Veronika Mabardi, Maisons d’enfance

Une maison c’est quand tu peux fermer la porte

Veroni­ka MABARDIMaisons d’en­fance, Luce Wilquin, 2003

Voici un livre qui se veut l’his­toire d’en­fances partagées, par la grâce et la force du réc­it qui les assem­ble. Il con­cré­tise le pro­gramme lancé par le Cen­tre cul­turel région­al du Bra­bant wal­lon, pour sa sai­son 2002–2003, dédié à toute une série d’ac­tiv­ités socié­tales, sous l’in­ti­t­ulé Une sai­son par­ti­c­ulière, voy­age dans l’in­tim­ité. Sym­bole de l’in­tim­ité et de toute vie intérieure, la mai­son est dev­enue le champ priv­ilégié d’Une sai­son par­ti­c­ulière. Pour enquêter sur les maisons d’en­fance d’un cer­tain nom­bre d’in­di­vidus, encore fal­lait-il qu’ils en aient eu ou con­nu une. Veroni­ka Mabar­di a ren­contré dix per­son­nes, des hommes, des femmes et un enfant, de con­di­tions sociales dif­férentes, mais habi­tant toutes le Bra­bant wal­lon, qui ont accep­té de bavarder avec elle et de lui con­fi­er leurs sou­venirs. Ac­compagnée par la dessi­na­trice Réjane Hal­let, qui a cap­té des images d’am­biance, l’au­teure a provo­qué puis noté les bavardages échangés et les a amal­gamés à son pro­pre jour­nal intime.

C’est donc son vécu, sa pa­role, tra­ver­sés de toutes les con­ver­sa­tions, qui nous sont rap­portés et qui vont refléter une cer­taine idée de l’hu­man­ité. La pre­mière par­tie, inti­t­ulée « Car­net de bord », retrace le voy­age, les ren­con­tres, les impres­sions de celle qui enreg­istre avec in­térêt. Les réc­its croisés s’y entremê­lent sans que rien ne dis­tingue trop le poème de l’in­terview, sauf, par­fois, le change­ment de ty­pographie. Le mélange est lisse mais cha­toie de toutes les couleurs de la diver­sité. En fait, la nar­ra­trice, la rap­por­teuse s’est effor­cée d’ou­vrir les portes comme elle a ouvert les bouch­es qui se sont mis­es à par­ler. Elle n’a cessé de réa­gir à ce qu’elle entendait des enfances rap­pelées, se sou­venant aus­si de la sienne et en super­posant le réc­it aux autres. Ain­si, l’év­i­dence a pris corps : écrire, c’est à la fois être un passeur et se trans­former au gré de tout ce que l’on passe. La deux­ième par­tie, ce sont les « Portes », celles qui n’ont pas changé, celles que l’on rou­vre après tant d’an­nées, celles qu’on ne pour­ra pas forcer, celles qu’on a oubliées. Ces portes refer­mées sur un intérieur où l’on voudrait plonger à nou­veau, en soi comme avec d’autres et que l’on tente tout de même d’évo­quer par bribes.

La dernière par­tie, « Inven­taires », tente, pré­cisé­ment et par le menu, de col­la­tion­ner tout ce qui com­po­sait une vie d’autre­fois et son décor : les ques­tions qu’il faut (se) pos­er, le défilé des sen­sa­tions, des lumières, des ombres, des indi­vidus et des foules. Les bruits, les odeurs, les objets, comme ces myoso­tis dans un petit car­net, le cri de la mère annonçant le repas bien­tôt prêt : « La pas­ta è col­laaaaaataaaaaa ! »… Car tous ne par­lant pas bra­bançon wal­lon, c’est ain­si que l’his­toire avance. Et le reste est lit­téra­ture.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)