Une mémoire pour aujourd’hui

engel oubliez adam weinberger

Comme en bien d’autres domaines, la Bel­gique, terre d’amnésie et d’exil plutôt que d’asile et de mémoire, a tardé à pren­dre en compte la ques­tion juive dans l’évaluation de son his­toire. Pour­tant, plusieurs livres, œuvres de sci­ence ou de fic­tion, ont récem­ment ten­té de pren­dre en charge ce passé. Hasard des pub­li­ca­tions ou signe qu’une nou­velle généra­tion est prête à assumer son héritage, si douloureux soit-il, pour en éclair­er la sig­ni­fi­ca­tion ?

Nous avions déjà présen­té quelques-uns de ces ouvrages han­tés par la Shoah dans notre numéro 105 de novem­bre 1998. Nicole Wuidart avait alors mené l’enquête auprès d’Adolphe Nysen­holc pour sa pièce Les nuits de ma mémoire (éd. car­ac­tères), auprès de Philippe Blas­band (Le livre des Rabi­novitch au Cas­tor astral) et de Viviane Rabine (Quand le vent se lève, chez Luce Wilquin). On aurait pu y ajouter, en con­tre­point, le sub­til roman de Xavier Han­otte, De secrète injus­tices (Bel­fond), qui plonge dans les eaux glauques des milieux révi­sion­nistes.

En ce début d’année parais­sent deux romans – dont nous ne con­nais­sions mal­heureuse­ment pas le con­tenu au moment d’élaborer le som­maire de ce numéro – qui reposent eux aus­si avec une par­ti­c­ulière acuité la ques­tion de la Shoah et de sa mémoire. Dans La ques­tion humaine, François Emmanuel établit un par­al­lélisme rad­i­cal et trou­blant entre la froideur de la ratio­nal­ité tech­nocra­tique dans nos sociétés post-indus­trielles et la glaciale machine de mort des nazis. Avec Oubliez Adam Wein­berg­er, pub­lié aux édi­tions Fayard, Vin­cent Engel évoque la des­tinée trag­ique d’un rescapé des camps de la mort qui a vu dis­paraitre toute sa famille et ne peut sur­vivre qu’en s’effaçant lui-même.

Ce titre sem­blerait para­dox­al à qui con­nait l’auteur de Pourquoi par­ler d’Auschwitz ? (Les Eper­on­niers, 1992), un plaidoy­er pour que con­tin­ue à se trans­met­tre le plus rigoureuse­ment pos­si­ble le sou­venir du géno­cide juif. Mais le para­doxe – et la provo­ca­tion qu’il sous-tend – n’est qu’apparent. Ce que Vin­cent Engel revendique à tra­vers son réc­it est un nou­v­el usage de la mémoire : « les his­to­riens ont établi les faits et érigé le mau­solée de la vérité his­torique », écrit un des per­son­nages à la fin du roman. « Mais cet édi­fice restera let­tre morte si ceux de votre âge et ceux qui vous suiv­ront ne l’irriguent pas d’une sève que ne secrète pas le seul étab­lisse­ment d’une réal­ité anci­enne. Cette sève, ce sang […] sont sans doute ceux de l’imagination, de l’incarnation, frag­ile et essen­tielle à la fois, dans un réc­it qui seul peut assur­er à la vérité une longue et enrichissante car­rière ».

Le roman se com­pose de deux par­ties, « Avant » et « Après », qu’éclaire, en épi­logue, une let­tre tes­ta­men­taire adressée par le per­son­nage prin­ci­pal à celui qu’il a choisi comme héri­ti­er.

La pre­mière par­tie épouse la forme d’un réc­it auto­bi­ographique. Adam y racon­te sa jeunesse et la vie de sa famille dans un vil­lage de Pologne durant l’entre-deux-guerres. Chaque chapitre se focalise autour d’un per­son­nage dif­férent : Rachel, la sœur, la com­plice de l’enfance, Elisha, l’oncle ban­ni du cer­cle famil­ial à cause de ses sym­pa­thies com­mu­nistes, Esther, la pre­mière fille dont Adam tombe amoureux, Sarah, la mère, qui nous vaut quelques-uns des pas­sages les plus émou­vants du livre.

Jusqu’au vide ter­ri­fi­ant qui sépare l’avant de l’après, jusqu’à l’abysse de l’innommable, Adam Wein­berg­er est le nar­ra­teur du livre, l’ordonnateur de son des­tin, même si cet ordre est prob­lé­ma­tique et donne lieu, par de sub­tiles mis­es en abyme, à de nom­breux com­men­taires sur l’art de racon­ter les choses, à quelques grince­ments par­o­diques de la machiner­ie romanesque. Après, après la nuit, l’histoire d’Adam n’est plus trans­mise que par le biais d’autres per­son­nages. Lui-même se refuse à la parole, mal­gré la pres­sion insis­tante de ceux qui veu­lent jusqu’au bout récolter son témoignage : à d’autres désor­mais d’interpréter la leçon de son silence. C’est pré­cisé­ment la tâche que s’est don­née Vin­cent Engel, et le relais que le romanci­er nous con­fie.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°111 (2000)