Notre rendez-vous : la Librairie des saules

librairie des saules

La Librairie des Saules à Lasne — pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique s’attache depuis deux ans à vous présen­ter les couliss­es de cer­taines de nos librairies indépen­dantes. La Librairie des saules à Lasne est peut-être une des plus petites enseignes de Bel­gique dans le secteur, mais elle com­pense la taille par la fer­veur de l’accueil.

Ce same­di après-midi, l’invité de la ren­con­tre pro­posée par la Librairie des saules s’appelle Alain Lalle­mand, jour­nal­iste du Soir, pour son dernier roman, Ce que le fleuve doit à la plaine (Weyrich édi­tion, col­lec­tion « Plumes du coq »). Une ren­con­tre qui va nous plonger dans la Crimée de 2014 envahie par des fac­tions anonymes der­rière lesquelles se cache la Russie de Pou­tine. Nous suiv­rons deux amis, l’un d’origine cosaque, l’autre ukraini­enne. Un air de steppe souf­fle ce jour-là sur les saules de Lasne, la com­mune où se trou­ve la librairie. Dans le pub­lic, sont présents des écrivains de la région, habitués des lieux, comme Paul Col­ize et Isabelle Bary. Égale­ment présents, un ancien col­lègue d’Alain Lalle­mand dans le groupe Rossel, ce qui nous per­me­t­tra d’en appren­dre davan­tage sur les couliss­es d’une entre­prise de presse, ain­si qu’une chroniqueuse lit­téraire, Stéphanie (Pour le plaisir des mots). Sans oubli­er bien sûr des lecteurs et lec­tri­ces fidèles de ces ren­con­tres qui, on l’aura com­pris, favorisent les con­fi­dences et les con­nivences. 

L’amour du métier

C’est en mai 1995 que Jean-Luc Demeur décide de repren­dre la Librairie des saules avec un asso­cié qui s’est rapi­de­ment tourné vers une autre activ­ité.

L’enseigne va con­sid­érable­ment évoluer. Depuis 1976, l’ancienne libraire s’était cen­trée sur la vente de presse-tabac-jeux de hasard, mais pas de livres. Avec Annick son épouse qui a décidé de se lancer dans l’aventure, Jean-Luc va trans­former l’orientation des lieux en les recen­trant sur la lit­téra­ture.

 La moti­va­tion des nou­veaux libraires pour insuf­fler ce renou­veau : « Le sim­ple fait d’aimer le milieu de la librairie, la lit­téra­ture, la presse. L’amour de ce méti­er », explique Jean-Luc Demeur. En effet, comme la plu­part des libraires ren­con­trés dans le cadre de cette série, Jean-Luc et Annick Demeur n’ont pas suivi la for­ma­tion aux métiers du livre. « J’ai une for­ma­tion d’in­fir­mière en san­té com­mu­nau­taire, nous explique Annick. Donc j’ai l’habi­tude d’être atten­tive et de me souci­er des autres. Avant de rejoin­dre Jean-Luc à la librairie, je me suis occupée à temps plein de nos cinq enfants ». Lui a com­mencé sa car­rière dans le secteur des lois sociales, puis a pour­suivi sa vie pro­fes­sion­nelle dans un ate­lier famil­ial de gar­nissage. « On a sen­ti qu’il y avait dans la région un réel poten­tiel en matière de lit­téra­ture, d’autant que c’est un pub­lic priv­ilégié, instru­it, et cela se ressent très fort : le lec­torat s’intéresse à beau­coup de sujets », con­state Jean-Luc Demeur. En effet, la librairie est située au cœur du Bra­bant wal­lon, dans une local­ité sym­pa­thique et bucol­ique, frontal­ière de Water­loo, Braine‑l’Alleud, La Hulpe, Rix­en­sart.

 « Très rapi­de­ment, on a pro­posé toute l’actualité du livre ain­si que les beaux-livres illus­trés, pré­cise le libraire. On a com­mencé avec deux, trois titres et rapi­de­ment, on a sen­ti de l’engouement. C’est devenu l’une de nos spé­cial­ités. Nous ne ven­dons pas unique­ment des livres mais pro­posons égale­ment un large choix de presse spé­cial­isée fort appré­cié par la clien­tèle ».

Librairie de deuxième niveau

Ce qui sur­prend au pre­mier abord, c’est la dimen­sion des lieux. Cinquante mètres car­rés à la reprise, portés à qua­tre-vingts mètres car­rés aujourd’hui. L’espace restreint impose des choix qui peu­vent s’avérer com­pliqués, voire frus­trants. Un sacré défi. « Nous n’avons pas de stock, de fonds, pré­cise Jean-Luc, sim­ple­ment parce que nous n’avons pas l’espace et de ce fait, nous sommes con­sid­érés comme librairie de deux­ième niveau. Nous pro­posons prin­ci­pale­ment des nou­veautés et com­man­dons bien enten­du les livres plus anciens. Nos choix reposent sur plusieurs critères : avant tout, la qual­ité de l’écriture, la notoriété des auteurs, les sujets en fonc­tion des attentes de notre clien­tèle que nous con­nais­sons bien, nos goûts per­son­nels aus­si. On recherche de notre côté des pub­li­ca­tions dont les représen­tants ou représen­tantes ne nous ont pas néces­saire­ment par­lés pour ne pas rester lim­ités aux gros best-sell­ers. Tout cela reste assez sub­jec­tif surtout quand on voit tout ce que les édi­teurs pub­lient, pub­lient, pub­lient ». Mal­gré l’espace lim­ité, la librairie reste rentable au prix de « beau­coup d’investissement per­son­nel et d’une ges­tion en bon père de famille », selon l’expression du libraire.

Un beau rayon belge

Le jour de la ren­con­tre, nous nous retrou­vons adossé à un ray­on­nage exclu­sive­ment dédié à la lit­téra­ture belge. « C’est aus­si un choix, insis­tent Jean-Luc et Annick. Nous aimons le local. Nous essayons vrai­ment de pro­pos­er des gens du cru, bien de chez nous, qui présen­tent sou­vent des choses très intéres­santes. Nous sommes très attachés à la lit­téra­ture belge. Nous avons d’excellents auteurs, dans la région, Ade­line Dieudon­né, Bar­bara Abel, Paul Col­ize, Vin­cent Engel, Isabelle Bary, Jean Jau­ni­aux Paul Gros­jean, Patrizio Fio­r­il­li et Françoise Pieter­hons des amis, et bien d’autres. Nous sommes aus­si fort branchés sur les ban­des dess­inées ! Il y a des scé­nar­istes et des dessi­na­teurs mag­nifiques chez nous. Le célèbre dessi­na­teur Edgar P. Jacobs a résidé dans notre vil­lage. C’est ain­si que nous avons reçu récem­ment David Evrard, dessi­na­teur de Simone, pub­lié chez Glé­nat et Olivi­er Gren­son, un ami de la région aus­si, pour Le partage des mon­des au Lom­bard ». L’autre aspect de ce ray­on­nage belge est qu’il n’est pas lim­ité à la présence d’écrivains pub­liés en France, mais qu’il accueille aus­si un nom­bre con­séquent de maisons d’édition belges comme Frédéric Dev­ille, Acad­e­mia, Weyrich, MEO, Lamiroy, Le Lion Z’ailé et la nou­veauté du secteur, Edern édi­tions.

Le pro­gramme des ani­ma­tions est aus­si étof­fé. Ce jour-là, c’est Annick qui accueil­lait Alain Lalle­mand, un exer­ci­ce auquel elle se prête volon­tiers : « Lorsque j’anime ces ren­con­tres, s’enthousiasme-t-elle, c’est surtout pour partager la pas­sion de l’au­teur, son méti­er, sa vie et per­me­t­tre aux lecteurs de mieux le con­naitre. L’e­space n’é­tant pas très grand, il se prête bien aux ren­con­tres… Nous sommes un peu dans la con­fi­dence et vivons un moment priv­ilégié, d’autant que j’aime que les gens soient bien accueil­lis à la librairie, et surtout qu’ils s’y sen­tent bien. Avec notre ami Alain Dassesse, cav­iste, nous offrons et dégus­tons un verre de l’amitié à la fin de chaque ren­con­tre, ce qui est tou­jours fort appré­cié par les habitués ! »

Et elle con­clut d’un clin d’œil à son mari : « Je lui dis sou­vent que la librairie joue un rôle social dans le quarti­er… Cha­cun vient au mag­a­sin y dépos­er ses joies, ses peines et ses inquié­tudes. Il a une grande capac­ité d’é­coute ! »

Michel Tor­rekens

La Librairie des saules 
Rue des Saules, 18 à 1380 Lasne
02/354 10 19 – librairiedessaules@skynet.be


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°220 (2024)