L’appel de la forêt
Veronika MABARDI, Les Cerfs, Esperluète, 2014
Comédienne, familière des planches, de la mise en scène, de l’écriture théâtrale et radiophonique ou de la poésie, Veronika Mabardi est aussi une romancière sensible, à la voix très personnelle. C’est de voix aussi, ou plutôt de parole, qu’il s’agit dans Les Cerfs, roman en parfaite symbiose avec les nombreux dessins d’Alexandra Duprez qui l’illustrent.
Blanche est une petite fille dont la mère a été emportée par la maladie. Depuis cette disparition, elle s’est réfugiée dans un mutisme absolu qui désole son père et son frère, tout à fait désarmés devant ce comportement. (Plus tard, à propos des paroles du prêtre prononcées lors de l’enterrement, elle pensera « Les paroles, c’est pour s’arranger avec la vérité quand ça coince. ») En désespoir de cause, le père et le frère la confient à Annie, une jeune femme, naguère enseignante, qui vit dans une maison isolée, à l’orée de la forêt, pour être plus proche de l’homme qu’elle aime, un scieur de bois du nom de Ian, mais qu’elle n’appelle que Monamoureux. Toutefois, celui-ci « a quitté la petite maison pour faire de la place à Blanche ». Ce que le père et le frère savent de celle qui va accueillir Blanche, c’est « qu’Annie aime les enfants, qu’elle a une patience d’ange, que tout ira bien ». Tout va bien en effet, même si Blanche persévère dans son mutisme. Elles s’entendent au mieux, toutes deux, à travers une relation confiante et affectueuse, « blanche » elle aussi, de la part de la petite fille. « Blanc, c’est la lumière et la lumière contient toutes les couleurs, même celles qu’on ne voit pas ». Annie, elle, n’arrête pas de lui parler. Elle lui raconte notamment le renard. Celui que Blanche va découvrir un jour en s’aventurant pour la première fois dans la forêt. C’est aussi sa première rencontre quasi totémique avec ce monde des animaux, des arbres et de l’eau du ruisseau où elle construira un barrage avec Ian qui, maintenant, refait de fréquentes visites à la maison d’Annie. Après le renard, ce sont les cerfs, et aussi la puissance occulte de leur brame, qui vont entrer dans la vie de Blanche comme des signes fraternels et annonciateurs de nouveaux mystères à découvrir. « Blanche met les deux mains sur sa bouche, l’une par-dessus l’autre, pour ne pas crier le même cri. Sans les mains, elle aurait appelé aussi, à perdre son contour. Pour devenir autre chose qu’une fille. Autre chose qu’un renard ».
Blanche s’entend bien avec Ian qui lui-même affectionne celle qu’il appelle «Moustique ». Ils vont ensemble dans la forêt et jouent volontiers aux dames, un jeu où Annie est régulièrement battue par son amant. Dans sa richesse poétique, le roman de Veronika Mabardi abonde en symboles aussi signifiants que ce damier sur lequel se joue en filigrane une partie plus concernée par la chair de la vie. Et par un ballet plus intime entre perdants et gagnants. Les premiers mots enfin prononcés par Blanche seront pour Ian qu’elle vient de battre au jeu. La présence de Blanche a‑t-elle concouru à la prise de conscience par Ian de ses propres rapports avec Annie ? Quoi qu’il en soit, deux éléments le tourmentent : l’un a trait à son passé, l’autre à l’avenir redouté comme un enfermement dans l’amour d’Annie qu’il quitte pour une « parenthèse ». Tout est devenu compliqué. Les sentiments se bousculent chez les uns et les autres. Annie est déstabilisée, jalouse aussi. Blanche ayant retrouvé la parole va retourner chez elle. Avant, Ian a osé lui parler non pas comme à une enfant, mais comme « à la femme cachée dans cet enfant, son égale, qui a soutenu son regard » : « Si tu m’appelles (…) Même dans dix ans, même quand tu seras vieille. Si je suis vivant, je répondrai. Même si je ne sais pas quoi dire ».Une dernière fois, avant de rentrer dans sa famille, Blanche retourne dans la forêt et y croise un cerf dont les bois attestent la maturité : « Viens…, j’ai pas peur, (…) J’ai été un cerf avant, la forêt était grande, mais je n’étais pas perdue dedans ».
Roman tout en nuances et arrière-textes que cette évocation ne peut qu’effleurer ou altérer, Les Cerfs apparaît avant tout comme le parcours poétique d’une initiation à la vie, à ses mystères, à ses incertitudes et à ses séductions. Quant aux œuvres d’Alexandra Duprez, leur langage graphique, et particulièrement leurs entrelacs d’écheveaux, s’inscrivent subtilement dans ce contexte paradoxal de l’enfermement dans le silence et des premiers appels de l’élan vital.
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°184 (2014)