Les librairies ont été qualifiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, parfois bien décentralisées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands centres urbains. Pour certaines, leur existence tient du miracle ! En cause, les inondations de juillet dernier qui ont failli emporter La Traversée à Verviers…
Quand nous rencontrons Bernard Quickels, le fondateur de La Traversée, le nom de la double librairie installée dans le piétonnier de Verviers, et que nous évoquons avec lui la journée de juillet 2021, il se souvient : « J’ai été extrêmement mal. Quand j’ai découvert les images le jeudi 15, j’ai fait un déni. Il était impossible d’accéder aux deux librairies. Elles étaient envahies d’eau mazoutée. La puanteur était épouvantable. La catastrophe. Des livres partout dans l’eau. À la brouette, nous avons jeté 10.000 livres et bd. Tout m’est passé par la tête, y compris une fermeture définitive ». Il est vrai que le piétonnier où il a installé ses enseignes se situe quasiment au niveau de la Vesdre voisine. Ses consœurs de la librairie des Augustins ont, elles aussi, subi les ravages des eaux. Humidité et papier : une association qui ne tient pas la route. Comme souvent face à une catastrophe, la solution est venue des autres : « Mon équipe, mon entourage et les clients, tout le monde a été là. Une librairie de Braine‑l’Alleud, Le Baobab, nous a aidés en organisant une vente au bénéfice de La Traversée. Il m’a fallu de nombreuses semaines, presque six mois, pour me relever et être à nouveau au top. Ces inondations m’avaient littéralement mis par terre. Un an après, voilà le résultat : un magasin remis à neuf, un autre ouvert à quelques dizaines de mètres dans un très bel endroit qui se prête magnifiquement à la bande dessinée et aux mangas, avec de nouveaux meubles », conclut-il avec une pointe d’émotion, en précisant qu’ils ont dû déplacer sept tonnes et demi d’ouvrages en une journée lors de ce transfert. Ce que dans une séquence de sa chaîne Youtube, il a appelé… « la grande traversée ».
Comme une lente croisière
En septembre s’est ouverte une troisième vitrine, consacrée spécifiquement à la littérature jeunesse, un autre secteur-phare en librairie. Les trois Traversée seront très proches l’une de l’autre. Une disposition qui permet au patron, aux employés, aux clients et aux fournisseurs de se déplacer de l’une à l’autre. Enthousiaste, Bernard Quickels nous amène sur place et nous fait découvrir de beaux espaces, avec notamment un étage entouré d’un balcon déambulatoire sur le pourtour. Il rêve déjà d’y organiser des expositions d’illustrations jeunesse. Pour y parvenir, il a suffi de… traverser la rue de l’Harmonie. Un nouveau sens possible pour le nom donné à ses trois librairies. Mais au fond, d’où vient le nom de La Traversée ? « Le nom est venu d’un brainstorming avec ma femme. Il nous est apparu que lire un livre, c’est comme une croisière entre deux continents, une traversée des mers entre deux cultures, une manière de créer des ponts. J’associe aussi la lecture à l’idée de lenteur, ce qui fait du bien dans notre monde actuel. Finalement ‘traversée’ est un terme assez bateau, c’est le cas de le dire, un terme générique derrière lequel on peut mettre un peu tout ce que l’on veut. C’est poétique et j’aime sa sonorité. »
Formé sur le terrain
Né en 1976, Bernard Quickels, de Jalhay, a d’abord entamé des études d’archéologie, une de ses passions, puis s’est réorienté vers des études d’assistant social. Il a d’abord travaillé quelques mois dans le social, puis dans une librairie médicale, en 2000, sur le campus de l’hôpital Saint-Luc à Woluwe-Saint-Lambert. C’est là qu’il a attrapé le virus, pourrait-on dire, même si la lecture est inscrite dans ses gènes. « J’ai toujours aimé lire. Chez mes parents, il y avait en permanence des livres à disposition, divers et variés, même si je n’ai jamais été forcé de lire. J’ai dévoré les bandes dessinées Johan et Pirlouit, les Astérix… » Pendant une quinzaine d’années, le jeune passionné découvre le métier en travaillant dans différentes librairies. Un apprentissage sur le terrain qui va lui apporter une expérience incomparable. « J’ai découvert tous les aspects du métier, détaille notre interlocuteur. La vente au comptoir, le conseil aux clients, les relations avec les bibliothèques, la réception des marchandises, les factures… Cela m’a donné un gros bagage. J’ai aussi gagné la confiance des fournisseurs car certains se montrent frileux avec un libraire qui sort de nulle part. »
La force de la littérature
C’est en 2015 qu’il franchit le cap, à deux cents mètres du magasin actuel, dans un local nettement plus petit, seul à la barre, avec moins de 4.000 livres dans les soutes. « J’essayais d’avoir tous les rayons sauf la BD et le tourisme. Ma force, c’était la littérature. » Une ligne de conduite que Bernard Quickels a maintenue, si ce n’est qu’entretemps la bande dessinée est devenue un atout majeur de La Traversée, au point de lui consacrer un espace commercial spécifique à quelques mètres de là. « Je n’avais plus assez de place dans les rayons de bande dessinée. Celle-ci a pris une ampleur phénoménale ces dernières années, avec le succès fou des mangas qui ont explosé durant le confinement, même s’ils avaient déjà leurs adeptes. » Autre force de son projet, les plans financiers respectés à la lettre, ou plutôt au chiffre près. « Après quelques mois, les lecteurs sont arrivés en masse, j’ai signé avec plusieurs gros clients comme les bibliothèques de la région. » Librairie labellisée, La Traversée fait partie du réseau AMLI, association momentanée de libraires indépendants, qui bénéficie d’un accord-cadre avec les bibliothèques. Tout un mur du bureau de Bernard Quickels est d’ailleurs occupé par des caisses de livres à destination de Thimister, Oreye, Limbourg, Pepinster… « Après un an, poursuit-il, j’ai engagé un employé. Après deux ans, j’en avais deux et aujourd’hui, j’ai six collaborateurs. Je suis assez fier d’avoir ainsi créé de l’emploi. » Et quand nous demandons au libraire au long cours ce qu’il donnerait comme conseils aux personnes tentées par l’aventure, sa réponse fuse : « D’abord, être passionné. Les gens vont ressentir votre passion. » Il poursuit en égrenant : « Commencer petit, suivre de près les commandes des clients, gagner la confiance de ses fournisseurs en les payant à temps, être très présent sur les réseaux sociaux pour aller chercher les gens où ils sont, bien s’intégrer dans la ville où l’on s’installe, par exemple en mettant en avant les auteurs locaux ou en répondant aux demandes de sponsors… À Verviers, j’ai la chance de ne pas avoir de librairies en périphérie, comme les Club, des chaînes où le choix des livres est dicté par une centrale d’achats. »
Verviers, port culturel
Si le métier implique certaines dispositions et contraintes, il apporte aussi de grandes joies. La principale ? « La liberté !, s’enthousiasme Bernard Quickels. Je mets en vente ce que je veux, même si je dois contenter un très large public. Celui de Verviers est assez cultivé, très au fait des critiques littéraires dans la presse, en radio et à la télé. Verviers a toujours été une ville culturelle. Elle a été le siège des éditions Marabout. Plusieurs auteurs de bandes dessinées y sont nés ou y ont vécu comme René Hausman, Roger Leloup, Jacques Martin, Raymond Macherot, et aujourd’hui Philippe Jarbinet, dont le dixième tome de la formidable série Airborne 44 sort en octobre. Il y a le théâtre, un conservatoire réputé. Verviers est la petite sœur de Liège, ville universitaire dont plusieurs enseignants vivent dans la région et viennent se fournir ici. Il y a chez nous une attirance naturelle pour le livre. Il y a toujours eu au moins deux librairies dans la cité. » Cette attirance naturelle du public verviétois pour le livre implique-t-elle un choix particulier d’ouvrages ? « On n’a pas vraiment de spécialité, j’essaie de développer tous les rayons, constate le libraire. Notre fer de lance, c’est la littérature en général, les romans policiers, de science-fiction, etc. Quand on me présente un beau livre d’archéologie, sur l’Égypte en particulier, je le prends. Vendre un bouquin pointu représente un beau défi et me donne un sentiment de grande fierté. Et de joie : on aurait envie d’embrasser le client ! »
Réserve-t-il une place particulière à la littérature belge ? « Je ne peux pas dire que je la mets plus en avant que d’autres, reconnaît Bernard Quickels. Je n’ai ni table, ni étagère d’auteurs belges. Ce n’est pas un combat pour moi. Pourtant, j’en lis. Je n’ai pas vraiment de demandes non plus. En juillet, une de mes collègues a mis en avant dix livres belges sur nos réseaux sociaux. Nous en avons un certain pourcentage dans notre stock. Comme la librairie est toujours en mouvement et en pleine expansion, rien ne dit que dans un futur proche je ne mettrai pas davantage en avant ces livres. »
Les rencontres représentent un aspect important du métier, notamment des écrivains de la région comme on a pu le constater sur la page Facebook de la librairie, et différencie ce type de commerce de bien d’autres. « Nous recevons le plus d’auteurs possible. Nous recevons beaucoup de demandes, mais je ne peux pas accueillir tout le monde, même si c’est très dur de dire non. J’ai la chance de pouvoir choisir ceux que j’ai envie de mettre en avant. Je suis ainsi très fier d’avoir pu inviter Julia Deck chez nous. » Parmi d’autres invités passés à La Traversée : Hugues Dayez, France Brel, Philippe Saive, Thomas Gunzig, Guy Delhasse pour une promenade-hommage et un mini-concert en hommage à Pierre Rapsat, ainsi que le romancier français Alexandre Postel, un tout grand coup de cœur de Bernard Quickels (lire encadré). Un programme diversifié qu’il complète de temps à autre par des interventions sur Radio 4910 (à écouter sur le 92.9 ou sur radio4910.be). « J’ai par exemple présenté Paris, mille vies de Laurent Gaudé qui est pour moi un des plus grands auteurs français contemporains, dit-il avec enthousiasme. J’aime l’idée qu’une librairie soit une sorte de centre culturel. Une librairie ne doit pas se contenter de vendre des livres. Mon rêve serait de pouvoir organiser des petits concerts à La Traversée, mais cela demande une autre logistique. Avec les agrandissements successifs, puis les inondations et les réouvertures, cela n’a pas encore été possible. J’essaie de répondre aux sollicitations où apparaît un enjeu culturel. Je me bats pour que la librairie soit considérée comme un acteur culturel de la ville. » C’est ainsi qu’à son initiative, à la suite de l’acquisition d’un lot important des œuvres de Pierre Koumoth, Bernard Quickels a mis sur pied une exposition de ses peintures, dessins et gravures du Verviers des années 1920–1930. Cette vision de son métier porte ses fruits. Il a ainsi reçu le trophée du Verviétois de l’année 2018 décerné par le groupe Sud Presse.
Michel Torrekens
Souvenir de libraire :
Parmi ses déjà nombreux bons souvenirs, Bernard Quickels a eu envie de mettre en avant la venue à Verviers, à son invitation, de l’écrivain Alexandre Postel. « Ce jeune auteur français a écrit quatre romans dont L’ascendant, publié chez Gallimard (ndlr : disponible en Folio). C’est pour moi un chef d’œuvre. Un thriller psychologique d’une rare concision, qui fait 120 pages. En quelques mots, il installe une atmosphère, en l’occurrence inquiétante, trouble, un peu dérangeante, qui vous donne envie d’aller plus loin. Je l’ai bien vendu. Surtout, j’ai pu organiser une rencontre avec de jeunes rhétos. Alexandre Postel est enseignant. Rencontrer des jeunes l’a tout de suite séduit. Ce fut un moment assez exceptionnel et j’ai dit aux jeunes : ‘Ce que vous êtes en train de vivre, vous n’auriez pas pu le vivre avec Amazon. Soyez en conscients.’ J’ai eu l’impression de jouer mon rôle. »
La Traversée :
Rue de l’harmonie, 17 et 54 — 4800 Verviers
087/64 68 50 – latraversee@proximus.be – https://www.facebook.com/librairielatraversee/
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°213 (2022)
