Une bouffée d’Oxygène à Neufchâteau

Librairie oxygène

Guy Pier­rard dans sa librairie — Pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique présente l’une ou l’autre de nos librairies label­lisées, par­fois bien décen­tral­isées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands cen­tres urbains. En route pour Neufchâteau, dans la Belle province, à la ren­con­tre du fon­da­teur de la librairie Oxygène, Guy Pier­rard…

Prof­i­tant de l’été, Le Car­net et les instants est “descen­du” dans le Sud pro­fond pour aller à la ren­con­tre d’un pas­sion­né. Après qua­torze ans d’enseignement à Saint-Hubert et Vir­ton, Guy Pier­rard, licen­cié en sci­ences religieuses, décide de tourn­er la page… en ouvrant une librairie dans la cité che­stro­laise où il n’existait plus de com­merce dédié au livre. Mais la véri­ta­ble rai­son du choix de Guy Pier­rard pour Neufchâteau, c’est qu’il s’agit de sa ville, une entité où qua­si tout le monde se con­nait. Et un gout pronon­cé pour la lec­ture bien sûr, se sou­vient Guy Pier­rard : « La légende racon­te qu’à 3 ans, en vacances à la mer, j’ai ramassé un jour­nal Tintin avec mon frère et que je regar­dais déjà les images… » Le jour­nal Tintin dont le fon­da­teur, Ray­mond Leblanc, a son por­trait repris en grand sur le mur à droite de la vit­rine de la librairie. « Cela remonte aux 60 ans du jour­nal Tintin, explique Guy Pier­rard. Ray­mond Leblanc fut aus­si le créa­teur de Belvi­sion et des édi­tions du Lom­bard. Il est né à Tron­quoy à 5 km d’ici. C’est ain­si que j’ai eu la vis­ite de Nick et Fan­ny Rod­well (ndlr : la veuve d’Hergé) dans la librairie. »

Dans un garage

La pre­mière idée de Guy était de repren­dre une librairie exis­tante du côté de Vir­ton, puis de Habay, avec un col­lègue pro­fesseur de français, mais le pro­jet n’aboutit pas. Il va alors saisir une oppor­tu­nité : il hérite du garage Fiat de son père avec son frère, qui vit sur place et n’hésite d’ailleurs pas à lui don­ner un coup de main de temps à autre comme nous avons pu le con­stater. Venant de Brux­elles, nous décou­vrons l’enseigne à l’entrée même de Neufchâteau, sur les hau­teurs, à quelques cen­taines de mètres du cen­tre-ville. Et si la réserve à l’arrière a gardé une odeur de cam­bouis et des traces de l’activité précé­dente, les ray­on­nages s’étendent aujourd’hui sur un espace extra­or­di­naire qui offre beau­coup de pos­si­bil­ités, y com­pris un vaste park­ing et des capac­ités d’agrandissement dont il ne se privera pas. Après l’inauguration en 1999 sur les 40m2 d’origine, l’enseigne con­naî­tra deux phas­es d’agrandissements pour aboutir finale­ment à 160m2, une sur­face bien néces­saire pour met­tre en valeur une belle var­iété de rayons, avec une prédilec­tion pour la lit­téra­ture. Quant au nom, Oxygène, il est né d’une réflex­ion : « Je pen­sais l’appeler Air Libre en pen­sant à Libr… aire, mais je me suis ren­du compte qu’Aire Libre était le nom d’une des col­lec­tions de Dupuis et qu’il y avait déjà pas mal de librairies por­tant ce nom, chez nous ou en France. Alors, je me suis dit : Air ? Oxygène ! Un lieu où l’on respire, où l’on se promène, où l’on peut réfléchir. » Un lieu aus­si où l’on peut se faire plaisir…

Revue de revues

Dès l’ouverture et pour met­tre un max­i­mum de chance de réus­sir son pari com­mer­cial, Guy Pier­rard prévoit un espace presse avec les quo­ti­di­ens belges, du Nord comme du Sud, mais aus­si de nom­breux mag­a­zines. « Les deux sont com­plé­men­taires, explique le libraire, et la presse pro­pose par­fois qua­si­ment des bouquins. Les revues d’histoire ou de géo­gra­phie, comme Géo ou Nation­al Geo­graph­ic sont pra­tique­ment des livres. Ils sont aus­si édi­teurs. Plus récem­ment sont venus s’ajouter les mooks comme Revue 21, Six mois, Médor, Tchak, Wil­fried et tous les autres comme Tintin, c’est l’aventure, une créa­tion de Géo avec Moulin­sart qui a un for­mat mook. Si je prends un domaine qui m’intéresse beau­coup, il y a les revues d’histoire : 39–45, Nor­mandie, Ligne de feu, ligne de front, Moyen-Âge, Diplo­matie, etc. Il y a aus­si tous les hors-séries, par exem­ple du Monde. Cela m’a per­mis d’attirer un pub­lic qu’un libraire pur n’a pas. » Et il ajoute en riant dis­crète­ment : « Je vends plus de Monde diplo­ma­tique que France Dimanche ou Ici Paris parce que je pense que beau­coup de per­son­nes ne s’attendent pas à trou­ver de la presse ici. »

Choix de livres, livres de choix

En par­courant les ray­on­nages, on décou­vre avant tout une librairie général­iste reprenant quelque 7000 ouvrages cou­vrant la lit­téra­ture, mais aus­si la psy­cholo­gie, la cui­sine, la nature, les arts, les philoso­phies et reli­gions, la vie pra­tique, le tourisme… « On pro­pose un peu de tout, con­firme notre hôte. J’aime l’histoire, je vends donc prob­a­ble­ment un peu plus de réc­its his­toriques. La lit­téra­ture représente un tiers des ventes, avec une poussée récente du polici­er. Autre ray­on impor­tant, celui con­sacré au livre de poche, une sec­tion de plus en plus prisée, sans oubli­er celui réservé à la B.D. et à la lit­téra­ture jeunesse qui compte pour un quart du chiffre d’affaires. »

Les choix reposent sur les goûts de Guy ori­en­tés vers les romans his­toriques et scan­di­naves, même si, para­doxale­ment, il a moins de temps à con­sacr­er à la lec­ture depuis qu’il est libraire, vu « l’important et lourd tra­vail admin­is­tratif, fac­tures, TVA, compt­abil­ité, la ges­tion du per­son­nel, l’accueil des délégués, etc. On ne vend pas des petits pois, mais on a quand même les con­traintes d’un com­merce. » Avec le développe­ment de son entre­prise, il a pu engager trois per­son­nes qui con­tribuent égale­ment à la sélec­tion, sans oubli­er le rôle des délégués et leurs propo­si­tions, ce qu’on appelle l’office. « Cer­tains vien­nent sur place, même si Neufchâteau est éloigné, alors que sur deux cents titres, je vais peut-être en retenir huit ou dix. D’autres télé­pho­nent ou envoient des listes. La plu­part ont déjà fait un tri, de sorte qu’il y a des bouquins qu’on ne voit jamais pass­er », explique notre inter­locu­teur. Il y a aus­si le rôle de la clien­tèle qui lui passe com­mande et fait par­fois le suc­cès d’un livre qui lui avait échap­pé.

Et puis vient le réas­sort. « Il s’agit de livres que je reprends parce qu’ils répon­dent à une demande comme L’île, de Sigríður Hagalín Björns­dót­tir ou Dans la forêt, de Jean Heg­land. Je le com­mande de nou­veau chaque fois que je ne l’ai plus et j’en ai ven­du une cen­taine sur dix ans. J’aime aus­si des petits édi­teurs à taille humaine comme Gallmeis­ter, ori­en­té nature writ­ing, ou Pic­quier qui sort des sen­tiers bat­tus avec des auteurs chi­nois, japon­ais, coréens… » Tout un tra­vail de pro­mo­tion de la lec­ture dans ses mul­ti­ples aspects qui lui vaut de faire par­tie des librairies label­lisées par la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles.

Weyrich en voisin

Et qu’en est-il de la place de la lit­téra­ture belge chez lui ? « En général, détaille le libraire che­stro­lais, j’essaie d’avoir les nou­veautés d’écrivains comme Paul Col­ize, Bar­bara Abel, Armel Job évidem­ment qui est de la région comme Patri­cia Hes­pel qu’une lec­trice m’a fait décou­vrir. » Car la spé­cial­ité d’Oxygène en lit­téra­ture belge, c’est d’abord une sec­tion réservée aux auteurs et édi­teurs régionaux, comme les édi­tions Mem­o­ry, et surtout Weyrich dont le siège se situe à moins de 2 km. « Les gens s’identifient à ce qu’ils pro­posent comme beaux-livres sur la nature ou les livres sur la guerre qui intéressent notre pub­lic. » Et qui fran­chit le pas de la porte à l’instant même où nous évo­quons son nom ? Leur directeur, Olivi­er Weyrich, de pas­sage en voisin. Il habite en effet Neufchâteau et vient régulière­ment à pied dans la librairie. Les deux hommes se con­nais­saient bien avant la créa­tion de la librairie et la mai­son d’édition. Mais leur prox­im­ité n’est pas que géo­graphique et ami­cale. Guy Pier­rard est aus­si action­naire de la mai­son d’édition et prési­dent du con­seil d’administration ! Il y a même été auteur avec un livre his­torique sur Le cir­cuit des Ardennes, à l’occasion du cen­te­naire de cette course mythique. La deux­ième impres­sion en est déjà épuisée.

Une cer­taine diver­si­fi­ca­tion con­stitue une des clés de la réus­site d’Oxygène. Rai­son pour laque­lle Guy aime met­tre en valeur des pro­duits locaux de qual­ité comme les choco­lats de François Deremiens, un des dix meilleurs choco­latiers belges selon Gault & Mil­lau, une entre­prise basée à Prou­vy en Gaume, ain­si que du tabac de la Semois et quelques bonnes bouteilles de vin. « C’est un plaisir, rit Guy Pier­rard. Je suis mon pre­mier client dans ce ray­on. »

Michel Tor­rekens 

Souvenirs de libraire

Par­mi ses bons sou­venirs de libraire, Guy Pier­rard met en avant les dif­férentes ren­con­tres avec des auteurs, nées de col­lab­o­ra­tions avec la bib­lio­thèque com­mu­nale, l’Agence de Développe­ment Local (ADL), les écoles, etc. Des con­férences avec Thomas d’Ansembourg, le Québé­cois Guy Corneau, Ilios Kot­sou, Marie-France Hirigoyen, Wil­fried Martens, Patrick Nothomb, Jean-Pierre Ver­heggen… « J’ai égale­ment organ­isé une Foire bisan­nuelle du livre de poche par trois fois… Cer­taines ren­con­tres, surtout celles autour du développe­ment per­son­nel, rassem­blaient jusqu’à qua­tre cents per­son­nes, ce qui pour Neufchâteau n’est pas mal du tout. Un jour, je reçois un coup de télé­phone d’un Français habi­tant à Romans-sur-Isère, au sud de Lyon. Thier­ry Gaubert, que je ne con­nais­sais pas, m’a pro­posé de venir présen­ter son pre­mier livre, L’assujetti ou l’oubli de soi. Il s’est telle­ment bien plu qu’il a pro­posé de revenir pour son deux­ième livre, Ne trichez plus. Je dis cela parce que cer­tains auteurs belges con­nus trou­vent que Neufchâteau est trop loin pour venir chez moi. Mais j’ai dû arrêter car tout cela est chronophage et que la salle qui était mise à ma dis­po­si­tion est main­tenant réservée aux sports plutôt qu’à la cul­ture. »

Autre sou­venir mar­quant : quand la Foire du livre de Brux­elles n’a pas eu lieu à cause du con­fine­ment, les représen­tants de la Suisse, le pays invité, ont pro­posé à trois libraires belges de recevoir trois auteurs suiss­es. C’est ain­si qu’avec Pax à Liège et Clau­dine à Wavre, Oxygène a vu débar­quer ces trois auteurs à bord d’un vieux car de 1962, avec dans leurs bagages des vins et fro­mages de leurs régions…

Oxygène :
Rue Saint-Roch 26 — 6840 Neufchâteau
061/27 15 12 – info@librairie-oxygene.be

 


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°217 (2023)