Cette année 2004 aura vu s’éteindre deux grandes voix : Andrée Sodenkamp et Lucienne Desnoues. L’une et l’autre portaient avec talent et grâce ce beau titre désuet de « poétesse » rimant avec « déesse », « prêtresse » ou « enchanteresse »… Elles ont rejoint chacune leur jardin délivré où désormais leur voix d’ailleurs appelle avidement les semences lointaines, loin des souffrances de la vieillesse ou de la solitude silencieuse.
Lucienne Desnoues avait quitté la Belgique dans les années 80 pour s’installer avec son mari, Jean Mogin, le fils de Norge, dans une vieille demeure du Lubéron. Hélas ! le bonheur d’une retraite sur les hauteurs de Montjustin fut de courte durée. Jean Mogin mourut en 1986 et la vie de Lucienne Desnoues perdit son arbre d’amour. Elle n’écrivit plus que quelques minces recueils publiés chez le fidèle Gérard Oberlé, se consacrant avec toute la tendresse qui l’habita toujours à ses filles trop lointaines, à ses petits-enfants et à ses amis qui venaient la soutenir dans son isolement.
J’eus le radieux privilège de monter à pied quelques fois le chemin qui part de Apt vers Manosque, m’arrêtant d’abord devant le chêne à Mogin avant de frapper à l’huis de La Ferrage. Lucienne était une hôtesse adorable. Partager avec elle quelques heures de conversation, de souvenirs et de douces nourritures terrestres était un régal. Je repartais vers les collines parfumées, ému et enthousiaste à la fois, comme le pèlerin qui a trouvé la maison nourricière et le sourire qui ragaillardit. La maitresse des lieux pratiquait la vertu « domestique » à la perfection. Elle savait tenir, orner, chanter et ouvrir sa maison avec art et délicatesse ; y être reçu était une aubaine, une intense échange d’ondes fertiles et d’inspirations nouvelles.
Elle vous reconduisait sur le seuil, accompagnée de son bruyant animal ébouriffé, vous montrait fièrement son petit jardin têtu et puis vous souhaitait bonne route. La route était toujours bonne après une halte aussi bienfaisante. Cet amour du quotidien, de tout ce qui environne l’affection : le vin, les fruits, le feu, le pain, la fenêtre ouverte sur le sentier, le papier, la plume pour écouter avec l’autre le cri du cœur et le couvrir un peu d’encre intime, le paysage du soir à savourer ensemble, la terrasse des confidences et l’arrosage familier, les livres de l’étagère qu’on feuillette comme des herbiers, Lucienne Desnoues l’aura célébré depuis qu’elle sut rimer.
Et elle n’aura cessé de nous ravir depuis son premier recueil, Jardin délivré, qu’elle publia à Paris en 1947. Française, née dans le Val‑d’Oise, elle se devait, bien sûr, d’éclore à Paris. Préfacée par Charles Vildrac, elle va susciter très rapidement l’intérêt des connaisseurs. Colette, à qui elle avait envoyé son recueil, va lui écrire dix lettres complices et la saluer comme un « grand poète ». Entre ces deux natures le courant aura passé immédiatement : même prédilection pour le mot juste qui capture sans blessure ni excès la rondeur des jours. Colette n’aura lu et aimé que les premiers recueils de Lucienne. Elle n’aura plus la force ni le souffle pour la suivre plus loin. La petite fidèle de Sido, devenue un authentique poète, en écrira six autres avant la terrible perte, sans oublier un récit pour enfants, un ouvrage gai et savant consacré à la pomme de terre et un recueil de contes, publié chez Jacques Antoine.
D’autres préfaciers vont se présenter, et non des moindres. Marcel Thiry commentera, en 1966, Les ors, édité par Seghers : il couvre de louanges l’extraordinaire maitrise artisane de la poétesse, l’analysant avec rigueur et subtilité.
Dans une étude plus récente, Michel Mercier la rapproche véritablement de Colette et les met sur le même pied ; il les voit émerveillées toutes les deux par le travail de l’artisan, celui de la forge où le charron modèle l’outil juste dans une gerbe d’étincelles inspirantes. Faut-il rappeler encore que Lucienne était la petite-nièce du forgeron Desnoues qu’Alain-Fournier a évoqué dans Le grand Meaulnes ? Parenté lointaine qui ne s’est pas perdue en fumée…
Si Lucienne Desnoues a si profondément chanté le culte de l’amour répandu, présent, semé tout autour de la chambre mystérieuse, c’est par passion aussi pour la lyre et le verbe qui en sont les dieux lares ou les lumières veuilleuses. L’amour ne va pas sans la chanson, l’homme aimé sans le regard généreux sur ce qu’il fait, le coupe sans les gestes simples et pratiques auxquels il se livre pour remplir la maison partout. C’est ici que l’humble épouse aimante s’est faite dentellière du texte, ouvrière du beau langage de France. Maitre fignoleuse, comme l’aurait dit Giono lui-même, elle s’est donnée à cœur joie dans la complexe construction du simple. Rien de plus étudié en effet que sa poésie du pain et du lait de tous les jours.
Elle s’en est expliquée elle-même, avec beaucoup de modestie, dans une communication qu’elle a faite, en 1962, lors d’un Midi de la poésie consacré au travail et aux mobiles poétiques. Soucieuse de suivre un rituel, parallèle à celui de ses tâches domestiques, elle s’est toujours imposé des règles très strictes : celles de la rime gourmande, du sourcilleux lexique et de la capricieuse métaphore.
Toujours fidèle à la rime, en dépit des torts que d’autres lui ont trouvés, Desnoues l’a voulue riche et bien cousue, s’amusant comme une petite fille à faire rimer « poésie » avec « cramoisie », « patenôtre » avec « Le Nôtre » et, in cauda venenum, « vilaine » avec « Verlaine » ! Adoratrice des mots de vieille souche, elle en inventait parfois pour le plaisir suprême de nommer ce qu’elle était la seule à éprouver. C’étaient des mots composés, des mots-couples, comme l’amour-gladiateur ou l’amour-saumon, que n’aurait pas désavoués le souverain Lautréamont, ou, plus surprenants encore, des verbes fruités formés sur la branche la plus fantaisiste de son verger : ceriser, framboiser, groseiller, fraiser… De quoi faire saliver d’aise tous les cancres amoureux du beau langage buissonnier ! Mais le meilleur chez elle reste encore la folle et rusée métaphore. Ce qu’elle l’aura traquée dans toute son œuvre ! Elle disait en avoir besoin comme de son miel du matin. La métaphore comme mien de dire l’essentiel sans le désigner aucunement. La métaphore comme déguisement d’un sentiment (M. Thiry) ou comme l’exprimait si justement le philosophe Alain : « La comparaison a pour fin de régler nos pensées et de les faire marche en quelque sorte, du même pas que le monde ». C’est ainsi que composait Lucienne Desnoues, en symbiose complète avec le monde, la métaphore posée sur la pensée comme le papillon sur la fleur, l’un devenant la révélation de l’autre :
Le repassage
Quand la terre soudain très pâle
Écoute s’avancer son mâle,
L’orage longtemps continent,
J’aime à voler sur l’herbe vive
Au secours des belles lessives
Qui s’effarouchent dans le vent.
Que c’est bon d’emporter si vite
Ces blancs rescapés qui palpitent !
Puis dans mon logis tressautant
Rigoureusement je repasse,
Tandis qu’en griffant les espaces
Les dieux font l’amour à plein temps.
Je soumets aux lois des grands plis
L’ardente voilure des lits,
La neige des tables servies,
Lissant, fermant et refermant
Comme respectueusement
Le blanc qui pavoise ma vie.
La terre peut houler, crouler,
Le ciel se vautrer dans les blés,
Je régis sans bruit mon ouvrage
Et j’applique de tout mon poids
Un code arrivé jusqu’à moi
À travers des milliers d’orages. […]
Des clameurs, des spasmes géants,
Des brutalités d’océan
Assaillent ma besogne en fête.
Pile par pile je construis,
Contre la déroute et la nuit,
Un rempart de blancheur parfaite. (La Frâiche)
Ceci n’était pas à ses eux un poème sur le repassage, mais un poème à propos du repassage, une louange de la courageuse, méticuleuse, chaleureuse, persévérante, subtile civilisation humaine sous l’indifférence, la cruauté et la grossièreté du ciel. Ainsi se découvrait pudiquement le style, le choix poétique de Lucienne Desnoues, toute à son désir d’expliquer à son public bruxellois que la poésie n’est pas une confession en vers ciselés et empilés dans une urne marmoréenne à usage interne, mais un travail d’atelier destiné à suggérer, à éveiller le questionnement, à créer la surprise et provoquer la recherche et, ne l’oublions pas, à faire naitre en nous le plus délicieux des plaisirs.
Chère Lucienne Desnoues, comment te rendre grâces de nous avoir laissé tant de vers vrais et forts, charnus comme des grappes d’été, lourds et dorés comme des bûches d’être ardent ? En te laissant entendre peut-être une dernière fois un petit quatrain de hibou ?…
Vous hiboux, ténébreux hiboux, ne voyez pas,
Bien que fils des forêts, que les forêts sont vertes.
Comptez-vous comme nous sur l’éclair du trépas
Pour faire du réel l’entière découverte ?
Michel Ducobu
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°134 (2004)
