Dans l’œil du poète
Karel LOGIST, Tout emporter. Poèmes 1988–2008, Castor Astral, coll. “Escales des lettres”, 2008
Éditée dans la collection « Escales des lettres » au Castor Astral dans laquelle il n’avait paradoxalement rien publié auparavant, cette anthologie de Karel Logist nous rappelle que vingt ans déjà nous séparent de son premier recueil de poèmes. Encouragé à ses débuts par Liliane Wouters — qui signe d’ailleurs la préface de cette anthologie -, il arpente depuis lors ses propres sentiers poétiques et laisse dans son sillage une écriture qui semble avoir trouvé dès le départ son rythme singulier.
Il n’est, pour s’en persuader, qu’à en parcourir les différentes modulations qui se déclinent thématiquement et non selon un trop prévisible déroulage chronologique. Les poèmes de facture plus récente, par exemple issus du très beau Si tu me disais viens, n’ont aucune peine à vivre en regard d’extraits du Séismographe, son plus ancien recueil. Tout au plus, les moyens que Karel Logist se donne pour écrire ont-ils gagné en assurance et les interrogations sur sa légitimité de poète (« Je refuse d’être le moi que je dissous en poésie ») ont désormais laissé leur place à une sobriété qui ne donne à lire que l’essentiel sans chercher à noyer son lecteur dans des vapeurs ésotériques.
C’est également la vertu d’une anthologie de mettre en évidence certaines couleurs que l’on retrouve tout au long de la lecture tels le sentiment amoureux et ses complications, les portraits croqués en quelques lignes, les longs voyages immobiles ou le quotidien le plus inattendu. Toujours perce le regard de celui qu’on imagine, comme sur la couverture de ce livre qui le pose en bord de Meuse, longuement assis avec le regard un peu vague de celui à qui finalement rien n’échappe. Cette attention flottante dont Freud a fait l’attitude par excellence du thérapeute, il pourrait parfaitement l’avoir dérobée, Prométhée moderne, aux poètes pour lesquels il n’a jamais caché l’admiration et les regrets qu’ils suscitaient en lui. Ce regard en biais, ce léger décalage avec le flux continu des formes et des êtres, ce temps qui parfois passe comme un couperet et dont le poème tente d’emprisonner quelques grains, Karel Logist en est possesseur. Mais rien pour autant ne trahit dans son attitude une distance, une indifférence qui lui ferait retrancher une réalité sociale souvent douloureuse. Il sait donner aux damnés qu’il voit passer ou tomber des mots justes et droits, sans pitié déplacée (« Elle est assise par terre, à même le sol qu’il soit de poussière ou de boue, de huit heures à midi. Après quoi, Dieu seul, si elle croyait en lui, saurait ce qu’elle devient et où elle disparaît. »)
On se plaît donc à suivre Karel Logist dans la ville de ses mots en sachant que ce guide particulier prêche plutôt les vertus de l’égarement ou, comme le dit Liliane Wouters : « C’est un poète. De sa part, il faut s’attendre au pire. Soyez sans crainte : il l’atteindra toujours. »
Laurent Marais
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°153 (2008)