Cette rubrique s’attache à vous présenter les coulisses de certaines de nos librairies dans des cités de petite taille. À l’écart du centre-ville d’Ottignies, la librairie indépendante et généraliste Twist s’est complétement renouvelée à l’initiative de la nouvelle propriétaire, Isabelle Delhaye.
Il est 18 heures ce mardi. La librairie est plongée dans une semi-obscurité après le départ des derniers clients. Derrière une vitrine, nous distinguons la silhouette blanche d’un élan, des troncs de bouleaux et des sapins. On se croirait au Québec. Nous saurons bientôt pourquoi… Isabelle Delhaye nous reçoit au comptoir. Derrière elle, un panneau en string art, des clous et des ficelles qui les relient pour former le sigle de la librairie : TWIST, avec les trois dernières lettres inversées. Tout comme sur le site internet de l’enseigne où elles basculent à l’envers et reviennent à l’endroit. Oui, ici, ça twiste pour le livre !
La voix de la passion
C’est le 1er octobre 2018 qu’Isabelle Delhaye a racheté à l’ancien propriétaire ce qui était à l’époque Le petit bouquineur, une librairie-presse-tabac-jeux de hasard, installée depuis vingt-cinq ans, bien connue dans le quartier. Quand elle a découvert que Le petit bouquineur était à vendre, elle n’a pas hésité longtemps. Une opportunité pour cette vraie Ottintoise qui a grandi dans la localité, y a fait sa scolarité, a fréquenté les mouvements de jeunesse et le club de basket. Et ses trois enfants ont pris le relais, notamment au collège du Christ-Roi tout proche dont les élèves fréquentent régulièrement la librairie et heureusement, car celle-ci est assez décentrée au point que certains ignorent encore l’existence d’une librairie de qualité dans la cité. « En janvier 2019, trois mois après l’achat, j’ai décidé de me concentrer sur la littérature, même si ce n’était pas évident pour une petite librairie de quartier, raconte la néo-libraire. La pharmacienne en face, par exemple, craignait de perdre une clientèle habituée du coin. »
Mais la librairie, pour Isabelle Delhaye, c’est avant tout une histoire d’amour pour les livres, pas pour la cigarette ou les jeux d’argent qui la mettent mal à l’aise. Sans avoir de formation de libraire (comme beaucoup de libraires que nous avons rencontréꞏeꞏs dans le cadre de cette rubrique), elle écoute la voix de la passion. « Détentrice d’un graduat en ressources humaines, j’ai travaillé pendant quinze ans dans ce domaine pour un secrétariat social, se souvient-elle. Un burn-out m’a amenée à arrêter du jour au lendemain. Mais, à 18 ans, je voulais déjà reprendre une librairie. Depuis toujours, et je ne remercierai jamais assez mes parents, je baigne dans le monde du livre. Je n’ai pas de formation de libraire, concède Isabelle Delhaye, mais j’ai une bonne formation en gestion, ce qui est essentiel quand on veut tenir une librairie, car les marges sont très étroites et les charges sont de plus en plus importantes. Il faut avoir des points de contrôle réguliers sur tout ce qui touche à l’aspect commercial, procéder à des analyses de chiffres, négocier des remises avec les fournisseurs ou des contrats avec les écoles et bibliothèques, etc. Même si je gagne moins bien ma vie qu’avant, c’est avant tout un métier-passion où je fais ce que j’ai toujours voulu faire. » Les débuts sont néanmoins compliqués. Après de gros travaux, survient la crise du Covid. L’établissement a du mal à atteindre sa vitesse de croisière.
Le Petit Bouquineur Twist
2023 marque un tournant décisif quand le Furet du Nord, grande librairie de Louvain-la-Neuve, la cité universitaire rattachée à Ottignies, fait faillite. « Je me suis rendu compte que les gens ne connaissaient pas Le Petit Bouquineur comme librairie. Ils avaient en tête ce qu’elle était avant, malgré les transformations et les événements qu’on organisait », constate cette femme passionnée. Elle décide de franchir un pas supplémentaire. Même lieu, même équipe, mais volonté de construire une identité toute nouvelle. Le Petit Bouquineur devient Twist. « Je voulais m’approprier ma librairie, lui donner une image qui me corresponde, et même si Le Petit bouquineur dont j’aimais le nom avait changé, peu de gens s’en rendaient compte, explique la libraire ottintoise. J’ai fait appel à une personne extérieure pour repenser notre charte graphique, en s’appuyant sur notre credo : qu’allez-vous découvrir aujourd’hui ? On s’est vite entendu sur le nouveau nom, TWIST, un nom jeune, peps, plein de vitalité. Avec mon équipe, on a opté pour un logo épuré, simple, qui rappelle une typographie utilisée en édition, tout en le personnalisant pour qu’il soit percutant et reconnaissable. » Elle engage Sophie Miraglia, détentrice d’un master en métiers du livre, avec qui elle partage ce qu’elle aime le plus dans son métier à savoir les interactions et le partage avec les clients. « On parle avec les gens de ce qu’on lit, et la passion se transmet, sourit-elle. Le cœur du métier, selon elle, leur réussite aussi, se trouvent là : « être à l’écoute des clients, ne pas avoir peur de leur proposer des livres qu’ils n’ont pas l’habitude de lire, être attentive à leurs retours, négatifs comme positifs… On essaie de susciter une curiosité et de créer une attente. »
Trois axes forts
Dans ce but, la libraire a organisé son antre autour de trois axes forts qui ont fait sa réputation comme la promotion de la littérature belge. « On aime beaucoup mettre en avant des auteurs et autrices belges, de la région, avec un endroit dédié. La clientèle sait qu’il y a cet espace et se tourne dès lors plus spontanément qu’avant vers les nouveautés belges, à côté des best-sellers qui se vendent presque tout seuls, constate Isabelle Delhaye, à la différence de nos écrivains qui n’ont pas de grosses machines marketing qui les accompagnent. » Parmi les sorties récentes, elle épingle quelques coups de cœur comme La saison du silence, de Claire Mathot, aux éditions Actes sud, ou Eureka dans la nuit, d’Anne-Sophie Kalbfleisch, cliente de la librairie qui enseigne la physique au collège du Christ-Roi à Ottignies. Son livre, publié au Rouergue, a été finaliste du prix Rossel. Si ces deux primo-romancières ont été publiées en France, les maisons d’édition belges ont aussi leur place dans le rayon belge de Twist, comme Academia. Isabelle Delhaye pointe à cette enseigne Rue Américaine de Lia Capman, dans la collection « Noirs Desseins ». Également sises à Louvain-la-Neuve toute proche, les éditions Quadrature viennent de publier Quelle importance, une réédition de nouvelles d’un habitué de la librairie, Michel Lambert, Ottintois aussi, grand défenseur de ce genre exigeant qu’il a promu en créant le prix Renaissance de la nouvelle. La librairie suit aussi Manuel Verlanghe depuis son premier roman et qui revient pour la sortie de chacun de ses livres dont le dernier La statue du commandeur (Academia). « J’essaie d’organiser une animation par mois, explique Isabelle Delhaye, des rencontres où l’on privilégie les témoignages, l’échange car notre public est à la recherche d’histoires à partager. C’est ainsi que nous avons organisé une soirée très riche autour de l’ouvrage Le deuil entre signes et sens (Academia). »
Autre axe exploré et particulièrement original : le focus porté en période estivale sur une collection peu connue du grand public. Il y a deux ans, c’était « Totem », de la maison Gallmeister. Cet été, ce fut « L’Iconopop », collection de poches de L’Iconoclaste. « Notre démarche innovait, les lecteurs ont été sortis de leurs habitudes et cela leur a plu. On en a vendu des quantités incroyables. »
Enfin, parmi les initiatives qui sortent de l’ordinaire, il y a aussi celle centrée autour d’un thème sur une période de six à huit semaines. Avec toujours cette philosophie inscrite dans la charte adressée à leur clientèle : « Chaque jour est l’occasion de découvrir. Que ce soit le monde ou une nouvelle facette de soi. Une histoire vraie ou sortie de la tête d’un écrivain. Même une idée nouvelle qui, parfois, bouscule. En fait, chaque jour offre la possibilité de s’ouvrir l’esprit et de devenir – pour quelques heures ou pour la vie – quelqu’un d’autre. C’est pour cela que nous vendons des livres. Pour partager avec vous nos expériences de lecture, nos coups de cœur, nos conseils. Pour découvrir et vous faire découvrir des auteurs, des histoires, des passions que vous ne découvrirez pas ailleurs. » C’est ainsi qu’au moment de notre visite, la littérature québécoise est à l’honneur et explique le fait que la décoration de la vitrine ait retenu notre attention. À l’intérieur, une table a un petit gout de sirop d’érable avec des livres jeunesse, des romans grands et petits formats, des romans graphiques, des genres différents, policier, poésie, essai, etc. Et chaque client reçoit un flyer avec six coups de cœur. Parmi d’autres thèmes déjà abordés : le Nouvel An chinois qui eut beaucoup de succès, la Belgique à travers les polars… Des découvertes, des surprises qui se traduisent dans le nom de la librairie, car si le twist est une figure de danse, c’est aussi une figure… de style littéraire, à savoir la révélation généralement inattendue apportée à la fin d’une fiction. Alors oui, soyez certains de vivre chez Twist « des twists, plein de twists, ces retournements de situation surprenants, fascinants, enthousiasmants que l’on peut lire dans certains épilogues et qui donnent envie de recommencer le livre dès qu’on l’a terminé. »
Michel Torrekens
Librairie Twist
Rue des Fusillés, 2 à 1340 Ottignies
010/41 75 30 – info@librairietwist.be
Site internet : https://www.librairietwist.be/
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°223 (2025)
