Nicole Malinconi, À l’étranger

Comment le bruit étranger devient musique

Nicole MALINCONIÀ l’é­tranger, Le grand miroir, 2003

malinconi a l'étrangerLe bruit étranger, c’est la langue, ce pas­sage obligé pour être du pays où on vient d’ar­riv­er et où on va demeu­rer. Pour tou­jours ? Le père le dit. En tout cas, on le croit. La petite fille doit faire l’ap­prentissage des choses les plus famil­ières, hors la mai­son où le père ital­ien et la mère belge for­ment autour de l’en­fant le seul en­vironnement cer­tain, avec les valis­es qui pro­lon­gent le sen­ti­ment du départ. Elle se sent étrangère partout ailleurs, même si la Toscane est la région natale du père et s’il est enten­du qu’on y est venu pour commen­cer une nou­velle vie.

Peu à peu, le bruit étranger devient musique, l’en­fant s’appri­voise et, d’un mot pronon­cé là où il faut, comme venant du plus pro­fond d’elle-même, elle con­naît un jour le con­tente­ment. À racon­ter son expéri­ence per­son­nelle de la déter­ri­to­ri­al­ité, Nicole Mal­in­coni ne nég­lige aucun détail du boule­verse­ment que peut re­présenter une telle trans­plan­ta­tion pour qui­conque. Boule­verse­ment posi­tif en principe pour le père qui fait retour au pays, retrou­ve les siens —I Miei — et place tous ses es­poirs et les économies du ménage dans la fa­brique de chaus­sures qu’il crée. Moins posi­tif pour la mère qui ne s’adaptera à ses nou­velles con­di­tions de vie qu’en y impor­tant des images sou­venirs et des mar­ques de dis­tance. L’en­fant note toutes les nouveau­tés, les paysages, les odeurs, la couleur des fruits, les voisins, les amies d’é­cole, les chan­tiers de l’ex­ten­sion urbaine où par­lent et chantent les maçons. Même les événe­ments du monde lui parvi­en­nent, passés au fil­tre des cris dans la rue ou des his­toires que ra­conte la mère, et exposent leur diver­sité face à face : Staline est mort et la princesse Mar­garet d’An­gleterre n’épousera pas le capi­taine Peter Townsend. On retrou­ve ain­si la manière si per­son­nelle de Mal­in­coni qui trou­ve son chant dans la mise en voix simul­tanées de tout ce qui fit le bruit quo­ti­di­en de la vie intérieure. Elle enreg­istre le tout-venant des sen­sa­tions, des plus infimes et for­tu­ites aux plus absolues car cha­cune ré­sonne sur l’autre. Quant au sen­ti­ment, à l’é­mo­tion, ils tien­nent dans le seul frémisse­ment d’un mot inat­ten­du dans son con­texte, qui mar­que la phrase entière de son aug­ment. Le mot « livré », par exem­ple, — « toute chose vous lais­sait seul et livré » — qui suf­fit à décrire la peur devant l’in­con­nu ou l’in­com­préhen­si­ble. Ce réc­it est dou­ble. Dévolu pour la plus grande par­tie au séjour « à l’é­tranger », il s’ou­vre sur un nou­veau change­ment. Cette fois le voy­age se fait en sens inverse, de l’I­tal­ie vers la Bel­gique, mais les repères sont brouil­lés, les cer­ti­tudes envolées, on re­devient subite­ment pas­sager : « pour un re­tour, c’é­tait un aller ». La vision ultime, un film appelé À l’en­fer et retour, sym­bol­ise-t-elle mys­térieuse­ment l’adieu au secret des jeunes années ? Le voy­age se con­fond avec la dernière mal­adie d’en­fance. Au lecteur de tir­er la con­clu­sion d’un réc­it qui ne se ter­mine pas. Mais elle ne sera que pro­vi­soire.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°129 (2003)