Luc Baba vers le grand large

portrait de l'écrivain belge Luc Baba

Luc Baba

Auteur de romans, de poésie et de théâtre, acteur et met­teur en scène, chanteur et slameur, ani­ma­teur d’ateliers, Luc Baba s’affirme de plus en plus comme écrivain. Au seuil de la quar­an­taine, sans renon­cer à la diver­sité de ses presta­tions et en plus de la néces­sité de pour­voir à son quo­ti­di­en en enseignant l’anglais dans le cadre de la pro­mo­tion sociale, il a pris des déci­sions impor­tantes. Quant à sa vie per­son­nelle qu’il importe de met­tre à l’abri de la souf­france et enfin de dédi­er pleine­ment à ce qu’il préfère et qu’il croit être sa voie. Quant à sa pra­tique de l’écriture qu’il veut plus intense encore, engagée et surtout exigeante.

Un trait com­mun à toutes les activ­ités qui occu­pent le temps et la vie de notre auteur, la langue et les mots. Qu’il les écrive, les dise, les chante, ou même les enseigne, leur charme, le goût pour eux est con­stant, mais aus­si la néces­sité de les con­naître tou­jours mieux et d’en dévelop­per la palette séman­tique autant que le son. Un mot l’impressionne, alors qu’il est au tout début de l’école pri­maire, un mot qu’il n’avait pas com­pris d’abord, un mot qu’il a fait sien, inou­blié à jamais : invin­ci­ble. L’adopter, c’était vouloir l’être.

Dès l’enfance, cloîtrée, soli­taire mal­gré la famille, ce qu’il tait dans le silence de sa cham­bre, Luc Baba va bien­tôt l’exprimer sur le papi­er. Très vite et bien au-delà des devoirs pre­scrits par l’école, il va écrire beau­coup. Pour lui seul d’abord, pour l’instituteur qui lui recon­naît un petit tal­ent. Pour d’autres, il le voudrait. Mais s’il mon­tre à sa mère un texte sur la pluie dont il tire quelque fierté, elle lui reproche d’écrire des choses tristes. Or, il estime, déjà, qu’il fait “quelque chose d’heureux avec du triste”. Seul tou­jours, aux rares moments de lib­erté per­mis, il va seul dans le petit bois voisin, rêver, par­ler et chanter : c’est ain­si selon lui qu’on apprend à chanter et même à inven­ter. La recon­nais­sance, il la ren­con­tr­era assez tôt pour­tant, avec un prix de poésie inter­na­tion­al des jeunes auteurs, que suiv­ront d’autres prix, lors des pub­li­ca­tions. Mais à l’origine, il n’y songe pas. Ce qui compte dans l’écriture qui le requiert si tôt, c’est la fac­ulté de s’échapper, la lib­erté, bien plus effec­tive que celle qu’il a ten­té d’approcher lors d’une fugue ado­les­cente.

Il faut en finir au plus vite avec l’école. Mal­gré l’envie d’études de Let­tres ou de théâtre, il va vers une for­ma­tion d’enseignant menée bon train, car il faut un diplôme et un tra­vail. Des débuts sur les planch­es dans le cadre sco­laire à un essai con­clu­ant lors du rem­place­ment d’un comé­di­en, il se révèle et va suiv­re des cours, mais se il for­mera surtout sur le tas. S’exposer sur une scène et écrire dans le secret de sa cham­bre, ce qu’il fait depuis tou­jours, ne sont pas des activ­ités con­tra­dic­toires mais com­plé­men­taires, pour autant que l’investissement de soi dans un pro­jet per­son­nel soit réel. Dire les mots des autres soit, mais bien­tôt écrire des textes pour les dire, voilà qui comble une dou­ble aspi­ra­tion. Il y a tou­jours quelque chose à écrire ou à dire, tant de prob­lèmes, de souf­frances le requièrent. Il a surtout beau­coup à exprimer de soi, et ce silence d’autrefois à cap­tur­er, à habiter désor­mais. Il veut le faire reten­tir et son pre­mier roman La cage aux cris s’en fait l’écho.

S’ensuivront des réc­its qui, pour sor­tir de l’intime, n’en exposeront pas moins la prob­lé­ma­tique tou­jours renou­velée dans sa com­plex­ité de la con­quête de l’autonomie et de la lib­erté, impli­quant les défis face à la fil­i­a­tion, la révolte de l’enfant ou de l’adolescent, la volon­té de se dégager du car­can famil­ial et finale­ment l’engagement à com­bat­tre toutes les coerci­tions que ce soit. On ne s’étonnera donc pas de trou­ver dans la bib­li­ogra­phie déjà abon­dante de Luc Baba, à côté de romans ou de mis­es en textes de scé­nar­ios tout intimes, per­son­nels ou fic­tion­nels, des textes mil­i­tants. Tou­jours lit­téraires, car la lit­téra­ture peut par­fois être la seule à pou­voir dire ou à mieux dire, des livres comme Clan­des­tins, un roman des­tiné aux 14 ans et plus, c’est-à-dire à tout le monde en fait, comme l’implique un tel sujet, Mon ami Paco et Sous le silence de Rams­gate, démon­trent une volon­té d’agir par et dans l’écriture. L’auteur s’y mon­tre totale­ment disponible à la trans­mis­sion des émo­tions, et com­bi­en effi­cace, grâce au pou­voir de son mes­sage et de l’injonction qu’il com­mu­nique implicite­ment. Au-delà de la néces­sité de dire, la dif­fi­culté d’être, la soli­tude et le manque pro­pres à l’individu, il y a tou­jours quelque chose de plus à défendre, ou quelqu’un : les opprimés, les oubliés, ceux qui n’ont pas la parole et qu’il faut révéler et défendre, du niveau le plus intime au pub­lic. Aujourd’hui les clan­des­tins, les sans-papiers, la dig­nité des femmes, des per­son­nes, de tous ceux qui dans le monde sont des vic­times. Mais s’il se doit de par­ler, par­fois en urgence, et s’adresse plus par­ti­c­ulière­ment aux jeunes, Luc Baba, qui partage cette opin­ion en tant qu’enseignant d’ailleurs, se con­sid­ère plus comme un porte-voix que la voix elle-même. L’écrivain est un fil­tre, selon lui. Restric­tif ? Non, mesuré, maîtrisé aus­si. Pas de log­or­rhée à cet égard chez quelqu’un qui a pub­lié Les écrivains n’existent pas. Un peu provo­cant certes, celui qui a écrit cela parce qu’il pense qu’il faut accepter qu’on n’a pas d’importance, fera cepen­dant tout pour ral­li­er à un pro­jet généreux les écrivains, les poètes et toutes les instances sus­cep­ti­bles d’intervenir dans la dif­fu­sion des let­tres et de com­mu­ni­quer la bien nom­mée fureur de lire.

Pour Luc Baba, le nom d’un écrivain sur la cou­ver­ture d’un livre n’est rien d’autre qu’une mar­que, et la présence de ses livres à l’étalage d’un libraire une escale. Il en est heureux certes, mais se situe dans un proces­sus dynamique. En pleine évo­lu­tion, il con­tin­ue de grandir, car il apprend con­stam­ment en écrivant, et en éprou­ve davan­tage d’émotion, de bon­heur, notam­ment  lorsqu’il se sent poussé dans ses derniers retranche­ments. Tou­jours en devenir et très sar­trien sans se le for­muler ain­si, il a la con­vic­tion qu’on est écrivain quand on a ter­miné, sinon pub­lié, son dernier livre. Le méti­er pour­tant, il le met à l’épreuve, non douloureuse d’ailleurs, chaque jour et autant qu’il le peut. Il écrit tout le temps et partout, n’observe aucun rit­uel, mais se sent par­ti­c­ulière­ment bien seul chez lui à sa table. Plein de pro­jets, il s’impose aujourd’hui, une dis­ci­pline nou­velle, une manière de canalis­er au mieux son désir de lib­erté. Tou­jours épris de curiosité, du désir d’aventure et d’exploration, il entend main­tenant don­ner de l’épaisseur à ses réc­its et appro­fon­dit son sujet, fait des recherch­es, élar­git sa doc­u­men­ta­tion. Son prochain roman sera peut-être moins spon­tané car il veut dépass­er cette facil­ité d’écrire qu’il a tou­jours eue, entend que son his­toire sin­gulière se rat­tache à l’Histoire et rejoigne le com­mun. Par exem­ple, du réc­it d’une enfance pénible ou douloureuse, il veut pass­er à la con­sid­éra­tion plus générale de l’organisation sociale et à la régu­la­tion d’une sur­veil­lance de la per­son­ne, voire de son enfer­me­ment ou de sa puni­tion. L’imagination est la pre­mière pro­duc­trice mais il lui faut aus­si témoign­er d’une réal­ité et l’information va don­ner corps à l’affect de la pre­mière impul­sion. Sans dévoil­er le grand pro­jet auquel il se con­sacre tout entier aujourd’hui, on peut sig­naler qu’il veut alors y con­vo­quer ensem­ble l’histoire immé­di­ate et le des­tin indi­vidu­el de per­son­nages qui en seront à la fois l’objet et le sujet pour en devenir le sym­bole, en quelque sorte. Que l’imprégnation du réel doré­na­vant soit forte de doc­u­men­ta­tion et d’authentique n’empêche pas que l’essentiel est d’en faire un objet lit­téraire. Une page de Luc Baba est recon­naiss­able, il y a là un style : un emploi aigu des mots, des for­mules inven­tives, des fig­ures com­plex­es. La nou­veauté con­quise pro­gres­sive­ment est struc­turale et relève de la pra­tique nar­ra­tologique : dis­posi­tif stim­u­lant de l’intrigue, maîtrise des tem­po­ral­ités, recours aux éclairs descrip­tifs. Bref, une écri­t­ure que l’on serait ten­té de qual­i­fi­er de jeune par son côté non con­forme aux mod­èles,  quoique très soutenue. Ni com­plexe ni sim­ple et mal­gré un ancrage ser­ré à son objet, elle se situe à un niveau de lit­térar­ité élevé. Ce qui répond au vouloir de l’auteur qui se doit d’exprimer ce qui est juste et donc de l’écrire selon ses moyens, en toute lib­erté, aspi­ra­tion con­stante du tra­vail de Luc Baba.

Cette écri­t­ure jeune le serait aus­si par d’autres aspects. Par voca­tion et puis pour répon­dre à des deman­des, Luc Baba a pub­lié plusieurs livres des­tinés à des ado­les­cents, comme  Clan­des­tins et d’autres, déjà cités, et plus récem­ment Les aigles ne tuent pas les mouch­es, aus­si inat­ten­du et orig­i­nal que le titre peut l’annoncer, qui offre à tous un pur plaisir de lec­ture : une révolte encore, une affir­ma­tion de soi, une rai­son de vivre et surtout l’enthousiasme de racon­ter. Il a aus­si écrit pour enfants et poussé le scrupule jusqu’à se soumet­tre à l’épreuve de la lec­ture par les enfants eux-mêmes et “cor­riger” l’une ou l’autre phrase qu’ils ne com­pre­naient pas, une for­mule abstraite qui ne leur évo­quait rien. C’est ain­si qu’il leur a fait décou­vrir Char­lie Chap­lin, l’enchanteur du ciné­ma comique. Opéra­tion réussie, puisqu’on lui en rede­mande et qu’il vient de pub­li­er dans la même col­lec­tion un Brel (voir encadré). À sa façon, et dans tous ses écrits, Luc Baba redonne au mot Lib­erté cher à Elu­ard ampleur, poésie et ten­dresse.

Jean­nine Paque

La mer est belle, et longue infiniment

Luc BABA, Jacques Brel. Vivre à mille temps, A dos d’âne, coll. “Des graines et des guides”, 2012

baba jacques brel vivre a mille tempsCes paroles, peut-être écrites sur un feuil­let d’écolier au lieu d’un devoir de math­é­ma­tiques, résumeraient pour Luc Baba le mes­sage et la per­son­ne même de Jacques Brel : un émer­veille­ment, une attente et un chant. Pour cette col­lec­tion pré­cieuse Des graines et des paroles, qui ose se don­ner pour pro­pos de per­me­t­tre à des enfants de décou­vrir les femmes et les hommes qui ont changé le monde, il avait déjà brossé un por­trait très vivant de Char­lie Chap­lin, si évo­ca­teur dès la petite enfance. Voici qu’il donne de Jacques Brel, un per­son­nage peut-être moins acces­si­ble aux très jeunes, une image à la fois mythique et très proche. Sa déf­i­ni­tion est sim­ple : « Jacques Brel a écrit des chan­sons inou­bli­ables, il a chan­té comme nul autre avant lui, dénon­cé la bêtise, con­quis le ciné­ma, tra­ver­sé les mers. Il est devenu légende. »

Mythique, puisqu’il ne craint pas de le présen­ter comme tel, un héros, en quelque sorte, en une suite de devenirs excep­tion­nels. Mais proche aus­si, parce que cela sem­ble s’être passé tout naturelle­ment, dans un enchaîne­ment qui allait de soi. Le réc­it biographique est à l’avenant. Brel pas­sant de l’école à l’usine, dans  une évo­ca­tion con­cise mais très explicite du con­texte, devient très vite un per­son­nage attachant qui ne peut qu’intéresser le lecteur. L’émotion vient ensuite, car Luc Baba fait de son objet une affaire per­son­nelle. En effet, il a décou­vert Brel, le jour de sa mort, en octo­bre 1978, à l’âge de huit ans,  décou­vrant ensem­ble le chanteur, le poète et som­mé de déplor­er sa perte. Le défilé des titres des chan­sons, l’analyse sen­si­ble et la nette insis­tance sur cer­taines, celles-là mêmes qui dénon­cent ou à l’inverse qui sub­li­ment, vont per­me­t­tre une approche intime et vivante des textes et faciliter leur com­préhen­sion.

Du passé loin­tain à ici et main­tenant, le chemin est sim­ple grâce aux balis­es intel­li­gentes mais tou­jours acces­si­bles du réc­it. Même le mot, et le con­cept, de bel­gi­tude est assim­i­l­able.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°174 (2012)