À la poursuite de Louis Dubrau

Louis Dubrau

Louis Dubrau

Une ving­taine de romans et de recueils de nou­velles, con­tes et réc­its, huit recueils de poésie et d’aphorismes, quelques essais, à quoi il con­vient d’ajouter une mul­ti­tude d’écrits des­tinés à des jour­naux, péri­odiques et revues. Voici un pal­marès qui a de quoi faire pâlir d’envie les plus féconds de nos écrivains et qui aurait dû, à lui seul, garan­tir à son auteur une place de choix dans les mémoires col­lec­tives. Or, qui se sou­vient aujourd’hui de Louis Dubrau ?

Celle qui, née Louise Schei­dt, s’était choisi un prénom mas­culin pour éviter la misog­y­nie de la cri­tique, avait-elle pressen­ti l’oubli dans lequel son œuvre allait tomber ? Certes, les édi­tions Névrosée ont eu la bonne idée de remet­tre en cir­cu­la­tion deux de ses romans, À la pour­suite de San­dra, qui lui val­ut le prix Rossel en 1964, et À part entière, tan­dis que l’Académie Royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique l’a inscrite dans son pro­gramme édi­to­r­i­al pour 2025. Il n’empêche que cette vie mar­quée au sceau de l’engagement sincère et de l’exigence lit­téraire reste cer­taine­ment mécon­nue pour de nom­breux lecteurs et lec­tri­ces.

Elle s’appelle Louis

L’enfance de Louise Schei­dt, née à Brux­elles le 19 novem­bre 1904 d’une mère belge et d’un père orig­i­naire de Metz, est mar­quée par des événe­ments trag­iques. Alors qu’elle est âgée de deux ans, son père se sui­cide. Sa mère se remarie six ans plus tard avec un homme odieux, qui malmène l’enfant tout autant que l’épouse. Ces épreuves influ­en­cent cer­taine­ment le tem­péra­ment de la future autrice, chez qui des con­tem­po­rains soulig­nent la « fran­chise mor­dante », le « juge­ment vif, intel­li­gent et cor­rosif »[1], tout autant que son œuvre, comme le sous-entend Adrien Jans : « D’où provient l’élément noir sou­vent amer, de votre œuvre romanesque ? D’expériences per­son­nelles, d’une enfance sans douceur et plusieurs fois mar­quées par les épreuves […] provo­quant déjà une vision du monde dom­inée par la vul­néra­bil­ité du bon­heur. »[2]

dubrau les imaginaires

L’intérêt de la jeune femme pour l’écriture émerge très tôt : elle rédi­ge une pre­mière pièce de théâtre à huit ans et se choisit, déjà, un mys­térieux pseu­do­nyme, Sône Arpan­ka[3]. Après une sco­lar­ité mou­ve­men­tée, menées entre autres au sein des écoles brux­el­lois­es Daschbeek et Gat­ti de Gamond, con­nues pour leur volon­tarisme en faveur de l’éducation des filles, Louise quitte Brux­elles pour Paris en 1925. Elle s’inscrit en élève libre au Col­lège de France et en Sor­bonne, s’initie au dessin et à la musique, et fréquente le milieu artis­tique parisien. En 1934, elle ren­tre en Bel­gique et l’année suiv­ante, Le Thyrse accueille son pre­mier poème, Dual­ité. Comme le souligne Claire Leje­une qui lui suc­cé­da à l’Académie, « [i]l est vrai qu’elle fut dou­ble, para­doxale, dans sa vie comme dans son œuvre, non qu’elle fût tan­tôt ceci, tan­tôt cela, cru­elle OU ten­dre, noire OU blanche (dans ses chaleureux poèmes africains), fémi­nine OU vir­ile, mais les deux à la fois, simul­tané­ment, sans pou­voir être jamais hyp­ocrite car elle se savait dou­ble, dès son tout pre­mier poème »[4]. Ce bap­tême poé­tique s’accompagne d’une déci­sion déter­mi­nante pour le reste de sa car­rière et de sa vie : désor­mais, elle sera Louis Dubrau, partout et en tous lieux[5]. « Nous dis­ons Louis, nous dis­ons Dubrau. Madame nous paraît inso­lite », lit-on dans le dis­cours de récep­tion de l’autrice à l’Académie, qu’Adrien Jans a écrit mais n’a pas eu l’heur de pronon­cer puisqu’il est mort inopiné­ment une semaine avant l’événement.

À son retour à Brux­elles, la jeune femme ren­con­tre Pierre-Louis Flou­quet et com­mence à col­la­bor­er au Jour­nal des poètes en tant que poète, cri­tique et con­féren­cière. Les AML con­ser­vent une soix­an­taine de let­tres que Dubrau a adressées à celui qui a été directeur de la revue jusqu’en 1967. On y aperçoit non seule­ment la com­plic­ité poé­tique qui règne entre eux, mais égale­ment, de temps à autre, le franc-par­ler de Dubrau : « Voici l’interview de [Ray­mond] Schwab. Quel chi­chi­teux ! Il dit exacte­ment ce que je dirais mais en plus pédant. Il a même respec­té l’ordre des ques­tions. Enfin, ce petit rigo­lo sera-t-il con­tent ? Mys­tère. J’ai vu Pierre Emmanuel plein d’onction et de pru­dence. Je crois pou­voir faire un bon papi­er avec ce qu’il m’a dit. »[6] L’autrice sera l’une des têtes pen­santes du Jour­nal, avant et après-guerre, au sein d’un groupe fon­da­men­tale­ment mas­culin.

En 1935, elle épouse Fer­nand Jan­son, un pro­fesseur de morale. Ce mariage ne lui apporte pas le bon­heur espéré ; le motif de l’amour con­ju­gal déce­vant, mar­qué au sceau de l’incommunicabilité, sera un fil rouge dans sa pro­duc­tion lit­téraire. L’année suiv­ante, elle pub­lie son pre­mier roman, Zouzou[7], suivi du recueil de poésie Présences[8] et du recueil de con­tes Louise[9]. Ain­si ses débuts édi­to­ri­aux s’effectuent-ils dans les trois gen­res qui l’occuperont toute sa vie. Avec le recueil qui porte le prénom reçu à l’état civ­il, Louis Dubrau pose le cadre de ce qu’elle ne cessera jamais, en défini­tive, d’explorer à tra­vers ses textes postérieurs, à savoir la quête de soi et la recherche de l’identité à tra­vers le mul­ti­ple. Car il y a tou­jours un peu, beau­coup, pas­sion­né­ment de Louise dans l’œuvre de Louis, quoiqu’il lui soit arrivé de s’en défendre. Son recueil Abécé­daire reçoit en 1939 le prix Ver­haeren et, en 1940, elle pub­lie Amour, délice et orgue[10], un recueil d’aphorismes que pré­face Vic­tor Larock, qui devien­dra après-guerre député social­iste, puis briève­ment min­istre.

Au cœur de l’action

Tout en pour­suiv­ant ses activ­ités lit­téraires[11], Louis Dubrau voit sa vie pren­dre un nou­veau tour­nant avec la guerre. En 1940, elle s’engage dans la Croix-Rouge pour venir en aide aux pop­u­la­tions réfugiées, aux pris­on­niers et aux blessés de l’annexe de l’hôpital Depage[12]. De cette expéri­ence dif­fi­cile, elle tir­era un réc­it bref, Ser­vice de nuit, daté de décem­bre 1940 et pub­lié dix ans plus tard[13]. À tra­vers la nar­ra­trice à la pre­mière per­son­ne, c’est tou­jours elle que l’on devine en fil­igrane, dans un style sin­guli­er, rel­e­vant à la fois du réal­isme et du lyrisme : « Vaine­ment, j’appelle le som­meil. Trop éveil­lé, mon corps perçoit le crisse­ment de la paille, le glisse­ment d’une cou­ver­ture déplacée. Hélas, je ne suis pas une infir­mière. Je n’ai aucun titre, aucune pra­tique sus­cep­ti­ble d’anesthésier en moi le libre jeu de la sen­si­bil­ité. »[14]

L’époque l’amène égale­ment à l’action poli­tique. En 1942, elle intè­gre l’Union des femmes (UFB), un groupe à visée inter­na­tionale lié au par­ti com­mu­niste belge. Elle y assure des mis­sions de ren­seigne­ment et la rédac­tion d’une feuille d’opinion, Femmes dans la lutte, née dans la clan­des­tinité en 1941 et qui devien­dra en octo­bre 1944, Femmes dans la vie, revue où elle sera très active. Son engage­ment dans le mou­ve­ment et dans la mil­i­tance l’amène à être nom­mée prési­dente de l’UFB[15] à la Libéra­tion[16]. Elle s’implique en par­ti­c­uli­er dans la défense des droits des femmes, à tra­vers des arti­cles et lors de pris­es de parole : « Il faut que les femmes votent. Il est pro­fondé­ment injuste de refuser à celles qui non seule­ment tra­vail­lent pour le bien-être de la société mais encore enfan­tent de cette société, tant au point de vue stricte­ment lyrique qu’éducatif, le droit de désign­er à qui, à quelles mains, elles remet­tent le fruit de leur labeur, de leurs veilles, de leurs soucis et de leurs sac­ri­fices. »[17]

Toutes ces actions l’épuisent : « C’est très beau de brûler la chan­delle par les deux bouts, mais encore faut-il qu’il reste de la chan­delle et du train où je vais, il n’y aura bien­tôt plus qu’une épi­taphe. »[18] Après la guerre, elle se retire de tous ses engage­ments poli­tiques d’une manière qui appa­rait comme rad­i­cale : « […] j’ai refusé toutes les déco­ra­tions et j’ai demandé aux organ­ismes aux­quels j’avais appartenu pen­dant la guerre de ray­er mon nom de toute liste de ce genre. »[19] Elle fait par­venir sa réso­lu­tion au par­ti, dans une for­mule qui laisse peu de place à la dis­cus­sion : « Pour rai­son de san­té et parce que mon activ­ité lit­téraire requiert tout mon temps, je vous prie d’accepter ma démis­sion du Par­ti Com­mu­niste. »[20] Bien qu’elle con­tin­ue à s’impliquer dans divers­es activ­ités liées peu ou prou à la gauche et qu’on l’associera par­fois au par­ti social­iste, elle aban­donne défini­tive­ment toute mil­i­tance poli­tique au prof­it de la seule lit­téra­ture.

Bâtir une œuvre et une littérature

Dans les années 1940 et 1950, Louis Dubrau ral­lie plusieurs ini­tia­tives qui con­tribuent à la réor­gan­i­sa­tion du champ lit­téraire de l’après-guerre. Elle y occupe sou­vent une posi­tion de pou­voir et, dans la plu­part des cas, elle y est la seule per­son­nal­ité fémi­nine aux côtés d’un pan­el nour­ri d’hommes, pro­longeant d’une cer­taine manière l’engagement fémin­iste qui avait été le sien pen­dant la guerre. Elle est mem­bre du jury du prix de poésie Max Rose[21], rejoint la sec­tion belge du Pen Club dont elle devient com­mis­saire en 1946, puis secré­taire en 1948, tout comme le comité organ­isa­teur des Bien­nales de Poésie de Knokke, aux côtés des con­frères qu’elle fréquente de longue date au sein du Jour­nal des Poètes. Elle est une habituée de la Mai­son des Jeunes, de l’Association des Écrivains belges, etc.

Son activ­ité lit­téraire prend, elle aus­si, un nou­v­el envol. En 1946, elle fait paraitre L’an quar­ante[22], dont la matière s’ancre dans l’expérience récente de la guerre. En 1947 parait le roman Un seul jour[23], dans lequel « une jeune femme, déprimée, croit soudain voir le monde se figer et les derniers spasmes de sa vie se réfugi­er au sein d’elle-même. »[24] Manuelle est l’héroïne de ce long mono­logue, « auda­cieux et vio­lent – tant par la forme que par le thème »[25], qui amène Dubrau à pos­er un regard impi­toy­able sur la vacuité de l’existence humaine. En 1948, c’est à nou­veau la poésie qui l’occupe, avec le recueil Pour une autre sai­son[26], puis, en 1950, elle signe un nou­veau roman, La part du silence[27], qui fait scan­dale en rai­son de pro­pos que d’aucuns jugent licen­cieux. Pour sa part, le jour­nal Le Peu­ple souligne la hardiesse du pro­jet tout comme la dureté de ce roman sans con­ces­sion, qui traite de « l’amour-prison, heureux ou mal­heureux ». Dubrau « traite ce sujet avec un réal­isme intel­li­gent, une lucid­ité, une justesse d’expression très grandes » et se « classe de plus en plus par­mi les moral­istes » ; avec « son esprit caus­tique, son mor­dant, son humour », elle « prend place dans la longue fil­i­a­tion des scep­tiques, qui ne sont pas les moins amu­sants des gens de let­tres… »[28]. Dont acte !

Louis Dubrau

Louis Dubrau — Pho­to : J.-L. Geof­froy

À par­tir des années 1950, Louis Dubrau entre­prend des voy­ages réguliers à tra­vers le monde. Bien avant que cela ne soit ten­dance, elle aime vis­iter ces ter­res loin­taines seule, en dehors des cir­cuits touris­tiques et au con­tact direct de la pop­u­la­tion. De ces périples autour du monde, elle ramène des sou­venirs et des impres­sions[29], comme le reportage « Des deux côtés du rideau de sable » inspiré par son voy­age en Israël[30], le recueil de poèmes Ailleurs. Poèmes de l’Équateur[31], con­sé­cu­tif à son pre­mier séjour au Con­go en 1955 ou La fleur et le tur­ban[32], une série de réc­its tirés de ses vis­ites au Proche et Moyen-Ori­ent. Dans ces textes affleure son sens aigu de l’observation et son regard tan­tôt sen­si­ble, tan­tôt acerbe pour l’autre et l’ailleurs, comme dans cette descrip­tion de la cap­i­tale iraqui­enne : « Sans doute y ‑t-il encore des voleurs à Bag­dad, mais c’est là tout ce qu’elle garde de légendaire. On ne peut imag­in­er plus de laideur rassem­blée en un moin­dre espace. Désor­dre, saleté, maisons dont les revête­ments s’écaillent. La pierre et le béton y domi­nent, cepen­dant elle évoque le “Bidonville” ban­lieusard. »[33]. Après un voy­age à Mada­gas­car et à la Réu­nion, elle écrit encore Les îles du Capri­corne[34].

La décen­nie 1950 se révèle très pro­duc­tive pour Louis Dubrau. Éma­na­tion du Jour­nal de poètes, la Mai­son du poète pub­lie en 1951 L’arbre de con­nais­sance, une suite de con­tes où est évo­quée l’enfance soli­taire d’une fil­lette. Le sujet est auto­bi­ographique, l’autrice ne s’en cache d’ailleurs pas : « J’ai vécu le drame de l’enfant unique, isolé, blessé par tout ce qu’il ne com­prend pas. »[35] Dans l’interview accordée à Mar­cel Lobet, Dubrau se trou­ve dans l’obligation de se jus­ti­fi­er quant à l’usage, dans ses textes précé­dents, d’un style con­sid­éré comme trop cru : « On m’a fait grief, à tort ou à rai­son, d’employer un lan­gage trop direct, des mots trop réal­istes sous la plume d’une femme. Je ne me suis assagie, mais je crois sim­ple­ment que le sujet décide du lan­gage. » On mesure ici la dis­tance heureuse­ment par­cou­rue depuis lors en ter­mes de con­di­tion­nement gen­ré.

Suiv­ent les nou­velles Dou­ble jeu[36], récip­i­endaires du prix Malper­tu­is, ain­si que les romans L’autre ver­sant[37] (1953) et La Belle et la Bête[38]. Dès les titres, on iden­ti­fie ce motif, déjà abor­dé précédem­ment, d’une part d’ombre et de dual­ité intrin­sèque que cha­cun porte en soi, avec l’inévitable déchire­ment que l’une et l’autre char­ri­ent. La recherche du vrai, le souci de l’atmosphère et l’absence de faux-sem­blant finis­sent de car­ac­téris­er les textes de cette péri­ode. Se défen­dant de l’accusation de pro­duire une lit­téra­ture pes­simiste (sous-enten­du, trop pes­simiste pour une femme), elle tem­père : « Il importe tout sim­ple­ment d’enlever les masques, de voir les choses telles qu’elles sont, mais en gar­dant un opti­misme qui per­met de con­tin­uer à vivre. »[39]

Le temps de la reconnaissance

dubrau a la poursuite de sandra

Si Louis Dubrau admet se sen­tir plus à l’aise dans le for­mat con­cis du con­te ou de la nou­velle, c’est pour­tant grâce à un roman qu’elle va recevoir la con­sécra­tion de ses pairs. En 1964, comme si un seul ne suff­i­sait pas, deux de ses titres sont en com­péti­tion pour le Rossel, À la pour­suite de San­dra et Comme des gisants, tous deux pub­liés chez Albin Michel ; le pre­mier emportera la mise. Dans ce texte à la chronolo­gie éclatée, la roman­cière vise à « mon­tr­er com­ment on ne con­naît vrai­ment un être que lorsqu’on l’a per­du. »[40] L’intrigue est rel­a­tive­ment sim­ple : Pierre, un ancien amant de San­dra, se met à sa recherche et tente de percer le mys­tère de sa dis­pari­tion. Cette enquête l’emmène sur les traces lais­sées par cette jeune femme aus­si énig­ma­tique que mag­né­tique, de Paris à Lis­bonne et des Açores à Abid­jan, soit des lieux que Dubrau elle-même a vis­ités. Plus le pro­tag­o­niste pense l’approcher en remon­tant le fil de celles et ceux qui ont croisé sa route, plus San­dra se dérobe à lui, se ren­dant tou­jours plus insai­siss­able. Il s’agit sans doute du roman le plus abouti de Dubrau, celui d’ailleurs qu’elle avoue préfér­er, avec Un seul jour[41]. Le dis­posi­tif nar­ratif qui con­siste à bross­er le por­trait d’une héroïne à tra­vers les seuls témoignages des per­son­nes qui l’ont con­nue, déjà éprou­vé dans À la pour­suite de San­dra, trou­ve un nou­v­el avatar avec Les témoins[42]. En alter­nant les dia­logues entre le père et le fils d’une femme morte, Dubrau met ici à l’épreuve une struc­ture rel­a­tive­ment mod­erne, tout en pro­fi­lant encore davan­tage son style con­cis et sans emphases.

Entre 1968 et 1985, Dubrau pub­lie des romans et réc­its met­tant en scènes de ren­dez-vous man­qués, des attentes déçues, un bon­heur qui s’échappe, par­fois trag­ique­ment. C’est Le bon­heur cel­lu­laire[43], Les témoins, Le cab­i­net chi­nois[44], À part entière[45], Jeu de mas­sacre[46], Les imag­i­naires[47], La femme for­cée[48]. Une telle pro­duc­tion se laisse dif­fi­cile­ment syn­thé­tis­er en quelques mots… Retenons peut-être l’originalité du dis­posi­tif de la nou­velle Jeu de mas­sacre, qui donne son titre au recueil et que résume ici Albert Aygues­parse : « [Il s’agit d’]une roman­cière [qui] est amenée à faire son aut­o­cri­tique, à rechercher dans quelle mesure les per­son­nages du roman qu’elle a écrit ressem­blent à leurs mod­èles. […] une nou­velle à l’intérieur de la nou­velle, et rien n’est plus pas­sion­nant que ce jeu cru­el, un rien hal­lu­ci­nant […]. »[49]

Le 6 mai 1972, Louis Dubrau est admise à l’Académie de Langue et Lit­téra­ture français­es de Bel­gique, événe­ment qui vient par­faire la recon­nais­sance de ses pairs. Comme cela a été le cas dans les autres insti­tu­tions et mou­ve­ments qui l’ont admise en leur sein, Dubrau va s’impliquer active­ment dans cette nou­velle respon­s­abil­ité, dont elle devient direc­trice pour l’année 1978. Elle décède le 16 mai 1997, à 93 ans, et repose dans l’une des dix tombes du Jardin des Poètes, ce car­ré du cimetière de Mont-Saint-Aubert (Tour­nai) créé à l’initiative de Géo Lib­brecht, qui fut son ami.

« Par­tir. Ne plus se sou­venir / D’aucun ciel, d’aucun nuage… / Éter­nel voyageur d’un éter­nel voy­age »[50], écrivait-elle en 1937. Espérons que le lecteur et la lec­trice d’aujourd’hui et de demain puis­sent au con­traire se sou­venir de Louis Dubrau, dont l’œuvre s’incarne dans la quête exigeante d’un nou­v­el imag­i­naire des­tiné à démêler la com­plex­ité des rap­ports humains.

Lau­rence Boudart


[1] Frédéric KIESEL, Louis Dubrau, Brux­elles, Pierre de Meyere, coll. « Por­traits » n°20, 1971, p. 7.
[2] Adrien JANS, « Récep­tion de Mme Louis Dubrau », dans Bul­letin de l’Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es, Tome LI, n°2, Brux­elles, Palais des Académies, 1973, p. 64.
[3] « L’auteur répond », dans Frédéric KIESEL, op. cit., p. 71.
[4] Claire LEJEUNE, « Dis­cours [de récep­tion] », dans Bul­letin de l’Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es, tome LXXXVI, n° 1–2, Brux­elles, Palais des Académies, 1998, p. 100.
[5] Sa cor­re­spon­dance, par exem­ple, en témoigne osten­si­ble­ment.
[6] FS18 13/1301.
[7] Paris, Édi­tions Albert, 1936. Celui-ci lui vaut un long arti­cle dans le jour­nal rex­iste, Le pays réel, dans lequel Paul Tor­rent lui recon­naît « un tal­ent incon­testable » et lui prédit un bel avenir : « Je salue son aurore avec beau­coup d’enthousiasme et, du même coup, les splen­dides heures qui vont venir. » (Le pays réel, 20/7/1936, p. 6).
[8] Brux­elles, Édi­tions Cahiers du Jour­nal des Poètes, 1937.
[9] Paris, Édi­tions Albert, 1938.
[10] Brux­elles, Édi­tions La Mai­son du Poète.
[11] Elle pub­lie des poèmes dans la col­lec­tion « Mes­sages », deux romans policiers aux édi­tions du Jury en 1942 – Le des­tin de Madame Hort­ense et L’art du crime –, un essai, Mal­herbe et son école aux édi­tions Labor. Elle donne en out­re des con­férences et se retrou­ve au som­maire de l’Antholo­gie de la Décade : 1930–1940.
[12] Dossier Louis Dubrau, Archives du Car­Cob.
[13] Brux­elles, Édi­tions du Tem­ple, 1950.
[14] Louis DUBRAU, Ser­vice de nuit, Brux­elles, Édi­tions du Tem­ple, 1950, p. 11.
[15] On la voit dans la tri­bune du 1er Con­grès nation­al de l’Union des femmes (15–17 décem­bre 1945), archives Car­Cob.
[16] Elle prend part au con­grès organ­isé à Paris les 5 et 6 sep­tem­bre 1945 en vue de l’organisation du Con­grès inter­na­tion­al des femmes (Inter­view dans Le dra­peau rouge, 12/9/1945, pp. 1–2).
[17] Doc­u­ment dacty­lo­graphié non daté, non signé, attribué à Louis Dubrau, Car­Cob, dossier Louis Dubrau.
[18] Louis DUBRAU, let­tre à Pierre-Louis Flou­quet, 8 jan­vi­er 1945, AML, cote FS18 00013/1324.
[19] Louis DUBRAU, let­tre à Pierre-Louis Flou­quet, 31 octo­bre 1946, AML, cote FS18 13/1455.
[20] Louis DUBRAU, let­tre adressée au Secré­taire du Par­ti com­mu­niste belge, 13 févri­er 1947, Car­Cob, dossier Louis Dubrau. Elle réaf­firme sa déci­sion dans une let­tre datée du 6 mars 1948 : « il n’est plus ques­tion pour moi de m’occuper d’aucune poli­tique ni d’appartenir à aucun groupe qui, tôt ou tard me deman­derait une presta­tion à laque­lle je ne suis plus en mesure de répon­dre. » (Idem).
[21] Organ­isé par l’association des Jeuness­es lit­téraires de Bel­gique, il récom­pense des jeunes poètes de moins de 35 ans.
[22] Brux­elles, édi­tions du Car­refour.
[23] Paris, Cor­rêa.
[24] GUILLAUMET, « Le monde des livres », Les Nou­velles lit­téraires, 9 octo­bre 1947, p. 3.
[25] Ibid.
[26] Antibes, Édi­tions des Îles de Lérins, 1948.
[27] Brux­elles, Édi­tions L’Écran du monde, 1950.
[28] F. D., « La part du silence », Le Peu­ple, 7/2/1950, p. 4.
[29] Plusieurs de ces reportages seront pub­liés dans des revues (Syn­thès­es, Audace, Le Thyrse, Revue générale) ou dans la presse général­iste (La Lanterne, Le Phare dimanche, Le Soir).
[30] Pub­lié dans le pre­mier numéro de la revue Audace, créée en févri­er 1954 par Car­lo de Mey.
[31] Paris, Librairie des Let­tres, 1956.
[32] Brux­elles et Paris, Bre­pols et Gar­nier, 1959.
[33] Louis DUBRAU, « Le Judas inno­cent », La fleur et le tur­ban, Brux­elles, Bre­pols, 1959, p. 55.
[34] Brux­elles, André de Rache, 1967.
[35] Mar­cel LOBET, « Louis Dubrau, à pro­pos de L’arbre de la con­nais­sance », Le Soir, 27/1/1961, p. 7.
[36] Brux­elles, Édi­tions L’Écran du monde, 1952.
[37] Brux­elles, La Renais­sance du livre, 1953.
[38] Brux­elles, La Renais­sance du livre, 1961.
[39] Mar­cel LOBET, « Louis Dubrau. Roman­cière, voyageuse et poète », Le Soir, 1/11/1961, p. 8.
[40] A[drien] J[ans], « Un quart d’heure avec… Louis Dubrau, Prix Vic­tor Rossel 1964 », Le Soir, 10/11/1964, p. 5.
[41] Frédéric KIESEL, Louis Dubrau, Brux­elles, Pierre de Méyère, coll. « Por­traits », n°20, p. 74.
[42] Brux­elles, André De Rache, 1969.
[43] Brux­elles, Pierre de Méyère, 1968.
[44] Paris, Louis Musin, 1970.
[45] Brux­elles, Renais­sance du Livre, 1974.
[46] Brux­elles, Pierre de Méyère, 1977.
[47] Brux­elles, Renais­sance du Livre, 1982 ; prix de la Com­mu­nauté française 1981.
[48] Brux­elles, Édi­tions La Rose de chêne, 1985.
[49] Cité par Claire LEJEUNE, « Pré­face », dans Louis DUBRAU, À la pour­suite de San­dra, Brux­elles, Académie Royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es, 2000, p. XVII.
[50] Louis DUBRAU, Présences, 1937.


 

illustration roman policier

1942–1943 : l’intermède policier de Louis Dubrau

Dans le par­cours lit­téraire de Louis Dubrau, essen­tielle­ment mar­qué par la poésie, le roman et la nou­velle, le car­refour des années 1942–1943 a quelque chose de sin­guli­er. Alors qu’elle se lance en lit­téra­ture dès 1936, l’autrice béné­fi­cie rapi­de­ment d’une cer­taine recon­nais­sance lit­téraire en Bel­gique comme en France, où elle pub­lie notam­ment le recueil Abécé­daire récom­pen­sé par le prix Ver­haeren en 1939. Mais cette car­rière, comme bien d’autres par ailleurs, se heurte à l’im­placa­ble boule­verse­ment que con­stitue le déclenche­ment de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Cette sit­u­a­tion inédite sem­ble pouss­er l’autrice à une par­en­thèse qui dur­era le temps d’une année. Elle se tourne en effet vers un genre pop­u­laire et de grande con­som­ma­tion situé alors aux antipodes de la forme poé­tique qui car­ac­téri­sait ses débuts : le roman polici­er. Elle pub­lie ain­si coup sur coup, dans la col­lec­tion « Le Jury » dirigée par Stanis­las-André Stee­man, deux réc­its : Le des­tin de Madame Hort­ense (1942) et L’arme du crime (1943). Après cette dou­ble expéri­ence poli­cière, elle aban­donne défini­tive­ment le genre pour une car­rière pro­lifique bien éloignée des lit­téra­tures pop­u­laires et qui l’amèneront, notam­ment, à être élue à l’A­cadémie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique en 1972.

dubrau le destin de madame hortense

Pour éton­nante qu’elle puisse paraitre, cette incur­sion n’est pour­tant pas si exo­tique si on la replace dans le con­texte de la lit­téra­ture belge durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Coupée de la France par l’oc­cu­pant, le marché du livre fran­coph­o­ne n’est alors plus ali­men­té par la pro­duc­tion de sa voi­sine. Cette sit­u­a­tion inédite provoque, à par­tir de 1941, un for­mi­da­ble essor de l’édi­tion belge qui voit la nais­sance de dizaines de maisons d’édi­tions et de col­lec­tions à l’i­den­tité générique forte. Dans cette pro­fu­sion de propo­si­tions, c’est assuré­ment le polici­er qui domine. Très pop­u­laire depuis le début du 20e siè­cle, le genre con­nait une pre­mière heure de gloire en Bel­gique dès avant les années 1940, notam­ment grâce au suc­cès inter­na­tion­al que ren­con­trent à la fois Georges Simenon et Stanis­las-André Stee­man. Mais durant cette péri­ode 1940–1945, par­fois désignée comme l’âge d’or du roman polici­er belge, c’est une par­ti­tion aux enjeux plus iden­ti­taires qui se joue alors. Car se développe autour du roman polici­er, tout un dis­cours cri­tique et médi­a­tique voulant faire de ce genre, dans une forme inspirée par l’ap­proche psy­chologique qui a fait le suc­cès de Simenon, le représen­tant de la sin­gu­lar­ité des Let­tres belges fran­coph­o­nes. Sous le patron­age sym­bol­ique de l’in­ven­teur du com­mis­saire Mai­gret (il vit alors en France et ne par­ticipe pas active­ment à cette dynamique), une série d’ac­teurs lit­téraires de l’époque, au pre­mier rang desquels il faut plac­er Stee­man, vont alors stim­uler une impor­tante pro­duc­tion signée unique­ment par des plumes belges.

La plus célèbre de ces ini­tia­tives, et cer­taine­ment la plus réussie, n’est autre que celle entamée par Stee­man lui-même avec « Le Jury ». Cette col­lec­tion de fas­ci­cules puis de romans brochés parait de 1940 à 1944, date à laque­lle l’oc­cu­pant inter­dit sa pub­li­ca­tion. L’én­ergie qu’il déploie dans le suc­cès de sa col­lec­tion ain­si que l’au­ra dont il béné­fi­cie en Bel­gique lui per­me­t­tent d’a­gréger de nom­breuses per­son­nal­ités en dehors même du cer­cle restreint des auteurs de romans policiers. Il va ain­si attir­er des fig­ures qui béné­fi­ci­aient déjà d’un statut lit­téraire en dehors du polici­er, comme le sur­réal­iste Max Ser­vais ou Louis Dubrau. L’in­flu­ence de Stee­man et de sa col­lec­tion sur l’in­ter­mède polici­er de l’autrice n’est cer­taine­ment pas à nég­liger, mais se joue alors un phénomène qui dépasse le seul fait de l’au­teur de L’as­sas­sin habite au 21 puisqu’ailleurs d’autres incur­sions tout aus­si inat­ten­dues se font jour, comme en témoigne la pub­li­ca­tion, égale­ment en 1942, d’un éton­nant roman polici­er pour enfant, L’or­eille volée, signé Marie Gev­ers.

Entre oppor­tu­nité édi­to­ri­ale et intérêt nou­veau pour un genre jusqu’alors large­ment méprisé, ces autri­ces et auteurs sont donc nom­breux à s’ini­ti­er au polici­er. « Je suis encore tout éton­née […] d’avoir osé affron­ter le pub­lic du Jury. J’ai tou­jours peur qu’il ne crie à l’im­pos­ture et ne me ren­voie à mes con­tes, à mes romans et à mes poèmes », con­fie Louis Dubrau l’autrice dans la pré­face de L’arme du crime. Dans cette vaste pro­duc­tion, l’autrice appa­rait pour­tant comme une élève appliquée et plutôt tal­entueuse. Appliquée car elle ne déroge pas au cadre tra­di­tion­nel du genre : une vic­time, un enquê­teur, des témoins et un coupable à iden­ti­fi­er au moyen d’in­ter­roga­toires et de déduc­tions logiques. La roman­cière tisse même les pre­miers fils de ce qui aurait pu être une série puisque les deux aven­tures met­tent en scène le même enquê­teur, l’in­specteur Ambroise, doté d’une esquisse de car­ac­tère qui ne demandait qu’à se déploy­er. Mais au-delà de ces élé­ments génériques, les réc­its sont aus­si l’oc­ca­sion d’ex­plor­er des thèmes chers à l’autrice : l’in­com­préhen­sion trag­ique des cou­ples et la néces­saire sol­i­dar­ité des femmes ici con­jugués dans des intrigues poli­cières par­faite­ment effi­caces. 

Nico­las Steten­feld


  • Arti­cles parus dans Le Car­net et les Instants n°223 (2025)