Notre rendez-vous : la Librairie de la Reine… binchoise

Dans la Librairie de la reine — pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique s’attache à vous présen­ter les couliss­es de cer­taines de nos librairies indépen­dantes dans des cités de petite taille. Au cœur de Binche se dresse une librairie royale. Le fon­da­teur et gérant de la Librairie de la Reine, Éti­enne Piret, mérit­erait de recevoir le titre de Four­nisseur de la Cour.

Le pro­prié­taire ne pou­vait rêver meilleur emplace­ment pour sa librairie. Sur la Grand Place de Binche, à droite d’un édi­fice pres­tigieux, face à plusieurs étab­lisse­ments de bouche avec leur ter­rasse. Après une séance pho­tos dans ce décor majestueux, nous entrons dans la librairie. Le libraire, Éti­enne Piret, nous entraîne illi­co dans l’arrière-boutique. Nous y décou­vrons une réal­ité ren­con­trée à l’oc­ca­sion de qua­si toutes nos autres vis­ites de librairies : un espace minus­cule (les murs sont repoussés partout car le moin­dre m² est réservé aux ray­on­nages), des lieux spar­ti­ates, une accu­mu­la­tion de caiss­es d’autant que notre arrivée coïn­cide avec celle d’un office con­séquent avec la ren­trée lit­téraire. « L’office, nous explique le pro­fes­sion­nel, ce sont les com­man­des de nou­veautés. Anci­en­nement, les nou­veautés étaient envoyées d’office, d’où le terme, par le four­nisseur sur la base d’une grille présélec­tion­née par les édi­teurs. Aujourd’hui, la plu­part des libraires indépen­dants choi­sis­sent eux-mêmes la quan­tité et le type de livres qu’ils souhait­ent recevoir en fonc­tion des gouts de leur clien­tèle et de leurs pro­pres gouts. Après vient le réas­sort en fonc­tion des com­man­des clients ou des ventes car c’est impos­si­ble de stock­er toutes les nou­veautés. »

La couleur de la librairie

Une fois les livres reçus, vient le temps de la mise en ligne. « J’encode toutes les nou­veautés dans le pro­gramme infor­ma­tique, explique le libraire. Je scanne toutes les cou­ver­tures et les pub­lie sur notre page Face­book, soit 80 à 300 pho­tos chaque semaine, sans com­men­taire, unique­ment des visuels, afin de mon­tr­er la var­iété de ce que nous pro­posons et de sus­citer l’intérêt. Cela me prend énor­mé­ment de temps mais cela répond à une attente. J’ai des réac­tions dès le lun­di sur ce que j’ai pub­lié le week-end. Cer­tains vien­nent avec leur gsm pour me mon­tr­er ce qu’ils ont pointé. Vu que je tra­vaille avec Librel, ils peu­vent aus­si com­man­der par ce biais. Librel est un out­il que tous les libraires salu­ent. » Librel, plate­forme belge de com­man­des de livres numériques et imprimés, per­met d’affronter la con­cur­rence de plate­formes de multi­na­tionales dont on préfère taire le nom. « Librel pro­pose une vraie alter­na­tive, se réjouit Éti­enne Piret. C’est une aide pour les libraires, mais aus­si pour les recherch­es des lecteurs. Librel nous per­met aus­si d’échanger nos clients, quand on n’a pas le livre cher­ché. Je reçois des lecteurs de Liège, Namur, Brux­elles quand le livre est indisponible partout et que je l’ai. Les lecteurs se dépla­cent car on a cha­cun nos spé­cial­ités. C’est ce que j’appelle la couleur de la librairie. C’est ce qui fait la spé­ci­ficité d’un libraire indépen­dant. Moi, je suis fort intéressé par les arts, les doc­u­ments his­toriques, les cat­a­logues d’expositions, y com­pris parisi­ennes ou en anglais. En lit­téra­ture, j’aime les auteurs anglo-sax­ons, surtout les Anglais. Il y a des choix que j’initie. Et je sais ce que je vais ven­dre. De tel auteur, je sais que je vais ven­dre sept exem­plaires. Ne me deman­dez pas pourquoi, mais ce sera sept ! Une clien­tèle n’est pas l’autre. Nous ne sommes pas dans une ville uni­ver­si­taire. Ce pub­lic n’est pas majori­taire chez moi. J’ai peu de clients ori­en­tés philoso­phie par exem­ple, le ray­on psy­cho grand pub­lic marche assez bien, je vends de la new romance comme le Goncourt. Je n’ai pas d’apriori. Il y a aus­si des livres qu’on n’a pas vu venir et que les clients font émerg­er. Il y a aus­si des vagues édi­to­ri­ales, des effets de mode, surtout dans la lit­téra­ture ados : la sor­cel­lerie, le vam­pirisme… Inter­net et les réseaux soci­aux ont mis en avant la new romance, puis la dark romance. Les femmes sont des dévoreuses de polars, de thrillers et il leur faut du dur comme les Scan­di­naves, du cosy crime, qui est une ten­dance forte, mais pas d’espionnage, de sci­ence-fic­tion. »

Une librairie royale

Voilà vingt-huit ans qu’Étienne Piret a créé sa librairie ex nihi­lo. Diplômé de l’IHECS en com­mu­ni­ca­tion, sec­tion rela­tions publiques, il n’avait pas le pro­jet d’ouvrir une librairie. « Mais j’ai tou­jours eu un intérêt pour le livre, je fréquen­tais les bib­lio­thèques du coin, mais aus­si pour la ges­tion, se sou­vient-il. C’est essen­tiel, sauf si vous êtes ren­tier. Une librairie reste un com­merce avec la ges­tion des stocks, des achats, des ventes, des retours. Si on se laisse débor­der, on peut très vite avoir des prob­lèmes financiers, d’autant que les marges ne sont pas énormes. » Comme il n’y avait pas de vraie librairie à Binche, l’idée d’en ouvrir une prend peu à peu forme. « Cela m’a pris deux, trois ans pour met­tre le pro­jet sur pied, recon­nait-il. Il m’a fal­lu pren­dre des ren­seigne­ments, trou­ver les finance­ments, en par­tie famil­i­aux, en par­tie avec des ban­ques plutôt réti­centes vis-à-vis du secteur. J’ai com­mencé petit, dans un bâti­ment plus mod­este. J’ai égale­ment été aidé par les pré­cieux con­seils du Syn­di­cat des Libraires Fran­coph­o­nes de Bel­gique (SLFB). La respon­s­able m’avait prévenu que je man­querais de temps. Le tra­vail aug­men­tant, j’ai con­staté qu’elle avait mille fois rai­son. Je tra­vaille quo­ti­di­en­nement en soirée, c’est pro­pre au méti­er de com­merçant. »

Dès la fon­da­tion en 1996, Éti­enne Piret a voulu que sa librairie soit général­iste, acces­si­ble à tous et offrant tous les gen­res de livres. L’homme est pas­sion­né d’his­toire… Et plus encore par l’his­toire de sa ville. C’est ain­si que nous apprenons (un peu sur­pris, nous pen­sions à une autre reine) que le nom de l’établissement fait référence à la reine Marie de Hon­grie (1505 — 1558), sœur de l’empereur Charles Quint, archiduchesse d’Autriche, veuve du roi Louis II de Bohême et Hon­grie, Gou­ver­nante générale des Pays-Bas dont elle mena la des­tinée pen­dant près de 25 ans et, ceci expli­quant cela, Dame de Binche. Elle y fit édi­fi­er un somptueux château Renais­sance, dis­paru en 1554 suite à un incendie. Son ancien emplace­ment est devenu le parc com­mu­nal. Voilà pourquoi le logo de la librairie est inspiré d’un tableau d’elle qui se trou­ve à Budapest avec le texte Maria ab Aus­tria Hun­gari­ae ac Bohemi­ae Regi­na Bel­gii Guber.

Libraire et… auteur !

Pas­sion­né comme il est, on n’est pas éton­né de décou­vrir, au détour de la con­ver­sa­tion, qu’Étienne Piret est aus­si auteur. Sa pas­sion pour l’histoire locale l’a amené à rédi­ger la biogra­phie Marie de Hon­grie, sœur et homme fort de Charles Quint (éd. Jour­dan, 2005). Der­rière ce titre qui ne manque pas de piquant, nous est racon­té le par­cours d’une fig­ure his­torique incon­tourn­able de la cité des gilles, une « mâle chas­ser­esse », comme on la qual­i­fie par­fois, qui joua un rôle de pre­mier plan au 16e siè­cle. Née à Brux­elles et élevée à Malines, elle vécut en Autriche, en Hon­grie, aux Pays-Bas et rejoignit Charles Quint en Espagne à la fin de ses jours, pour y décéder quelques semaines seule­ment après son frère, en 1558. Princesse de la Mai­son des Hab­s­bourg, femme de pou­voir, grande mécène, elle s’est aus­si pas­sion­née pour les arts et la cul­ture.

L’aventure édi­to­ri­ale d’Étienne Piret ne va pas s’arrêter à cet ouvrage. Il a signé un con­trat chez Per­rin, édi­teur spé­cial­isé en his­toire, pour un livre dont le titre pro­vi­soire est : Les dernières saisons des Romanov, cette famille impéri­ale de plus de soix­ante mem­bres avec leurs palais, leurs cour­tisans et domes­tiques, leurs voy­ages, leurs bijoux, leurs rela­tions, leurs con­fronta­tions aux anar­chistes russ­es, sans oubli­er qu’on leur doit l’abolition du ser­vage. Une saga qui lui a demandé des années de recherch­es. Autre fait d’armes, si l’on peut s’exprimer ain­si : la pub­li­ca­tion de cinq livres de pho­tos anci­ennes de Binche aux édi­tions Tem­pus. Notre libraire écrit aus­si des pièces de vaude­ville dans la langue locale, le picard bin­chou, inter­prétées par des troupes du coin. Lui-même pré­side l’une d’elles et joue… quand il manque un homme !

Binchois depuis toujours

57 ans aujourd’hui, Éti­enne Piret a de fortes attach­es avec sa ville et par­ticipe active­ment à la vie asso­cia­tive locale. Pen­dant une dizaine d’années, il a été prési­dent de l’association Binche 1549, créée pour recon­stituer les fêtes avec mas­ca­rades, dans­es, joutes organ­isées par Marie de Hon­grie pour Charles Quint et son fils Philippe II à Binche, en 1549, année qui est aus­si celle de l’Ommegang. Racon­teur pas­sion­né à tel point que nous devons l’interrompre pour évo­quer un tant soit peu sa librairie, Éti­enne Piret est régulière­ment invité à don­ner des con­férences, par exem­ple dans les écoles ou les ser­vices clubs de la région, sur l’Histoire mais aus­si sur son méti­er de libraire. Cette impli­ca­tion et cet entre­gent l’amènent à nouer des parte­nar­i­ats avec des acteurs cul­turels locaux, ce qui est essen­tiel pour une librairie. C’est le cas avec des écoles, des enseignan­tꞏeꞏs sur la base de leurs pre­scrip­tions (oui, lire, c’est bon pour la san­té !), ain­si que des bib­lio­thèques, sauf celle… de Binche, car il a aus­si été con­seiller com­mu­nal (et ne peut dès lors fournir sa com­mune).

Côté ani­ma­tions, il recon­naît en organ­is­er peu par rap­port à d’autres. « Vu l’espace, on pousse les tables. Cer­tains par­tic­i­pants sont oblig­és de se tenir debout. C’est com­pliqué de faire venir des auteurs qui ont pignon sur rue. Impos­si­ble d’avoir Alia Car­dyn qui habite à quelques kilo­mètres d’ici. Après un an d’attente, Chris­telle Dabos, autrice de romans pour les ados chez Gal­li­mard, est venue et a attiré une quar­an­taine de per­son­nes. Armel Job, Alain Beren­boom sont passés comme Nadine Mon­fils qui est venue pour les 20 ans de la librairie. Nous l’avons reçue à l’auditorium du Musée du Masque, après une dif­fu­sion de son film. Elle en garde un excel­lent sou­venir ! Ces ren­con­tres pren­nent du temps mais par­ticipent à la renom­mée de la librairie. »

Michel Tor­rekens

Librairie de la Reine 
Grand Place, 9 à 7130 Binche
064/33 06 60 — info@librairiedelareine.be
Site inter­net : https://www.librairiedelareine.be


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°222 (2025)