Lucienne Desnoues : la passion de transmettre

Lucienne Desnoues

Luci­enne Desnoues

Luci­enne Dietsch nait en mars 1921 dans un milieu de cul­ti­va­teurs et d’ar­ti­sans du Val-d’Oise. Jusqu’à douze ans, elle fréquente l’é­cole de Saint-Leu-la-Forêt, s’oc­cupe des poules, récolte légumes et champignons, passe des vacances dans le Berry ou la Nièvre, le tout ponc­tué par la messe du dimanche. Tant de choses l’émer­veil­lent dans sa fréquen­ta­tion de la nature ! L’af­fec­tion pour les plantes sauvages ou cul­tivées, les saveurs et par­fums de la cui­sine de ter­roir, la vie des champs et des bois, avec le riche vocab­u­laire qui leur fait escorte, com­posent un socle qui jamais ne lui fera défaut. D’autre part, sa mère sait tout un réper­toire de vieilles chan­sons français­es, de mots anciens et de poèmes appris à l’é­cole que la fil­lette écoute avec délec­ta­tion. Le don de l’écri­t­ure va bien­tôt tran­scen­der tous ces nutri­ments : dès huit ans, elle se réjouit de rédi­ger une « com­po­si­tion française », avant d’en­ten­dre dire son pre­mier poème lors d’une dis­tri­b­u­tion des prix, de com­menter à douze ans une fable de La Fontaine, de façon­ner une rédac­tion en vers…

La vie de la fil­lette n’est pour­tant pas idyllique, loin de là. Elle ne con­naitra pas son vrai père dont elle subit les ten­ants-lieu suc­ces­sifs, à quoi s’a­joute l’ar­rivée d’un demi-frère. « J’ai gran­di sous le vent des dis­cordes », dans un « foy­er sans amour », con­fiera-t-elle… Rien d’é­ton­nant à ce que, jeune ado­les­cente athée, elle cherche refuge dans la lit­téra­ture, dont l’é­cole sec­ondaire con­tribue à élargir son hori­zon : sans oubli­er sa prédilec­tion pour les choses de la nature et la vie cam­pag­narde, elle appré­cie les textes de Paul Fort, écrit des vers, dévore les romans de Giono, puis ceux de Colette, avant d’être éblouie par Rim­baud. Vis­i­ble­ment, Luci­enne s’est prise de pas­sion pour la langue française et les livres qui con­tribuent à don­ner du sens au monde.

Les revenus mater­nels ne per­me­t­tent pas à la jeune fille de pour­suiv­re ses études au-delà du Brevet élé­men­taire. Vers seize ans, elle effectue des travaux de bureau puis entre comme secré­taire chez un avo­cat parisien. C’est l’aller-retour quo­ti­di­en en train depuis Enghien-les-Bains, où les deux femmes habitent un petit loge­ment glacial. Entretemps, un ami comé­di­en a envoyé ses vers à un cer­tain Charles Vil­drac ; aus­sitôt, l’écrivain l’en­cour­age généreuse­ment, la con­seille en matière de livres, la met en rela­tion avec des amis comme Marie Gev­ers. Pen­dant la guerre, elle emmé­nage à Paris où, pour com­penser son emploi ingrat et les pri­va­tions du rationnement, elle s’adonne à la lec­ture et à l’écri­t­ure. « C’é­tait sous la bise nazie, / dans le métro du “Grand Paris”, / la jeune fille au teint fleuri / que pour­suiv­ait la Poésie[1] ». Elle envoie des textes à M. Gev­ers, la remer­cie de ses éloges, cite Madame Orpha et La ligne de vie « que j’ai dévoré au bureau en le cachant dans mon tiroir[2] ».

Paris libéré, Vil­drac la présente à plusieurs écrivains dont le pein­tre-poète Lucien Jacques, qui pub­lia les pre­miers textes de Giono ; il vit à Mon­tjustin, petit bourg oublié près de Manosque, dont il voudrait faire un vil­lage d’artistes. Ain­si décou­vre-t-elle en 1946 la Haute-Provence, tout en com­mençant à pub­li­er dans La bouteille à la mer et en peau­fi­nant son pre­mier recueil. Le patronyme “Dietsch” son­nant trop ger­manique ou trop pater­nel, elle choisit « Desnoues », nom de jeune fille de sa mère. Avec un mélange tout per­son­nel de sim­plic­ité, de ten­dresse et de vivac­ité, ses poèmes évo­quent un dimanche de pluie, un petit bois au milieu des blés, la con­fec­tion des con­fi­tures, mais aus­si les pre­miers émois amoureux, les aléas du cou­ple. S’y mêlent quelques parono­mases : « La bru ! Le brugnon, la dure et la mûre ! », ou « com­ment vont vos bolets si boulots, vos bouleaux » : la sen­si­bil­ité n’ex­clut pas l’adresse ver­boludique, qui exor­cise si bien la grandil­o­quence et la mélan­col­ie.

Pré­facé par Vil­drac, le livre parait en 1947 sous le titre Le jardin délivré, aus­sitôt salué par L.P. Far­gue, J. Super­vielle, J. Giono, puis le prix Fénéon 1950. Un exem­plaire parvient à Colette qui répond avec chaleur, voit en la jeune poétesse « la meilleure de sa généra­tion », réclame d’autres textes[3]. La sym­pa­thie de la grande dame pour la débu­tante s’ex­plique en par­tie par un trait spécu­laire : ce que les styl­is­ti­ciens nom­ment l’« écri­t­ure impres­sion­niste ». Ain­si, l’hy­pal­lage de Colette « le bond roux d’un écureuil » trou­ve écho dans « debout dans les ocres » ou « la neige des tables servies », tour­nures où L. Desnoues donne pri­or­ité à des “impres­sions” sen­sorielles qu’elle traduit en petites nota­tions dis­con­tin­ues. Plus tard, elle insis­tera pré­cisé­ment sur l’« énorme part de sen­sa­tions » – plutôt que de “sen­ti­ments” – qu’elle tient en mémoire et qui nour­ris­sent ses textes[4], non sans déclar­er : « j’éprou­ve pour Colette une recon­nais­sance et une admi­ra­tion impériss­ables[5] »…

Mau­rice Carême con­fie un exem­plaire du Jardin délivré au jeune poète Jean Mogin, fils de Norge et jour­nal­iste à l’I.N.R., qui s’en­t­hou­si­asme aus­sitôt : « si elle est libre et veut bien de moi, je l’épouse ! », déclare-t-il en lui adres­sant son pro­pre recueil La vigne amère. Ils ont le même âge, la même sen­si­bil­ité poé­tique, la même allergie aux querelles parentales, le même charme naturel : le coup de foudre était fatal. Le mariage a lieu rapi­de­ment et le cou­ple s’in­stalle à Brux­elles, comblé par la nais­sance d’une petite Isabelle en sep­tem­bre 1948, tan­dis que Luci­enne s’ac­cli­mate peu à peu à la Bel­gique et intè­gre le cer­cle ami­cal des Mogin : les Bertin, Mar­cel Thiry, Roger Bodart, Jean Tordeur. Entretemps, Jean s’est tourné vers l’écri­t­ure théâ­trale : au Vieux Colom­bier à Paris, en 1950, sa pièce À cha­cun selon sa faim con­nait un vif suc­cès.

Lors d’un repas de fête, le nou­veau dra­maturge fait la con­nais­sance de L. Jacques, en séjour à Brux­elles pour y expos­er ses aquarelles dont Luci­enne ne se lasse pas. Roy­al, l’artiste leur offre publique­ment une anci­enne grange-berg­erie à Mon­tjustin qu’il bap­tise « La Pégasière » et qui, amé­nagée, devien­dra une mai­son de vacances. Dans le vil­lage habite le pein­tre Serge Fio­rio qui sera lui aus­si un grand ami des Mogin, de même que Pierre Cit­ron[6], la chanteuse Hélène Mar­tin[7], le pein­tre Claude Roux, etc.  La même année, Luci­enne pub­lie un nou­veau recueil, Les racines, qui s’at­tache aux arbres et à leur sort ; inti­t­ulée Pier­res sèch­es, une sec­tion entière est con­sacrée à la vieille bâtisse de Mon­tjustin, « fille du roc et du thym / et comme eux sèche et solide », sec­tion qui sera reprise dans La fraîche en 1958.

En aout 1955, Isabelle voit arriv­er une petite sœur prénom­mée Sylvie, que sa grand-mère mater­nelle vient aus­sitôt vis­iter – elle rend son dernier souf­fle peu après. Pour Luci­enne, ce n’est pas seule­ment une vie qui vient et une vie qui s’en va, avec leur pesant affec­tif : c’est la lignée des femmes qui, tra­ver­sant les épreuves et les généra­tions, affirme sa per­sis­tance et sa force. Rap­pelons qu’elle écrit sous patronyme mater­nel, qu’elle est adoubée par M. Gev­ers et Colette, que Le jardin délivré imag­ine pour l’é­ter­nité « ma mère qui riait dans un jardin mouil­lé ». Dans La fraîche, Les poings de ma mère chante la vail­lance de l’héroïne, et l’ode à l’ar­bre généalogique con­clut : « Voici mon ramil­lon / Ma branche à fleurs, ma branche à filles[8] ». Les Ors évoque le per­son­nage de l’ado­les­cente et le tour­nant de la seiz­ième année, La créa­tion d’Ève relate le cri dont tres­sail­lit la terre entière « quand devint femme la matière[9] »… Chantre opiniâtre de la “trans­mis­sion”, telle se veut L. Desnoues ; si les cri­tiques ont recon­nu le poids de cette con­stante en ce qui con­cerne la vie et les métiers ruraux, la dimen­sion matri­ar­cale leur a davan­tage échap­pé.

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La même année 1955, Norge et sa sec­onde épouse – française elle aus­si – ouvrent à Saint-Paul de Vence un mag­a­sin d’an­tiq­ui­tés. La rel­a­tive prox­im­ité de Mon­tjustin promet des retrou­vailles annuelles. Toute­fois, au fil des ans, la rela­tion avec le cou­ple Jean-Luci­enne se révèle très ambiva­lente. Norge sub­jugue par sa poésie forte et orig­i­nale, sa faconde, sa vaste éru­di­tion, sa notoriété gran­dis­sante, de sorte qu’il est dif­fi­cile de lui résis­ter. Ses poèmes et ceux de sa bru offrent plus d’une analo­gie dont le rejet du cérébral, la prédilec­tion pour les végé­taux et ani­maux, les comptines et chan­son­nettes, le recours aux archaïsmes, jeux ver­baux ou pas­tich­es. « La poésie était essen­tielle entre nous parce qu’elle était essen­tielle à cha­cun de nous. Pour Norge, elle était la vie. Pour nous aus­si, mais dans une moin­dre mesure sans doute. For­cé­ment, nous avons dû nous influ­encer[10] ». D’un autre côté, l’an­ti­quaire est un homme impérieux, égo­cen­trique à ses heures, tyran­nique quand il réclame let­tres, poèmes ou vis­ites, sans nulle indul­gence pour son fils quand celui-ci vit des épisodes dépres­sifs : à la prox­im­ité morale et lit­téraire s’op­pose un impor­tant écart rela­tion­nel et affec­tif.

À Brux­elles, Jean et sa souri­ante épouse fréquentent les milieux cul­turels, pub­lient, se lient avec Léo et Jea­nine Moulin, Isaïe et Janine Dis­en­haus[11], Paul-Aloïse De Bock, Vic­tor Mis­rahi. Cepen­dant Luci­enne, qui a con­servé la nation­al­ité française et n’aime pas la vie urbaine, a gardé le mal du pays. « J’ai un grand bon­heur à Brux­elles mais je suis restée pro­fondé­ment attachée à mon pays, et il y a en moi un être élé­men­taire qui est per­pétuelle­ment frap­pé de stu­peur d’avoir été trans­plan­té[12] ». Son vil­lage natal s’é­tant dénaturé au fil des ans, vic­time de l’ur­ban­i­sa­tion, Mon­tjustin devient sa nou­velle patrie. « Je serai con­tente, écrit-elle à L. Jacques, de regarder tes aquarelles dans cet ate­lier où la danse dés­in­volte des choses nar­gue royale­ment le luxe mor­tu­aire des salons brux­el­lois[13] ». Lors des vacances, pri­or­ité est en effet don­née à la pein­ture, à la poésie, aux prom­e­nades dans la gar­rigue, à l’her­boris­terie, à la recherche de fos­siles…

En 1958, l’autrice réin­vente dans La fraîche fer­veur bucol­ique et sou­venirs d’en­fance, voies qu’on aurait pu croire éculées. Vil­drac a bien ten­té de lui faire aban­don­ner la rime et le vers réguli­er, en vain : cette dis­ci­pline lui con­vient, la ras­sure même. Loin de se réduire à un arti­fice formel, elle est un rem­part con­tre « les ten­dances de dis­lo­ca­tion et de dés­in­té­gra­tion du lan­gage et des règles poé­tiques[14] » sans l’empêcher d’être sincère et chaleureuse, comme le mon­trent le poème La mort du pein­tre[15] ou le recueil Les Ors (1966). Pré­facé par Mar­cel Thiry, celui-ci offre un ton cepen­dant plus som­bre : il fait grande place au motif de la fête – mondaine, famil­iale, religieuse, cynégé­tique –, mais une fête ambiva­lente, entremêlée d’un sen­ti­ment de van­ité, de nos­tal­gie pour les métiers dis­parus, de pre­science de la mort.

En 1971, La plume d’oie con­dense plusieurs thèmes-clés de la poétesse. Longtemps, cet attrib­ut avi­aire fut par excel­lence l’outil de l’écri­t­ure : l’étroite col­lu­sion nature-cul­ture se trou­ve en lui forte­ment affir­mée… À la fois bes­ti­aire poé­tique et album lit­téraire, le livre raille le despo­tique Savoir et les « secs plumi­tifs », loue le rouge-gorge, les four­mis, les êtres les plus infimes, fuyant le vacarme de la moder­nité pour le havre du monde élé­men­taire. L’her­bier naïf (1994) renchéri­ra en son poème L’in­tel­lectuel sec, et l’Antholo­gie per­son­nelle en son avant-pro­pos : « bien des essors poé­tiques se pren­nent de nos jours sur le tar­mac de l’in­tel­lect. Le lan­gage a mieux à faire que d’é­sotériques voltiges ». Qual­i­fi­er de “pou­jadistes” de tels pro­pos serait une bévue. La poétesse révère aus­si bien les vrais savants qu’un poète comme Mal­lar­mé : ce qu’elle stig­ma­tise n’est pas une cor­po­ra­tion, c’est la dérive intel­lec­tu­al­iste avec sa charge de pré­ten­tion, de mépris envers la vie intu­itive, sen­suelle et affec­tive ; son rejet de la poésie logo­cen­triste vient de ce qu’elle n’y perçoit nulle émo­tion.

Luci­enne Desnoues envis­age avec mod­estie et lucid­ité son tra­vail d’écrivaine. Sa tâche prin­ci­pale est l’in­ten­dance famil­iale, « et ma pente de poète m’a con­duite à ten­ter d’é­ten­dre cet ouvrage au per­ma­nent et à l’in­tem­porel. J’ai besoin de men­er de front œuvre ménagère et tra­vail intérieur[16]». Quant à ses thèmes favoris, écar­tant l’ex­pres­sion péjo­ra­tive « lit­téra­ture de ter­roir », elle ques­tionne avec grande per­ti­nence : « la ver­tu de l’art n’est-elle pas de faire débouch­er, même dis­crète­ment, le quo­ti­di­en sur l’éter­nel, l’in­fime sur l’u­ni­versel ?[17] »  Suiv­ent ces aveux rétro­spec­tifs : « j’en vins à red­outer que ma pas­sion de fidél­ité se voie traiter de passéisme, ce sub­stan­tif ironique et bardé d’in­ter­dits. Mais n’est-ce pas une façon d’ ”être de son temps” que célébr­er, selon des recettes ances­trales, le silence, la lenteur, les eaux pures, les alti­tudes de l’amour et des ver­tus humaines, la saveur des us et des cou­tumes… ? [18] »

Ce dilemme appelle au moins trois grandes remar­ques. Tout d’abord, l’imag­i­naire dom­i­nant de cette poésie, “cam­pag­nard” pour faire bref, com­porte certes une fibre nos­tal­gique per­son­nelle, nour­rie par les sou­venirs d’en­fance avec la sen­su­al­ité olfac­tive, gus­ta­tive et tac­tile dont ils restent forte­ment imprégnés. Per­son­ne, notons-le, n’a jamais songé à en faire reproche à des Colette, Giono ou Gev­ers… Mais surtout, il est dans la vig­i­lance mémorielle un com­plexe de valeurs qui ne saurait être réduit au goût exclusif du passé : le sen­ti­ment d’avoir reçu un héritage pré­cieux, ances­tral, la néces­sité de le sauve­g­arder, de le trans­met­tre aux généra­tions suiv­antes, d’en faire non un musée mais un trem­plin de vie. Or, ces moti­va­tions ne sont nulle­ment con­finées à la psy­cholo­gie indi­vidu­elle : elles relèvent d’une “tra­di­tion”, c’est-à-dire d’une logique et d’une néces­sité col­lec­tives, comme l’ont bien mon­tré eth­no­logues et anthro­po­logues.

Deux­ième­ment, la thé­ma­tique de L. Desnoues n’est pas fon­cière­ment régres­sive ou mélan­col­ique : elle est diverse, ouverte à l’émer­veille­ment, à la con­vivi­al­ité, à un “écol­o­gisme” con­sen­suel dont on notera au pas­sage le car­ac­tère précurseur. « J’ai une poésie qui tend vers la joie, qui tend vers le bon­heur, qui tend vers la san­té. Est-ce que j’au­rais pu être un poète du mal­heur comme je me sens être un poète du bon­heur ? Je ne sais pas[19] ».

En troisième lieu, sa poé­tique témoigne d’un sens de la langue très affuté, d’une obses­sion du mot juste, voire tech­nique. Oubli­er ou ignor­er le nom des arbres, des fleurs, des ani­maux forestiers, des out­ils manuels par­ticipe pour elle d’une dés­in­vol­ture inquié­tante, sinon d’une amnésie philis­tine : les choses, on le sait, n’ex­is­tent vrai­ment pour nous que si elles sont nom­mées une à une. Out­re cette rigueur lex­i­cale, c’est dans sa rhé­torique, dans sa ver­si­fi­ca­tion, dans sa musi­cal­ité que l’écrivaine se révèle créa­tive, ani­mée, spir­ituelle. Des cri­tiques peu inspirés l’ont qual­i­fiée de « muse bocagère » ou de « douce forg­eronne ». C’est oubli­er que la poésie ne tient pas d’abord à tel imag­i­naire ou à telle thé­ma­tique – roman et auto­bi­ogra­phie y suff­isent ample­ment –, mais à la façon dont elle les met en œuvre en se col­letant avec les rouages intimes de la langue et des codes dis­cur­sifs.

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Au moment où le prix Albert Mock­el 1973 couronne l’ensem­ble de son œuvre, L. Desnoues est plongée dans un tra­vail de béné­dictin que Le Mer­cure de France édit­era en 1978 : Toute la pomme de terre, ouvrage ency­clopédique far­ci d’in­for­ma­tions sci­en­tifiques, his­toriques, lex­i­cologiques, folk­loriques, lit­téraires, sans oubli­er les recettes de cui­sine, illus­tra­tions et sou­venirs per­son­nels… Ce n’est pas par excep­tion que L. Desnoues s’adonne au style nar­ratif : dès 1964 avait paru L’œuf de plâtre, une touchante his­toire de basse-cour pour les enfants, que suiv­ra en 1980 L’orgue sauvage, recueil de con­tes de Noël aux scé­nar­ios inven­tifs, divers­es sit­u­a­tions con­flictuelles y trou­vant un épi­logue rédemp­teur. Le com­poti­er (1982) con­sacre à divers fruits des anec­dotes spir­ituelles où la pas­sion de l’autrice pour les voca­bles oubliés se réaf­firme avec brio, sans oubli­er le con­te La pierre vive[20].

D’autre part, Toute la pomme de terre offre pas moins de qua­tre-vingt-six ana­grammes de « une pomme de terre », ce qui démon­tre à la fois un fort engoue­ment et une grande habileté à la jon­g­lerie ver­bale. Or, celle-ci n’est pas une lubie pas­sagère. Pen­sons aux parono­mases du Jardin délivré, à l’holorime de La plume d’oie[21], aux calem­bours et ana­grammes de Dans l’é­clair d’une tru­ite (1990), aux trois ana­grammes qui ouvrent le fabli­er Fan­taisies autour du trèfle (1992), aux vingt-trois holorimes qui le con­clu­ent ! Plus générale­ment, la pra­tique per­sévérante du vers réguli­er et de la rime relève elle aus­si de la démarche ver­boludique où le son domine le sens : la poé­tique de L. Desnoues fait une place névral­gique à la manip­u­la­tion du matéri­au ver­bal. « Un aveu, mes plantes chéries : j’aime vos noms presque plus fort / que je ne vous chéris vous-mêmes[22] »…

À 61 ans, J. Mogin quitte la direc­tion de la Radio de la RTBF pour emmé­nag­er avec Luci­enne à Mon­tjustin, soign­er sa san­té, pren­dre le temps de vivre, après avoir fait con­stru­ire une mai­son plus con­fort­able, « La Fer­rage ». C’est alors que Gérard Ober­lé pub­lie les Qua­trains pour crier avec les hiboux – l’édi­teur des Dynas­ties de Norge était un fam­i­li­er de Mon­tjustin, où il avait noué avec Luci­enne une grande com­plic­ité. La poétesse est ici au som­met de son art. Le leit­mo­tiv de ces “vari­a­tions” est le cri du hibou, avec toutes les pen­sées, rêver­ies, asso­ci­a­tions qu’il peut faire naitre dans l’e­sprit. Le con­traste sans cesse red­it entre la féroc­ité du rapace et l’é­trange douceur de son hul­ule­ment asso­cie vie et mort en un éton­nant oxy­moron qui ren­voie à « l’O­rig­inel », au « fond des temps », à la « vétusté ». Si l’in­spi­ra­tion s’as­sombrit, elle glisse moins dans l’amer­tume que dans le fatal­isme : la des­tinée du pré­da­teur n’est pas plus libre que celle de la proie.

Par­mi les pro­jets de Jean : achev­er son six­ième recueil Mai­son partout – qui parait en 1985. Hélas, on lui a décou­vert un can­cer ; il regagne Brux­elles avec Luci­enne pour y être opéré, mais les métas­tases sont irréversibles et il meurt le 7 avril 1986. Son corps est inhumé au cimetière de Mon­tjustin. Pour la veuve comme pour le père, l’épreuve est dra­ma­tique, imprégnée d’un fort sen­ti­ment d’in­jus­tice. Évo­quant Le stupé­fait qu’il a pub­lié en 1988, Norge écrit à sa bru : « tu as sen­ti toute la détresse de cette stupé­fac­tion. Et si jamais Dieu exis­tait, il aurait bien des comptes à ren­dre à Luci­enne Desnoues et à Norge. Je n’ad­met­trai jamais… ni pour Toi, ma grande ! » Recourant à un anti­dote sem­blable, celle-ci conçoit Dans l’é­clair d’une tru­ite (1990), livre de deuil que sur­plombe la sen­sa­tion du gouf­fre et de l’om­bre, mais où pour­tant le vouloir-vivre et le vouloir-écrire per­cent avec entête­ment.

Octo­bre 1990 : Luci­enne assiste Denise auprès de Norge ago­nisant, note ses dernières paroles, lui promet de veiller aux intérêts de sa veuve. Celle-ci décédée en juil­let 1998, elle recueille les archives famil­iales dont plusieurs man­u­scrits et pub­lie un choix d’inédits de Norge : Les hauts cris, enrichi d’un témoignage de Robert Vigneau avec qui elle échange depuis 1983. D’autre part, elle écrit L’her­bier naïf à la demande de G. Ober­lé : « ensem­ble nous avons le culte de l’ami­tié, l’amour de la poésie, le goût des nour­ri­t­ures ter­restres et celui… de la botanique[23] ». Le recueil adopte le même style “glos­saire” que les bes­ti­aires ou Le com­poti­er mais, fait sig­ni­fi­catif, insiste sur les espèces trompeuses ou mal­faisantes. De même, faisant large place à la gent ani­mal­ière – chat, hibou, papil­lon, etc. –, Un obscur par­adis (1998) présente de nom­breux traits amers, ironiques, frisant par­fois le cynisme, avec plusieurs allu­sions à la mort.

Si le décès pré­coce de Jean reste une épreuve inguériss­able, la thébaïde de Mon­tjustin demeure prop­ice aux vis­ites d’amis, tels Serge Fio­rio ou André Lom­bard, à la lec­ture, aux prom­e­nades dans la gar­rigue, à l’en­tre­tien des sou­venirs. Luci­enne con­cocte une Antholo­gie per­son­nelle[24], pas­tiche La Fontaine sous le titre ana­gram­ma­tique Les fables d’É­talon naïf[25], pré­pare une réédi­tion de ses poésies com­plètes. Mais l’âge la prend de court : elle meurt le 2 aout 2004 à Manosque, est inhumée près de son cher Jean, non loin de L. Jacques. Nous restent ses livres. Ils témoignent d’un désir insa­tiable de trans­met­tre tout ce qu’elle a reçu et trans­fig­uré : l’af­fec­tion pour le frag­ile monde naturel, la vie paysanne et les métiers d’autre­fois, la force de la femme, la pas­sion fer­vente de la langue, de l’im­pres­sion­nisme au ver­bolud­isme… sans oubli­er cette belle résilience qui a trans­mué une enfance orageuse en grand amour con­ju­gal et mater­nel.

Daniel Laroche


[1]    Antholo­gie per­son­nelle, 1998, p. 25.
[2]    Let­tre du 26.06.43.
[3]    Cf. Michel MERCIER, Colette et Luci­enne Desnoues, dans Cahiers Colette, n° 23. Con­tient le texte inté­gral des dix let­tres de Colette entre 1947 et 1953.
[4]    Entre­tien avec Jean-Louis Jacques, RTB, 1970.
[5]    Librairie ouverte à Luci­enne Desnoues, RTB, 28.11.71. Cf. aus­si Colette aurait cent ans, causerie de L. Desnoues à l’AR­LLFB, 1973.
[6]    Biographe de J. Giono.
[7]    Elle chantera plusieurs poèmes de L. Desnoues sous le titre Mes amis, mes amours (1968).
[8]    L’ar­bre de famille, “Pour Isabelle et Sylvie, mes filles”. Repris à la fin de l’Antholo­gie per­son­nelle.
[9]    Qua­trains pour crier avec les hiboux, 1984.
[10]   L. Desnoues inter­viewée par Pas­cale Haubruge, Le Soir, 02.06.98.
[11]   Ils met­tront en musique des poèmes de Luci­enne sous le titre La cerise de Mont­moren­cy (1981).
[12]   Librairie ouverte.
[13]   Let­tre du 22.06.54. « Nous revoilà der­rière les bar­reaux brux­el­lois », écrira-t-elle en aout 1960.
[14]   Librairie ouverte.
[15]   Poème en hom­mage à L. Jacques, mort en avril 1961. Repris dans Les Ors.
[16]   Causerie aux Midis de la Poésie, 30.01.62.
[17]   Entre­tien avec Gisèle Leibu, dans Cent auteurs, 1982.
[18]   Antholo­gie per­son­nelle, p. 11.
[19]   Entre­tien avec J.L. Jacques.
[20]   Dans Con­tes et légen­des de Bel­gique vus par les pein­tres naïfs, 1988.
[21]   « Pas de dents, l’air bête / Pas, dedans l’her­bette ».
[22]   L’her­bier naïf, p. 10.
[23]   Pré­face de Gérard Ober­lé à L’her­bier naïf (1994).
[24]   Actes Sud, 1988.
[25]   Éd. du Jais, 2022.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°214 (2023)