D. Loreau et L. Vinche, Loin de Bissau

Comment s’éloigner de l’amour ?

Dominique LOREAU, Lionel VINCHE, Loin de Bis­sau, Esper­luète, 2010

« Dans un vil­lage, quelque part en Guinée-Bis­sau,
impos­si­ble d’aller plus loin, il y avait devant moi un fleuve,
et der­rière le fleuve, une forêt trop­i­cale. »

loreau loin de bissauTels sont les pre­miers mots, les pre­miers vers, peut-on dire, du texte de Dominique Lore­au, Loin de Bis­sau, qu’elle ou son édi­teur ont appelé roman. Tout est poème pour­tant dans ce réc­it qui racon­te une his­toire, mais par frag­ments, aiman­tés toute­fois l’un vers l’autre, reliés par la per­ma­nence du sujet, de ce je qui n’en fini­ra pas de dire ce qui est advenu, ce qui lui est arrivé à elle, du début à la toute fin con­v­enue. Au départ, à Bis­sau encore, une autre vie com­mence. Du moins le croit-elle : « une vie de rêve », dit-elle. À la fin du poème, mais se ter­mine-t-il vrai­ment ?, le sou­venir même de cette vie se refuse à sor­tir de la cham­bre de la mémoire. Toute cette his­toire, qu’il faut bien appel­er d’amour sinon de dés­espérance, a‑t-elle vrai­ment existé ? Intense, fugi­tive­ment sans doute, comme le serait toute pas­sion peut-être. Et après ? Il  n’y a pas que la sépa­ra­tion, l’absence qui fatigue les sen­ti­ments, qui amenuise les liens amoureux. Il y aurait comme une impos­si­bil­ité à (ré)acclimater ailleurs, loin de Bis­sau pré­cisé­ment une émo­tion, un amour qui ne tenait peut-être qu’à l’instant et au lieu.

À la ren­con­tre inopinée d’un homme et d’une femme venus d’ailleurs, à la con­jonc­tion aus­si de ces deux orig­ines et nation­al­ités à la fois voisines et dif­férentes, qui se sont crues proches au point de s’unir parce qu’elles étaient là, à Bis­sau. Quelque chose se serait alors passé qui relèverait d’une sol­i­dar­ité étrange en quelque sorte, plutôt que du coup de foudre ou même des sen­ti­ments. Il ne faudrait pour­tant pas vouloir instiller du rationnel, de la logique dans une his­toire qui n’en aurait que faire. Des faits extérieurs vont pour­tant s’insinuer dans ce mono­logue de la nar­ra­trice, le ponctuer, le per­turber aus­si, et le monde réel, avec ses noms de lieux, ses temps mesurés, ses vio­lences, inter­fère bru­tale­ment avec sa médi­ta­tion intérieure. Une cer­taine vérité his­torique se fait jour, pèse, sur Bis­sau, sur l’Europe, avec des éclairs lancés subite­ment sur Brux­elles, Franc­fort, Hei­del­berg, pro­pres à tuer le rêve, et l’amour même. Il y a dans le chant de Dominique Lore­au une émo­tion qui trem­ble en deçà des mots et de leur sig­nifié. Qu’est-ce en effet qu’une valise, le décor d’une cham­bre, la vie quo­ti­di­enne finale­ment ? L’incertain, l’accident mal­heureux, en regard du con­tin­gent, de cet instant unique où deux être ont cru se recon­naître sur la berge d’un fleuve, « quelque part en Guinée-Bis­sau », con­trée au passé mythique et au présent encore à venir selon cer­tains ?

En peu de mots, à petits pas hési­tants, en de courts chapitres  que tra­versent les corps fusion­nés ou impi­toy­able­ment blessés des dessins de Lionel Vinche, en noir ou en couleurs, Dominique Lore­au aligne et con­fronte dif­férents états du passé dans un texte qui joue de toutes leurs nuances tem­porelles. Elle ne décidera pas qui dans le texte l’emportera de la mémoire ou de l’oubli.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°162 (2010)