Liliane Schraûwen : “J’ai cent ans” — 3 décembre 2046

liliane schrauwen

Qui, aujour­d’hui, se sou­vient d’un obscur petit écrivail­lon né voilà tout juste 100 ans, et mort… mort… quand donc? Trop tard en tout cas, beau­coup trop tard. C’est du moins ce qu’elle vous dirait — elle, car il s’ag­it d’une écrivaine comme le dis­aient en ces temps loin­tains nos cousins du Québec — si elle était en état de dire encore quoi que ce soit. Mais depuis 30 ans, 40 peut-être, elle a dis­paru, com­plète­ment dis­paru. LA dernière trace qu’on ait d’elle remonte à l’an­née 1997, quand elle a pub­lié sa troisième œuvre de fic­tion, un recueil de nou­velles. Cela s’ap­pelait Instants de femmes, je crois. Après plus rien. Le silence. Cer­tains pré­ten­dent qu’elle s’en est allée à la recherche de ses racines africaines, et n’a jamais refait sur­face. Pour d’autres, elle aurait été assas­s­inée par l’un des sept acheteurs de son dernier livre, déçu par une prose dont nous ne pou­vons rien dire, tous les exem­plaires de cet ouvrage ayant dis­paru, eux aus­si. Cer­tains pré­ten­dent que Lil­iane Schraûwen aurait été internée comme le per­son­nage de son sec­ond roman (Bris­er la fenêtre), d’autres affir­ment qu’elle vit encore, sénile et soli­taire, murée dans un silence dont elle n’au­rait jamais dû sor­tir. Pour quelques-uns, elle se serait sui­cidée après la paru­tion de son dernier livre, trau­ma­tisée sans doute par le silence de la cri­tique. Voilà pourquoi, 50 ans plus tard, j’ai eu envie de con­sacr­er quelques lignes à ce petit auteur incon­nu. Non pas que j’ap­pré­cie son œuvre : je ne l’ai jamais lue. Per­son­ne, aujour­d’hui, ne l’a lue. et même à son époque, elle n’a pas fait beau­coup de bruit. Mais enfin, elle a vécu, cette femme. Un ancien numéro du Car­net nous par­le d’elle, il y a même une pho­to. Elle a vécu, elle a écrit, elle a dis­paru. Comme nous tous, comme toi lecteur, comme moi demain. Voilà pourquoi j’ai eu envie de la réin­ven­ter pour vous, en cet an de grâce 2046. Parce qu’elle est notre sœur, notre mère, notre aïeule, vie per­due, mort oublié, âme ignorée…

Lil­iane Schraûwen


texte paru dans Le Car­net et les Instants n°100 (1997)