Anglais. Il y a des choix que j’initie. Et je sais ce que je vais vendre. De tel auteur, je sais que je vais vendre sept exemplaires. Ne me demandez pas pourquoi, mais ce sera sept ! Une clientèle n’est pas l’autre. Nous ne sommes pas dans une ville universitaire. Ce public n’est pas majoritaire chez moi. J’ai peu de clients orientés philosophie par exemple, le rayon psycho grand public marche assez bien, je vends de la new romance comme le Goncourt. Je n’ai pas d’apriori. Il y a aussi des livres qu’on n’a pas vu venir et que les clients font émerger. Il y a aussi des vagues éditoriales, des effets de mode, surtout dans la littérature ados : la sorcellerie, le vampirisme… Internet et les réseaux sociaux ont mis en avant la new romance, puis la dark romance. Les femmes sont des dévoreuses de polars, de thrillers et il leur faut du dur comme les Scandinaves, du cosy crime, qui est une tendance forte, mais pas d’espionnage, de science-fiction. »
Une librairie royale
Voilà vingt-huit ans qu’Étienne Piret a créé sa librairie ex nihilo. Diplômé de l’IHECS en communication, section relations publiques, il n’avait pas le projet d’ouvrir une librairie. « Mais j’ai toujours eu un intérêt pour le livre, je fréquentais les bibliothèques du coin, mais aussi pour la gestion, se souvient-il. C’est essentiel, sauf si vous êtes rentier. Une librairie reste un commerce avec la gestion des stocks, des achats, des ventes, des retours. Si on se laisse déborder, on peut très vite avoir des problèmes financiers, d’autant que les marges ne sont pas énormes. » Comme il n’y avait pas de vraie librairie à Binche, l’idée d’en ouvrir une prend peu à peu forme. « Cela m’a pris deux, trois ans pour mettre le projet sur pied, reconnait-il. Il m’a fallu prendre des renseignements, trouver les financements, en partie familiaux, en partie avec des banques plutôt réticentes vis-à-vis du secteur. J’ai commencé petit, dans un bâtiment plus modeste. J’ai également été aidé par les précieux conseils du Syndicat des Libraires Francophones de Belgique (SLFB). La responsable m’avait prévenu que je manquerais de temps. Le travail augmentant, j’ai constaté qu’elle avait mille fois raison. Je travaille quotidiennement en soirée, c’est propre au métier de commerçant. »
Dès la fondation en 1996, Étienne Piret a voulu que sa librairie soit généraliste, accessible à tous et offrant tous les genres de livres. L’homme est passionné d’histoire… Et plus encore par l’histoire de sa ville. C’est ainsi que nous apprenons (un peu surpris, nous pensions à une autre reine) que le nom de l’établissement fait référence à la reine Marie de Hongrie (1505 — 1558), sœur de l’empereur Charles Quint, archiduchesse d’Autriche, veuve du roi Louis II de Bohême et Hongrie, Gouvernante générale des Pays-Bas dont elle mena la destinée pendant près de 25 ans et, ceci expliquant cela, Dame de Binche. Elle y fit édifier un somptueux château Renaissance, disparu en 1554 suite à un incendie. Son ancien emplacement est devenu le parc communal. Voilà pourquoi le logo de la librairie est inspiré d’un tableau d’elle qui se trouve à Budapest avec le texte Maria ab Austria Hungariae ac Bohemiae Regina Belgii Guber.
Libraire et… auteur !
Passionné comme il est, on n’est pas étonné de découvrir, au détour de la conversation, qu’Étienne Piret est aussi auteur. Sa passion pour l’histoire locale l’a amené à rédiger la biographie Marie de Hongrie, sœur et homme fort de Charles Quint (éd. Jourdan, 2005). Derrière ce titre qui ne manque pas de piquant, nous est raconté le parcours d’une figure historique incontournable de la cité des gilles, une « mâle chasseresse », comme on la qualifie parfois, qui joua un rôle de premier plan au 16e siècle. Née à Bruxelles et élevée à Malines, elle vécut en Autriche, en Hongrie, aux Pays-Bas et rejoignit Charles Quint en Espagne à la fin de ses jours, pour y décéder quelques semaines seulement après son frère, en 1558. Princesse de la Maison des Habsbourg, femme de pouvoir, grande mécène, elle s’est aussi passionnée pour les arts et la culture.
L’aventure éditoriale d’Étienne Piret ne va pas s’arrêter à cet ouvrage. Il a signé un contrat chez Perrin, éditeur spécialisé en histoire, pour un livre dont le titre provisoire est : Les dernières saisons des Romanov, cette famille impériale de plus de soixante membres avec leurs palais, leurs courtisans et domestiques, leurs voyages, leurs bijoux, leurs relations, leurs confrontations aux anarchistes russes, sans oublier qu’on leur doit l’abolition du servage. Une saga qui lui a demandé des années de recherches. Autre fait d’armes, si l’on peut s’exprimer ainsi : la publication de cinq livres de photos anciennes de Binche aux éditions Tempus. Notre libraire écrit aussi des pièces de vaudeville dans la langue locale, le picard binchou, interprétées par des troupes du coin. Lui-même préside l’une d’elles et joue… quand il manque un homme !
Binchois depuis toujours
57 ans aujourd’hui, Étienne Piret a de fortes attaches avec sa ville et participe activement à la vie associative locale. Pendant une dizaine d’années, il a été président de l’association Binche 1549, créée pour reconstituer les fêtes avec mascarades, danses, joutes organisées par Marie de Hongrie pour Charles Quint et son fils Philippe II à Binche, en 1549, année qui est aussi celle de l’Ommegang. Raconteur passionné à tel point que nous devons l’interrompre pour évoquer un tant soit peu sa librairie, Étienne Piret est régulièrement invité à donner des conférences, par exemple dans les écoles ou les services clubs de la région, sur l’Histoire mais aussi sur son métier de libraire. Cette implication et cet entregent l’amènent à nouer des partenariats avec des acteurs culturels locaux, ce qui est essentiel pour une librairie. C’est le cas avec des écoles, des enseignantꞏeꞏs sur la base de leurs prescriptions (oui, lire, c’est bon pour la santé !), ainsi que des bibliothèques, sauf celle… de Binche, car il a aussi été conseiller communal (et ne peut dès lors fournir sa commune).
Côté animations, il reconnaît en organiser peu par rapport à d’autres. « Vu l’espace, on pousse les tables. Certains participants sont obligés de se tenir debout. C’est compliqué de faire venir des auteurs qui ont pignon sur rue. Impossible d’avoir Alia Cardyn qui habite à quelques kilomètres d’ici. Après un an d’attente, Christelle Dabos, autrice de romans pour les ados chez Gallimard, est venue et a attiré une quarantaine de personnes. Armel Job, Alain Berenboom sont passés comme Nadine Monfils qui est venue pour les 20 ans de la librairie. Nous l’avons reçue à l’auditorium du Musée du Masque, après une diffusion de son film. Elle en garde un excellent souvenir ! Ces rencontres prennent du temps mais participent à la renommée de la librairie. »
Michel Torrekens
Librairie de la Reine
Grand Place, 9 à 7130 Binche
064/33 06 60 — info@librairiedelareine.be
Site internet : https://www.librairiedelareine.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°222 (2025)
