Notre rendez-vous : une librairie qui Twist à Ottignies

Dans la librairie Twist — pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique s’attache à vous présen­ter les couliss­es de cer­taines de nos librairies dans des cités de petite taille. À l’écart du cen­tre-ville d’Ottignies, la librairie indépen­dante et général­iste Twist s’est com­pléte­ment renou­velée à l’initiative de la nou­velle pro­prié­taire, Isabelle Del­haye.

Il est 18 heures ce mar­di. La librairie est plongée dans une semi-obscu­rité après le départ des derniers clients. Der­rière une vit­rine, nous dis­tin­guons la sil­hou­ette blanche d’un élan, des troncs de bouleaux et des sap­ins. On se croirait au Québec. Nous saurons bien­tôt pourquoi… Isabelle Del­haye nous reçoit au comp­toir. Der­rière elle, un pan­neau en string art, des clous et des ficelles qui les relient pour for­mer le sigle de la librairie : TWIST, avec les trois dernières let­tres inver­sées. Tout comme sur le site inter­net de l’enseigne où elles bas­cu­lent à l’envers et revi­en­nent à l’endroit. Oui, ici, ça twiste pour le livre !

La voix de la passion

C’est le 1er octo­bre 2018 qu’Isabelle Del­haye a racheté à l’ancien pro­prié­taire ce qui était à l’époque Le petit bouquineur, une librairie-presse-tabac-jeux de hasard, instal­lée depuis vingt-cinq ans, bien con­nue dans le quarti­er. Quand elle a décou­vert que Le petit bouquineur était à ven­dre, elle n’a pas hésité longtemps. Une oppor­tu­nité pour cette vraie Ottin­toise qui a gran­di dans la local­ité, y a fait sa sco­lar­ité, a fréquen­té les mou­ve­ments de jeunesse et le club de bas­ket. Et ses trois enfants ont pris le relais, notam­ment au col­lège du Christ-Roi tout proche dont les élèves fréquentent régulière­ment la librairie et heureuse­ment, car celle-ci est assez décen­trée au point que cer­tains ignorent encore l’existence d’une librairie de qual­ité dans la cité. « En jan­vi­er 2019, trois mois après l’achat, j’ai décidé de me con­cen­tr­er sur la lit­téra­ture, même si ce n’était pas évi­dent pour une petite librairie de quarti­er, racon­te la néo-libraire. La phar­ma­ci­enne en face, par exem­ple, craig­nait de per­dre une clien­tèle habituée du coin. »

Mais la librairie, pour Isabelle Del­haye, c’est avant tout une his­toire d’amour pour les livres, pas pour la cig­a­rette ou les jeux d’argent qui la met­tent mal à l’aise. Sans avoir de for­ma­tion de libraire (comme beau­coup de libraires que nous avons ren­con­tréꞏeꞏs dans le cadre de cette rubrique), elle écoute la voix de la pas­sion. « Déten­trice d’un grad­u­at en ressources humaines, j’ai tra­vail­lé pen­dant quinze ans dans ce domaine pour un secré­tari­at social, se sou­vient-elle. Un burn-out m’a amenée à arrêter du jour au lende­main. Mais, à 18 ans, je voulais déjà repren­dre une librairie. Depuis tou­jours, et je ne remercierai jamais assez mes par­ents, je baigne dans le monde du livre. Je n’ai pas de for­ma­tion de libraire, con­cède Isabelle Del­haye, mais j’ai une bonne for­ma­tion en ges­tion, ce qui est essen­tiel quand on veut tenir une librairie, car les marges sont très étroites et les charges sont de plus en plus impor­tantes. Il faut avoir des points de con­trôle réguliers sur tout ce qui touche à l’aspect com­mer­cial, procéder à des analy­ses de chiffres, négoci­er des remis­es avec les four­nisseurs ou des con­trats avec les écoles et bib­lio­thèques, etc. Même si je gagne moins bien ma vie qu’avant, c’est avant tout un méti­er-pas­sion où je fais ce que j’ai tou­jours voulu faire. » Les débuts sont néan­moins com­pliqués. Après de gros travaux, survient la crise du Covid. L’établissement a du mal à attein­dre sa vitesse de croisière.

Le Petit Bouquineur Twist

2023 mar­que un tour­nant décisif quand le Furet du Nord, grande librairie de Lou­vain-la-Neuve, la cité uni­ver­si­taire rat­tachée à Ottig­nies, fait fail­lite. « Je me suis ren­du compte que les gens ne con­nais­saient pas Le Petit Bouquineur comme librairie. Ils avaient en tête ce qu’elle était avant, mal­gré les trans­for­ma­tions et les événe­ments qu’on organ­i­sait », con­state cette femme pas­sion­née. Elle décide de franchir un pas sup­plé­men­taire. Même lieu, même équipe, mais volon­té de con­stru­ire une iden­tité toute nou­velle. Le Petit Bouquineur devient Twist. « Je voulais m’approprier ma librairie, lui don­ner une image qui me cor­re­sponde, et même si Le Petit bouquineur dont j’aimais le nom avait changé, peu de gens s’en rendaient compte, explique la libraire ottin­toise. J’ai fait appel à une per­son­ne extérieure pour repenser notre charte graphique, en s’appuyant sur notre cre­do : qu’allez-vous décou­vrir aujourd’hui ? On s’est vite enten­du sur le nou­veau nom, TWIST, un nom jeune, peps, plein de vital­ité. Avec mon équipe, on a opté pour un logo épuré, sim­ple, qui rap­pelle une typogra­phie util­isée en édi­tion, tout en le per­son­nal­isant pour qu’il soit per­cu­tant et recon­naiss­able. » Elle engage Sophie Miraglia, déten­trice d’un mas­ter en métiers du livre, avec qui elle partage ce qu’elle aime le plus dans son méti­er à savoir les inter­ac­tions et le partage avec les clients. « On par­le avec les gens de ce qu’on lit, et la pas­sion se trans­met, sourit-elle. Le cœur du méti­er, selon elle, leur réus­site aus­si, se trou­vent là : « être à l’écoute des clients, ne pas avoir peur de leur pro­pos­er des livres qu’ils n’ont pas l’habitude de lire, être atten­tive à leurs retours, négat­ifs comme posi­tifs… On essaie de sus­citer une curiosité et de créer une attente. »

Trois axes forts

Dans ce but, la libraire a organ­isé son antre autour de trois axes forts qui ont fait sa répu­ta­tion comme la pro­mo­tion de la lit­téra­ture belge. « On aime beau­coup met­tre en avant des auteurs et autri­ces belges, de la région, avec un endroit dédié. La clien­tèle sait qu’il y a cet espace et se tourne dès lors plus spon­tané­ment qu’avant vers les nou­veautés belges, à côté des best-sell­ers qui se vendent presque tout seuls, con­state Isabelle Del­haye, à la dif­férence de nos écrivains qui n’ont pas de gross­es machines mar­ket­ing qui les accom­pa­g­nent. » Par­mi les sor­ties récentes, elle épin­gle quelques coups de cœur comme La sai­son du silence, de Claire Math­ot, aux édi­tions Actes sud, ou Eure­ka dans la nuit, d’Anne-Sophie Kalbfleisch, cliente de la librairie qui enseigne la physique au col­lège du Christ-Roi à Ottig­nies. Son livre, pub­lié au Rouer­gue, a été final­iste du prix Rossel. Si ces deux pri­mo-roman­cières ont été pub­liées en France, les maisons d’édition belges ont aus­si leur place dans le ray­on belge de Twist, comme Acad­e­mia. Isabelle Del­haye pointe à cette enseigne Rue Améri­caine de Lia Cap­man, dans la col­lec­tion « Noirs Des­seins ». Égale­ment sis­es à Lou­vain-la-Neuve toute proche, les édi­tions Quad­ra­ture vien­nent de pub­li­er Quelle impor­tance, une réédi­tion de nou­velles d’un habitué de la librairie, Michel Lam­bert, Ottin­tois aus­si, grand défenseur de ce genre exigeant qu’il a pro­mu en créant le prix Renais­sance de la nou­velle. La librairie suit aus­si Manuel Ver­langhe depuis son pre­mier roman et qui revient pour la sor­tie de cha­cun de ses livres dont le dernier La stat­ue du com­man­deur (Acad­e­mia). « J’essaie d’organiser une ani­ma­tion par mois, explique Isabelle Del­haye, des ren­con­tres où l’on priv­ilégie les témoignages, l’échange car notre pub­lic est à la recherche d’histoires à partager. C’est ain­si que nous avons organ­isé une soirée très riche autour de l’ouvrage Le deuil entre signes et sens (Acad­e­mia). »

Autre axe exploré et par­ti­c­ulière­ment orig­i­nal : le focus porté en péri­ode esti­vale sur une col­lec­tion peu con­nue du grand pub­lic. Il y a deux ans, c’était « Totem », de la mai­son Gallmeis­ter. Cet été, ce fut « L’Iconopop », col­lec­tion de poches de L’Iconoclaste. « Notre démarche inno­vait, les lecteurs ont été sor­tis de leurs habi­tudes et cela leur a pluOn en a ven­du des quan­tités incroy­ables. »

Enfin, par­mi les ini­tia­tives qui sor­tent de l’ordinaire, il y a aus­si celle cen­trée autour d’un thème sur une péri­ode de six à huit semaines. Avec tou­jours cette philoso­phie inscrite dans la charte adressée à leur clien­tèle : « Chaque jour est l’occasion de décou­vrir. Que ce soit le monde ou une nou­velle facette de soi. Une his­toire vraie ou sor­tie de la tête d’un écrivain. Même une idée nou­velle qui, par­fois, bous­cule. En fait, chaque jour offre la pos­si­bil­ité de s’ouvrir l’esprit et de devenir – pour quelques heures ou pour la vie – quelqu’un d’autre. C’est pour cela que nous ven­dons des livres. Pour partager avec vous nos expéri­ences de lec­ture, nos coups de cœur, nos con­seils. Pour décou­vrir et vous faire décou­vrir des auteurs, des his­toires, des pas­sions que vous ne décou­vrirez pas ailleurs. » C’est ain­si qu’au moment de notre vis­ite, la lit­téra­ture québé­coise est à l’honneur et explique le fait que la déco­ra­tion de la vit­rine ait retenu notre atten­tion. À l’intérieur, une table a un petit gout de sirop d’érable avec des livres jeunesse, des romans grands et petits for­mats, des romans graphiques, des gen­res dif­férents, polici­er, poésie, essai, etc. Et chaque client reçoit un fly­er avec six coups de cœur. Par­mi d’autres thèmes déjà abor­dés : le Nou­v­el An chi­nois qui eut beau­coup de suc­cès, la Bel­gique à tra­vers les polars… Des décou­vertes, des sur­pris­es qui se traduisent dans le nom de la librairie, car si le twist est une fig­ure de danse, c’est aus­si une fig­ure… de style lit­téraire, à savoir la révéla­tion générale­ment inat­ten­due apportée à la fin d’une fic­tion. Alors oui, soyez cer­tains de vivre chez Twist « des twists, plein de twists, ces retourne­ments de sit­u­a­tion sur­prenants, fasci­nants, ent­hou­si­as­mants que l’on peut lire dans cer­tains épi­logues et qui don­nent envie de recom­mencer le livre dès qu’on l’a ter­miné. »

Michel Tor­rekens

Librairie Twist 
Rue des Fusil­lés, 2 à 1340 Ottig­nies
010/41 75 30 – info@librairietwist.be 
Site inter­net : https://www.librairietwist.be/   


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°223 (2025)