Pierre Lorquet et Luc Malghem, Journal du chômeur

Le chômage en gris et rose

Pierre LORQUET et Luc MALGHEMJour­nal du chômeur, Quo­rum, 1999

Plutôt qu’un roman à épisodes, une mosaïque de petits tableaux cro­qués sur le vif qui, ensem­ble, racon­tent la spi­rale du chô­mage. Au cen­tre, Gabriel Mir­ka, qui, ses études de musi­colo­gie ache­vées, cherche du tra­vail depuis bien­tôt deux ans, n’im­porte quel tra­vail, pour ras­sur­er ses par­ents chez qui il vit et sa fiancée, Béa­trice, qui, une licence en math­é­ma­tiques toute fraîche dans la poche, vend son tailleur bleu ciel et son sourire en qua­tre langues à une agence d’hôt­esses intéri­maires. 

Chaque same­di, Gabriel s’ap­plique donc à lire les pages d’of­fres d’emploi du jour­nal, sous l’œil vig­i­lant de sa mère qui ne se doute pas qu’un beau jour, découragé par des cen­taines de let­tres de can­di­da­ture in­utiles, il impro­vise un cour­ri­er joyeuse­ment sub­ver­sif, tour­nant en déri­sion les annon­ceurs et ren­ver­sant ain­si les rôles : c’est « l’hu­mil­ié » qui assaille, « l’ex­clu » qui ju­bile, invente un espace de lib­erté, de fantai­sie ven­ger­esse, d’im­per­ti­nence sal­va­trice… Autour de lui, nous croi­sons des frères en dis­grâce sociale. Tel Mon­sieur Dutilleul, sans emploi depuis neuf ans, qui décou­vre avec effare­ment qu’aux yeux du monde, il n’ex­iste plus : la voiture qui le ren­verse pour­suit sa course sans la plus furtive em­bardée, et lui-même se relève indemne, sous des regards qui le tra­versent comme s’il était devenu trans­par­ent. Tel Con­stant Algo­et, depuis vingt-six ans ouvri­er chez R…, à Vil­vorde, qui vient d’a­cheter une Mégane Berline (en trente-six men­su­al­ités) quand tombe la nou­velle de la fer­me­ture de l’u­sine. Lui, grâce à son anci­en­neté, s’en tire à bon compte, mais il se tour­mente pour son fils qui n’a jamais eu chez R… que des con­trats tem­po­raires (recon­ductibles ad vitam aeter­nam — si c’est ça le pro­grès…) et, de son côté, se tra­casse pour son père. Jusqu’à ce que tous deux, à l’u­nis­son, écla­tent de rire.

Nous ren­con­trons aus­si Miet S., min­istre du Chô­mage (!), qui dés­espérait de faire écouter sa voix avant un con­seil des mi­nistres décisif. L’opin­ion récla­mait de l’ima­gination, la presse stig­ma­ti­sait le manque de per­spec­tives, l’op­po­si­tion s’en mêlait et per­sonne, absol­u­ment per­son­ne par­mi les mi­nistres ne trou­vait d’idée neuve. C’est alors que Miet leva timide­ment le doigt. Tous les regards se tournèrent vers elle. D’une voix posée, elle put enfin plac­er son idée sur les pe­tits boulots, et le pays fut sauvé. Jour­nal du chômeur a été rédigé par deux jeunes auteurs, Pierre Lor­quet et Luc Mal­ghem, respec­tive­ment met­teur en scène et licen­cié en jour­nal­isme, qui, entre divers métiers et « activ­ités non renta­bles », ont tâté du chô­mage.

Ils ont trou­vé le ton juste, sim­ple et direct, jamais lar­moy­ant ou mis­éra­biliste mais au con­traire tonique et plein d’hu­mour, pour cette chronique sou­vent drôle, quelque­fois grinçante, tou­jours entraî­nante, qui ne cache pas le noy­au amer de la réal­ité mais dédrama­tise la con­di­tion de deman­deur d’emploi et garde les fenêtres ouvertes sur le ciel. Dans quelle cir­cu­laire obtuse et confiden­tielle aurait-il été spé­ci­fié que toutes les his­toires de chômeurs devaient mal finir ? Les brèves scènes qui la com­posent sont iné­gales, et pas tou­jours d’un goût par­fait. Mais l’ensem­ble tient. Et retient.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°109 (1999)