Cette rubrique s’attache depuis deux ans à vous présenter les coulisses de certaines de nos librairies indépendantes. La Librairie des saules à Lasne est peut-être une des plus petites enseignes de Belgique dans le secteur, mais elle compense la taille par la ferveur de l’accueil.
Ce samedi après-midi, l’invité de la rencontre proposée par la Librairie des saules s’appelle Alain Lallemand, journaliste du Soir, pour son dernier roman, Ce que le fleuve doit à la plaine (Weyrich édition, collection « Plumes du coq »). Une rencontre qui va nous plonger dans la Crimée de 2014 envahie par des factions anonymes derrière lesquelles se cache la Russie de Poutine. Nous suivrons deux amis, l’un d’origine cosaque, l’autre ukrainienne. Un air de steppe souffle ce jour-là sur les saules de Lasne, la commune où se trouve la librairie. Dans le public, sont présents des écrivains de la région, habitués des lieux, comme Paul Colize et Isabelle Bary. Également présents, un ancien collègue d’Alain Lallemand dans le groupe Rossel, ce qui nous permettra d’en apprendre davantage sur les coulisses d’une entreprise de presse, ainsi qu’une chroniqueuse littéraire, Stéphanie (Pour le plaisir des mots). Sans oublier bien sûr des lecteurs et lectrices fidèles de ces rencontres qui, on l’aura compris, favorisent les confidences et les connivences.
L’amour du métier
C’est en mai 1995 que Jean-Luc Demeur décide de reprendre la Librairie des saules avec un associé qui s’est rapidement tourné vers une autre activité.
L’enseigne va considérablement évoluer. Depuis 1976, l’ancienne libraire s’était centrée sur la vente de presse-tabac-jeux de hasard, mais pas de livres. Avec Annick son épouse qui a décidé de se lancer dans l’aventure, Jean-Luc va transformer l’orientation des lieux en les recentrant sur la littérature.
La motivation des nouveaux libraires pour insuffler ce renouveau : « Le simple fait d’aimer le milieu de la librairie, la littérature, la presse. L’amour de ce métier », explique Jean-Luc Demeur. En effet, comme la plupart des libraires rencontrés dans le cadre de cette série, Jean-Luc et Annick Demeur n’ont pas suivi la formation aux métiers du livre. « J’ai une formation d’infirmière en santé communautaire, nous explique Annick. Donc j’ai l’habitude d’être attentive et de me soucier des autres. Avant de rejoindre Jean-Luc à la librairie, je me suis occupée à temps plein de nos cinq enfants ». Lui a commencé sa carrière dans le secteur des lois sociales, puis a poursuivi sa vie professionnelle dans un atelier familial de garnissage. « On a senti qu’il y avait dans la région un réel potentiel en matière de littérature, d’autant que c’est un public privilégié, instruit, et cela se ressent très fort : le lectorat s’intéresse à beaucoup de sujets », constate Jean-Luc Demeur. En effet, la librairie est située au cœur du Brabant wallon, dans une localité sympathique et bucolique, frontalière de Waterloo, Braine‑l’Alleud, La Hulpe, Rixensart.
« Très rapidement, on a proposé toute l’actualité du livre ainsi que les beaux-livres illustrés, précise le libraire. On a commencé avec deux, trois titres et rapidement, on a senti de l’engouement. C’est devenu l’une de nos spécialités. Nous ne vendons pas uniquement des livres mais proposons également un large choix de presse spécialisée fort apprécié par la clientèle ».
Librairie de deuxième niveau
Ce qui surprend au premier abord, c’est la dimension des lieux. Cinquante mètres carrés à la reprise, portés à quatre-vingts mètres carrés aujourd’hui. L’espace restreint impose des choix qui peuvent s’avérer compliqués, voire frustrants. Un sacré défi. « Nous n’avons pas de stock, de fonds, précise Jean-Luc, simplement parce que nous n’avons pas l’espace et de ce fait, nous sommes considérés comme librairie de deuxième niveau. Nous proposons principalement des nouveautés et commandons bien entendu les livres plus anciens. Nos choix reposent sur plusieurs critères : avant tout, la qualité de l’écriture, la notoriété des auteurs, les sujets en fonction des attentes de notre clientèle que nous connaissons bien, nos goûts personnels aussi. On recherche de notre côté des publications dont les représentants ou représentantes ne nous ont pas nécessairement parlés pour ne pas rester limités aux gros best-sellers. Tout cela reste assez subjectif surtout quand on voit tout ce que les éditeurs publient, publient, publient ». Malgré l’espace limité, la librairie reste rentable au prix de « beaucoup d’investissement personnel et d’une gestion en bon père de famille », selon l’expression du libraire.
Un beau rayon belge
Le jour de la rencontre, nous nous retrouvons adossé à un rayonnage exclusivement dédié à la littérature belge. « C’est aussi un choix, insistent Jean-Luc et Annick. Nous aimons le local. Nous essayons vraiment de proposer des gens du cru, bien de chez nous, qui présentent souvent des choses très intéressantes. Nous sommes très attachés à la littérature belge. Nous avons d’excellents auteurs, dans la région, Adeline Dieudonné, Barbara Abel, Paul Colize, Vincent Engel, Isabelle Bary, Jean Jauniaux Paul Grosjean, Patrizio Fiorilli et Françoise Pieterhons des amis, et bien d’autres. Nous sommes aussi fort branchés sur les bandes dessinées ! Il y a des scénaristes et des dessinateurs magnifiques chez nous. Le célèbre dessinateur Edgar P. Jacobs a résidé dans notre village. C’est ainsi que nous avons reçu récemment David Evrard, dessinateur de Simone, publié chez Glénat et Olivier Grenson, un ami de la région aussi, pour Le partage des mondes au Lombard ». L’autre aspect de ce rayonnage belge est qu’il n’est pas limité à la présence d’écrivains publiés en France, mais qu’il accueille aussi un nombre conséquent de maisons d’édition belges comme Frédéric Deville, Academia, Weyrich, MEO, Lamiroy, Le Lion Z’ailé et la nouveauté du secteur, Edern éditions.
Le programme des animations est aussi étoffé. Ce jour-là, c’est Annick qui accueillait Alain Lallemand, un exercice auquel elle se prête volontiers : « Lorsque j’anime ces rencontres, s’enthousiasme-t-elle, c’est surtout pour partager la passion de l’auteur, son métier, sa vie et permettre aux lecteurs de mieux le connaitre. L’espace n’étant pas très grand, il se prête bien aux rencontres… Nous sommes un peu dans la confidence et vivons un moment privilégié, d’autant que j’aime que les gens soient bien accueillis à la librairie, et surtout qu’ils s’y sentent bien. Avec notre ami Alain Dassesse, caviste, nous offrons et dégustons un verre de l’amitié à la fin de chaque rencontre, ce qui est toujours fort apprécié par les habitués ! »
Et elle conclut d’un clin d’œil à son mari : « Je lui dis souvent que la librairie joue un rôle social dans le quartier… Chacun vient au magasin y déposer ses joies, ses peines et ses inquiétudes. Il a une grande capacité d’écoute ! »
Michel Torrekens
La Librairie des saules
Rue des Saules, 18 à 1380 Lasne
02/354 10 19 – librairiedessaules@skynet.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°220 (2024)
