Cette rubrique présente l’une ou l’autre de nos librairies labellisées, parfois bien décentralisées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands centres urbains. En route pour Neufchâteau, dans la Belle province, à la rencontre du fondateur de la librairie Oxygène, Guy Pierrard…
Profitant de l’été, Le Carnet et les instants est “descendu” dans le Sud profond pour aller à la rencontre d’un passionné. Après quatorze ans d’enseignement à Saint-Hubert et Virton, Guy Pierrard, licencié en sciences religieuses, décide de tourner la page… en ouvrant une librairie dans la cité chestrolaise où il n’existait plus de commerce dédié au livre. Mais la véritable raison du choix de Guy Pierrard pour Neufchâteau, c’est qu’il s’agit de sa ville, une entité où quasi tout le monde se connait. Et un gout prononcé pour la lecture bien sûr, se souvient Guy Pierrard : « La légende raconte qu’à 3 ans, en vacances à la mer, j’ai ramassé un journal Tintin avec mon frère et que je regardais déjà les images… » Le journal Tintin dont le fondateur, Raymond Leblanc, a son portrait repris en grand sur le mur à droite de la vitrine de la librairie. « Cela remonte aux 60 ans du journal Tintin, explique Guy Pierrard. Raymond Leblanc fut aussi le créateur de Belvision et des éditions du Lombard. Il est né à Tronquoy à 5 km d’ici. C’est ainsi que j’ai eu la visite de Nick et Fanny Rodwell (ndlr : la veuve d’Hergé) dans la librairie. »
Dans un garage
La première idée de Guy était de reprendre une librairie existante du côté de Virton, puis de Habay, avec un collègue professeur de français, mais le projet n’aboutit pas. Il va alors saisir une opportunité : il hérite du garage Fiat de son père avec son frère, qui vit sur place et n’hésite d’ailleurs pas à lui donner un coup de main de temps à autre comme nous avons pu le constater. Venant de Bruxelles, nous découvrons l’enseigne à l’entrée même de Neufchâteau, sur les hauteurs, à quelques centaines de mètres du centre-ville. Et si la réserve à l’arrière a gardé une odeur de cambouis et des traces de l’activité précédente, les rayonnages s’étendent aujourd’hui sur un espace extraordinaire qui offre beaucoup de possibilités, y compris un vaste parking et des capacités d’agrandissement dont il ne se privera pas. Après l’inauguration en 1999 sur les 40m2 d’origine, l’enseigne connaîtra deux phases d’agrandissements pour aboutir finalement à 160m2, une surface bien nécessaire pour mettre en valeur une belle variété de rayons, avec une prédilection pour la littérature. Quant au nom, Oxygène, il est né d’une réflexion : « Je pensais l’appeler Air Libre en pensant à Libr… aire, mais je me suis rendu compte qu’Aire Libre était le nom d’une des collections de Dupuis et qu’il y avait déjà pas mal de librairies portant ce nom, chez nous ou en France. Alors, je me suis dit : Air ? Oxygène ! Un lieu où l’on respire, où l’on se promène, où l’on peut réfléchir. » Un lieu aussi où l’on peut se faire plaisir…
Revue de revues
Dès l’ouverture et pour mettre un maximum de chance de réussir son pari commercial, Guy Pierrard prévoit un espace presse avec les quotidiens belges, du Nord comme du Sud, mais aussi de nombreux magazines. « Les deux sont complémentaires, explique le libraire, et la presse propose parfois quasiment des bouquins. Les revues d’histoire ou de géographie, comme Géo ou National Geographic sont pratiquement des livres. Ils sont aussi éditeurs. Plus récemment sont venus s’ajouter les mooks comme Revue 21, Six mois, Médor, Tchak, Wilfried et tous les autres comme Tintin, c’est l’aventure, une création de Géo avec Moulinsart qui a un format mook. Si je prends un domaine qui m’intéresse beaucoup, il y a les revues d’histoire : 39–45, Normandie, Ligne de feu, ligne de front, Moyen-Âge, Diplomatie, etc. Il y a aussi tous les hors-séries, par exemple du Monde. Cela m’a permis d’attirer un public qu’un libraire pur n’a pas. » Et il ajoute en riant discrètement : « Je vends plus de Monde diplomatique que France Dimanche ou Ici Paris parce que je pense que beaucoup de personnes ne s’attendent pas à trouver de la presse ici. »
Choix de livres, livres de choix
En parcourant les rayonnages, on découvre avant tout une librairie généraliste reprenant quelque 7000 ouvrages couvrant la littérature, mais aussi la psychologie, la cuisine, la nature, les arts, les philosophies et religions, la vie pratique, le tourisme… « On propose un peu de tout, confirme notre hôte. J’aime l’histoire, je vends donc probablement un peu plus de récits historiques. La littérature représente un tiers des ventes, avec une poussée récente du policier. Autre rayon important, celui consacré au livre de poche, une section de plus en plus prisée, sans oublier celui réservé à la B.D. et à la littérature jeunesse qui compte pour un quart du chiffre d’affaires. »
Les choix reposent sur les goûts de Guy orientés vers les romans historiques et scandinaves, même si, paradoxalement, il a moins de temps à consacrer à la lecture depuis qu’il est libraire, vu « l’important et lourd travail administratif, factures, TVA, comptabilité, la gestion du personnel, l’accueil des délégués, etc. On ne vend pas des petits pois, mais on a quand même les contraintes d’un commerce. » Avec le développement de son entreprise, il a pu engager trois personnes qui contribuent également à la sélection, sans oublier le rôle des délégués et leurs propositions, ce qu’on appelle l’office. « Certains viennent sur place, même si Neufchâteau est éloigné, alors que sur deux cents titres, je vais peut-être en retenir huit ou dix. D’autres téléphonent ou envoient des listes. La plupart ont déjà fait un tri, de sorte qu’il y a des bouquins qu’on ne voit jamais passer », explique notre interlocuteur. Il y a aussi le rôle de la clientèle qui lui passe commande et fait parfois le succès d’un livre qui lui avait échappé.
Et puis vient le réassort. « Il s’agit de livres que je reprends parce qu’ils répondent à une demande comme L’île, de Sigríður Hagalín Björnsdóttir ou Dans la forêt, de Jean Hegland. Je le commande de nouveau chaque fois que je ne l’ai plus et j’en ai vendu une centaine sur dix ans. J’aime aussi des petits éditeurs à taille humaine comme Gallmeister, orienté nature writing, ou Picquier qui sort des sentiers battus avec des auteurs chinois, japonais, coréens… » Tout un travail de promotion de la lecture dans ses multiples aspects qui lui vaut de faire partie des librairies labellisées par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Weyrich en voisin
Et qu’en est-il de la place de la littérature belge chez lui ? « En général, détaille le libraire chestrolais, j’essaie d’avoir les nouveautés d’écrivains comme Paul Colize, Barbara Abel, Armel Job évidemment qui est de la région comme Patricia Hespel qu’une lectrice m’a fait découvrir. » Car la spécialité d’Oxygène en littérature belge, c’est d’abord une section réservée aux auteurs et éditeurs régionaux, comme les éditions Memory, et surtout Weyrich dont le siège se situe à moins de 2 km. « Les gens s’identifient à ce qu’ils proposent comme beaux-livres sur la nature ou les livres sur la guerre qui intéressent notre public. » Et qui franchit le pas de la porte à l’instant même où nous évoquons son nom ? Leur directeur, Olivier Weyrich, de passage en voisin. Il habite en effet Neufchâteau et vient régulièrement à pied dans la librairie. Les deux hommes se connaissaient bien avant la création de la librairie et la maison d’édition. Mais leur proximité n’est pas que géographique et amicale. Guy Pierrard est aussi actionnaire de la maison d’édition et président du conseil d’administration ! Il y a même été auteur avec un livre historique sur Le circuit des Ardennes, à l’occasion du centenaire de cette course mythique. La deuxième impression en est déjà épuisée.
Une certaine diversification constitue une des clés de la réussite d’Oxygène. Raison pour laquelle Guy aime mettre en valeur des produits locaux de qualité comme les chocolats de François Deremiens, un des dix meilleurs chocolatiers belges selon Gault & Millau, une entreprise basée à Prouvy en Gaume, ainsi que du tabac de la Semois et quelques bonnes bouteilles de vin. « C’est un plaisir, rit Guy Pierrard. Je suis mon premier client dans ce rayon. »
Michel Torrekens
Souvenirs de libraire
Parmi ses bons souvenirs de libraire, Guy Pierrard met en avant les différentes rencontres avec des auteurs, nées de collaborations avec la bibliothèque communale, l’Agence de Développement Local (ADL), les écoles, etc. Des conférences avec Thomas d’Ansembourg, le Québécois Guy Corneau, Ilios Kotsou, Marie-France Hirigoyen, Wilfried Martens, Patrick Nothomb, Jean-Pierre Verheggen… « J’ai également organisé une Foire bisannuelle du livre de poche par trois fois… Certaines rencontres, surtout celles autour du développement personnel, rassemblaient jusqu’à quatre cents personnes, ce qui pour Neufchâteau n’est pas mal du tout. Un jour, je reçois un coup de téléphone d’un Français habitant à Romans-sur-Isère, au sud de Lyon. Thierry Gaubert, que je ne connaissais pas, m’a proposé de venir présenter son premier livre, L’assujetti ou l’oubli de soi. Il s’est tellement bien plu qu’il a proposé de revenir pour son deuxième livre, Ne trichez plus. Je dis cela parce que certains auteurs belges connus trouvent que Neufchâteau est trop loin pour venir chez moi. Mais j’ai dû arrêter car tout cela est chronophage et que la salle qui était mise à ma disposition est maintenant réservée aux sports plutôt qu’à la culture. »
Autre souvenir marquant : quand la Foire du livre de Bruxelles n’a pas eu lieu à cause du confinement, les représentants de la Suisse, le pays invité, ont proposé à trois libraires belges de recevoir trois auteurs suisses. C’est ainsi qu’avec Pax à Liège et Claudine à Wavre, Oxygène a vu débarquer ces trois auteurs à bord d’un vieux car de 1962, avec dans leurs bagages des vins et fromages de leurs régions…
Oxygène :
Rue Saint-Roch 26 — 6840 Neufchâteau
061/27 15 12 – info@librairie-oxygene.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°217 (2023)
