Verviers : embarquement pour « La Traversée »

Bernard Quick­els, librairie La Tra­ver­sée — Pho­to : Michel Tor­rekens

Les librairies ont été qual­i­fiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, par­fois bien décen­tral­isées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands cen­tres urbains. Pour cer­taines, leur exis­tence tient du mir­a­cle ! En cause, les inon­da­tions de juil­let dernier qui ont fail­li emporter La Tra­ver­sée à Verviers…

Quand nous ren­con­trons Bernard Quick­els, le fon­da­teur de La Tra­ver­sée, le nom de la dou­ble librairie instal­lée dans le pié­ton­nier de Verviers, et que nous évo­quons avec lui la journée de juil­let 2021, il se sou­vient : « J’ai été extrême­ment mal. Quand j’ai décou­vert les images le jeu­di 15, j’ai fait un déni. Il était impos­si­ble d’accéder aux deux librairies. Elles étaient envahies d’eau mazoutée. La puan­teur était épou­vantable. La cat­a­stro­phe. Des livres partout dans l’eau. À la brou­ette, nous avons jeté 10.000 livres et bd. Tout m’est passé par la tête, y com­pris une fer­me­ture défini­tive ». Il est vrai que le pié­ton­nier où il a instal­lé ses enseignes se situe qua­si­ment au niveau de la Ves­dre voi­sine. Ses con­sœurs de la librairie des Augustins ont, elles aus­si, subi les rav­ages des eaux. Humid­ité et papi­er : une asso­ci­a­tion qui ne tient pas la route. Comme sou­vent face à une cat­a­stro­phe, la solu­tion est venue des autres : « Mon équipe, mon entourage et les clients, tout le monde a été là. Une librairie de Braine‑l’Alleud, Le Baobab, nous a aidés en organ­isant une vente au béné­fice de La Tra­ver­sée. Il m’a fal­lu de nom­breuses semaines, presque six mois, pour me relever et être à nou­veau au top. Ces inon­da­tions m’avaient lit­térale­ment mis par terre. Un an après, voilà le résul­tat : un mag­a­sin remis à neuf, un autre ouvert à quelques dizaines de mètres dans un très bel endroit qui se prête mag­nifique­ment à la bande dess­inée et aux man­gas, avec de nou­veaux meubles », con­clut-il avec une pointe d’émotion, en pré­cisant qu’ils ont dû déplac­er sept tonnes et demi d’ouvrages en une journée lors de ce trans­fert. Ce que dans une séquence de sa chaîne Youtube, il a appelé… « la grande tra­ver­sée ».

Comme une lente croisière

En sep­tem­bre s’est ouverte une troisième vit­rine, con­sacrée spé­ci­fique­ment à la lit­téra­ture jeunesse, un autre secteur-phare en librairie. Les trois Tra­ver­sée seront très proches l’une de l’autre. Une dis­po­si­tion qui per­met au patron, aux employés, aux clients et aux four­nisseurs de se déplac­er de l’une à l’autre. Ent­hou­si­aste, Bernard Quick­els nous amène sur place et nous fait décou­vrir de beaux espaces, avec notam­ment un étage entouré d’un bal­con déam­bu­la­toire sur le pour­tour. Il rêve déjà d’y organ­is­er des expo­si­tions d’illustrations jeunesse. Pour y par­venir, il a suf­fi de… tra­vers­er la rue de l’Harmonie. Un nou­veau sens pos­si­ble pour le nom don­né à ses trois librairies. Mais au fond, d’où vient le nom de La Tra­ver­sée ? « Le nom est venu d’un brain­storm­ing avec ma femme. Il nous est apparu que lire un livre, c’est comme une croisière entre deux con­ti­nents, une tra­ver­sée des mers entre deux cul­tures, une manière de créer des ponts. J’associe aus­si la lec­ture à l’idée de lenteur, ce qui fait du bien dans notre monde actuel. Finale­ment ‘tra­ver­sée’ est un terme assez bateau, c’est le cas de le dire, un terme générique der­rière lequel on peut met­tre un peu tout ce que l’on veut. C’est poé­tique et j’aime sa sonorité. »

Formé sur le terrain

Né en 1976, Bernard Quick­els, de Jal­hay, a d’abord entamé des études d’archéologie, une de ses pas­sions, puis s’est réori­en­té vers des études d’assistant social. Il a d’abord tra­vail­lé quelques mois dans le social, puis dans une librairie médi­cale, en 2000, sur le cam­pus de l’hôpital Saint-Luc à Woluwe-Saint-Lam­bert. C’est là qu’il a attrapé le virus, pour­rait-on dire, même si la lec­ture est inscrite dans ses gènes. « J’ai tou­jours aimé lire. Chez mes par­ents, il y avait en per­ma­nence des livres à dis­po­si­tion, divers et var­iés, même si je n’ai jamais été for­cé de lire. J’ai dévoré les ban­des dess­inées Johan et Pir­louit, les Astérix… » Pen­dant une quin­zaine d’années, le jeune pas­sion­né décou­vre le méti­er en tra­vail­lant dans dif­férentes librairies. Un appren­tis­sage sur le ter­rain qui va lui apporter une expéri­ence incom­pa­ra­ble. « J’ai décou­vert tous les aspects du méti­er, détaille notre inter­locu­teur. La vente au comp­toir, le con­seil aux clients, les rela­tions avec les bib­lio­thèques, la récep­tion des marchan­dis­es, les fac­tures… Cela m’a don­né un gros bagage. J’ai aus­si gag­né la con­fi­ance des four­nisseurs car cer­tains se mon­trent frileux avec un libraire qui sort de nulle part. »

La force de la littérature

C’est en 2015 qu’il fran­chit le cap, à deux cents mètres du mag­a­sin actuel, dans un local net­te­ment plus petit, seul à la barre, avec moins de 4.000 livres dans les soutes. « J’essayais d’avoir tous les rayons sauf la BD et le tourisme. Ma force, c’était la lit­téra­ture. » Une ligne de con­duite que Bernard Quick­els a main­tenue, si ce n’est qu’entretemps la bande dess­inée est dev­enue un atout majeur de La Tra­ver­sée, au point de lui con­sacr­er un espace com­mer­cial spé­ci­fique à quelques mètres de là. « Je n’avais plus assez de place dans les rayons de bande dess­inée. Celle-ci a pris une ampleur phénomé­nale ces dernières années, avec le suc­cès fou des man­gas qui ont explosé durant le con­fine­ment, même s’ils avaient déjà leurs adeptes. » Autre force de son pro­jet, les plans financiers respec­tés à la let­tre, ou plutôt au chiffre près. « Après quelques mois, les lecteurs sont arrivés en masse, j’ai signé avec plusieurs gros clients comme les bib­lio­thèques de la région. » Librairie label­lisée, La Tra­ver­sée fait par­tie du réseau AMLI, asso­ci­a­tion momen­tanée de libraires indépen­dants, qui béné­fi­cie d’un accord-cadre avec les bib­lio­thèques. Tout un mur du bureau de Bernard Quick­els est d’ailleurs occupé par des caiss­es de livres à des­ti­na­tion de Thimis­ter, Oreye, Lim­bourg, Pepin­ster… « Après un an, pour­suit-il, j’ai engagé un employé. Après deux ans, j’en avais deux et aujourd’hui, j’ai six col­lab­o­ra­teurs. Je suis assez fier d’avoir ain­si créé de l’emploi. » Et quand nous deman­dons au libraire au long cours ce qu’il don­nerait comme con­seils aux per­son­nes ten­tées par l’aventure, sa réponse fuse : « D’abord, être pas­sion­né. Les gens vont ressen­tir votre pas­sion. » Il pour­suit en égrenant : « Com­mencer petit, suiv­re de près les com­man­des des clients, gag­n­er la con­fi­ance de ses four­nisseurs en les payant à temps, être très présent sur les réseaux soci­aux pour aller chercher les gens où ils sont, bien s’intégrer dans la ville où l’on s’installe, par exem­ple en met­tant en avant les auteurs locaux ou en répon­dant aux deman­des de spon­sors… À Verviers, j’ai la chance de ne pas avoir de librairies en périphérie, comme les Club, des chaînes où le choix des livres est dic­té par une cen­trale d’achats. »

Verviers, port culturel

Si le méti­er implique cer­taines dis­po­si­tions et con­traintes, il apporte aus­si de grandes joies. La prin­ci­pale ? « La lib­erté !, s’enthousiasme Bernard Quick­els. Je mets en vente ce que je veux, même si je dois con­tenter un très large pub­lic. Celui de Verviers est assez cul­tivé, très au fait des cri­tiques lit­téraires dans la presse, en radio et à la télé. Verviers a tou­jours été une ville cul­turelle. Elle a été le siège des édi­tions Marabout. Plusieurs auteurs de ban­des dess­inées y sont nés ou y ont vécu comme René Haus­man, Roger Leloup, Jacques Mar­tin, Ray­mond Macherot, et aujourd’hui Philippe Jar­bi­net, dont le dix­ième tome de la for­mi­da­ble série Air­borne 44 sort en octo­bre. Il y a le théâtre, un con­ser­va­toire réputé. Verviers est la petite sœur de Liège, ville uni­ver­si­taire dont plusieurs enseignants vivent dans la région et vien­nent se fournir ici. Il y a chez nous une atti­rance naturelle pour le livre. Il y a tou­jours eu au moins deux librairies dans la cité. » Cette atti­rance naturelle du pub­lic vervié­tois pour le livre implique-t-elle un choix par­ti­c­uli­er d’ouvrages ? « On n’a pas vrai­ment de spé­cial­ité, j’essaie de dévelop­per tous les rayons, con­state le libraire. Notre fer de lance, c’est la lit­téra­ture en général, les romans policiers, de sci­ence-fic­tion, etc. Quand on me présente un beau livre d’archéologie, sur l’Égypte en par­ti­c­uli­er, je le prends. Ven­dre un bouquin pointu représente un beau défi et me donne un sen­ti­ment de grande fierté. Et de joie : on aurait envie d’embrasser le client ! »

Réserve-t-il une place par­ti­c­ulière à la lit­téra­ture belge ? « Je ne peux pas dire que je la mets plus en avant que d’autres, recon­naît Bernard Quick­els. Je n’ai ni table, ni étagère d’auteurs belges. Ce n’est pas un com­bat pour moi. Pour­tant, j’en lis. Je n’ai pas vrai­ment de deman­des non plus. En juil­let, une de mes col­lègues a mis en avant dix livres belges sur nos réseaux soci­aux. Nous en avons un cer­tain pour­cent­age dans notre stock. Comme la librairie est tou­jours en mou­ve­ment et en pleine expan­sion, rien ne dit que dans un futur proche je ne met­trai pas davan­tage en avant ces livres. »

Les ren­con­tres représen­tent un aspect impor­tant du méti­er, notam­ment des écrivains de la région comme on a pu le con­stater sur la page Face­book de la librairie, et dif­féren­cie ce type de com­merce de bien d’autres. « Nous recevons le plus d’auteurs pos­si­ble. Nous recevons beau­coup de deman­des, mais je ne peux pas accueil­lir tout le monde, même si c’est très dur de dire non. J’ai la chance de pou­voir choisir ceux que j’ai envie de met­tre en avant. Je suis ain­si très fier d’avoir pu inviter Julia Deck chez nous. » Par­mi d’autres invités passés à La Tra­ver­sée : Hugues Dayez, France Brel, Philippe Saive, Thomas Gun­zig, Guy Del­has­se pour une prom­e­nade-hom­mage et un mini-con­cert en hom­mage à Pierre Rap­sat, ain­si que le romanci­er français Alexan­dre Pos­tel, un tout grand coup de cœur de Bernard Quick­els (lire encadré). Un pro­gramme diver­si­fié qu’il com­plète de temps à autre par des inter­ven­tions sur Radio 4910 (à écouter sur le 92.9 ou sur radio4910.be). « J’ai par exem­ple présen­té Paris, mille vies de Lau­rent Gaudé qui est pour moi un des plus grands auteurs français con­tem­po­rains, dit-il avec ent­hou­si­asme. J’aime l’idée qu’une librairie soit une sorte de cen­tre cul­turel. Une librairie ne doit pas se con­tenter de ven­dre des livres. Mon rêve serait de pou­voir organ­is­er des petits con­certs à La Tra­ver­sée, mais cela demande une autre logis­tique. Avec les agran­disse­ments suc­ces­sifs, puis les inon­da­tions et les réou­ver­tures, cela n’a pas encore été pos­si­ble. J’essaie de répon­dre aux sol­lic­i­ta­tions où appa­raît un enjeu cul­turel. Je me bats pour que la librairie soit con­sid­érée comme un acteur cul­turel de la ville. » C’est ain­si qu’à son ini­tia­tive, à la suite de l’acquisition d’un lot impor­tant des œuvres de Pierre Koumoth, Bernard Quick­els a mis sur pied une expo­si­tion de ses pein­tures, dessins et gravures du Verviers des années 1920–1930. Cette vision de son méti­er porte ses fruits. Il a ain­si reçu le trophée du Vervié­tois de l’année 2018 décerné par le groupe Sud Presse.

Michel Tor­rekens

Souvenir de libraire : 

Par­mi ses déjà nom­breux bons sou­venirs, Bernard Quick­els a eu envie de met­tre en avant la venue à Verviers, à son invi­ta­tion, de l’écrivain Alexan­dre Pos­tel. « Ce jeune auteur français a écrit qua­tre romans dont L’ascendant, pub­lié chez Gal­li­mard (ndlr : disponible en Folio). C’est pour moi un chef d’œuvre. Un thriller psy­chologique d’une rare con­ci­sion, qui fait 120 pages. En quelques mots, il installe une atmo­sphère, en l’occurrence inquié­tante, trou­ble, un peu dérangeante, qui vous donne envie d’aller plus loin. Je l’ai bien ven­du. Surtout, j’ai pu organ­is­er une ren­con­tre avec de jeunes rhé­tos. Alexan­dre Pos­tel est enseignant. Ren­con­tr­er des jeunes l’a tout de suite séduit. Ce fut un moment assez excep­tion­nel et j’ai dit aux jeunes : ‘Ce que vous êtes en train de vivre, vous n’auriez pas pu le vivre avec Ama­zon. Soyez en con­scients.’ J’ai eu l’impression de jouer mon rôle. »

La Tra­ver­sée :
Rue de l’harmonie, 17 et 54 — 4800 Verviers
087/64 68 50 – latraversee@proximus.behttps://www.facebook.com/librairielatraversee/


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°213 (2022)