Nicole Malinconi, Au bureau

Une vie de bureau

Nicole MALINCONIAu bureau, Aube, 2006

malinconi au bureauLoin d’être antin­o­mique, le cou­ple vie-tra­vail existe bel et bien et occupe un espace sou­vent con­sid­érable dans la vie de cha­cun, qu’on le déplore ou pas. Non que les intéressés, ces per­son­nages que Nicole Mal­in­coni désigne de leur seul prénom au mieux, n’aient pas une vie au-dehors, ou même une vie intérieure, mais celle-ci se dépouille dès qu’ils pénètrent au bureau, ce lieu imper­son­nel dont l’au­teur fait le théâtre sym­bol­ique de son dernier roman. Par­fois leur présence n’est qu’al­lu­sive, à peine évo­quée, presque anonyme – «une ……» –, comme si cela n’en valait pas la peine. Ce n’est bien sûr pas le cas, mais une manière de dire, repro­duire un dis­cours, une rumeur, une mim­ique, à quoi on recon­naît la récep­tiv­ité, l’hu­man­ité de l’au­teure qui se devine sous un relief dis­cret et si sin­guli­er.

En effet, Mal­in­coni s’y entend en matière d’al­lu­sion. D’un sim­ple signe, d’un mot à l’é­cart ou d’une ponc­tu­a­tion, par­fois, elle sug­gère, décrit, déploie ce qui deman­derait un para­graphe entier à d’autres. À tra­vers quelques fig­ures, quelques noms, aux­quels, à tour de rôle, un chapitre est dévolu, elle installe pro­gres­sive­ment tout un réseau de rela­tions, une microso­ciété qu’anime bien­tôt, mine de rien, la vraie vie. Non pas à la façon d’une «grande famille», qui n’ex­iste que dans les dis­cours offi­ciels de la direc­tion ou de ses porte-voix, qui s’adressent au «petit per­son­nel», lors des récep­tions de fin d’an­née, des mis­es à la retraite ou encore d’an­nonces de restric­tions, mais selon un rap­proche­ment d’in­di­vid­u­al­ités con­fron­tées à un des­tin com­mun. Se révè­lent alors des liens insoupçon­nés entre gens con­cernés par le même phénomène d’usure ou d’ex­clu­sion qui vont ensem­ble se décou­vrir une aspi­ra­tion imprévue à la sol­i­dar­ité. À par­tir de petits riens ou presque, de noms sans corps ou vis­ages évi­dents, de sil­hou­ettes apparem­ment falotes, Mal­in­coni va dévelop­per une vital­ité nou­velle en leur don­nant en partage cette human­ité dont elle est si prodigue à bas bruit. En douceur donc, mais irré­sistible­ment, une his­toire se met en bran­le, des per­son­nages pren­nent con­sis­tance et l’en­gage­ment du lecteur se resserre. De nota­tions infimes, isolées, le lan­gage se pré­cise, se den­si­fie. Et bien­tôt, au-delà d’une poignée d’in­di­vidus, c’est un prob­lème de société qui est dénon­cé et con­tre quoi il faudrait se révolter sans doute, si ne l’emportait la force de l’habi­tude ou si la force de la vie mal­gré tout, comme la promesse d’une nais­sance, ne remet­tait tout en ques­tion. Ce qui lie durable­ment le lecteur au texte, c’est sa fonc­tion empathique, si effi­cace dans sa dis­cré­tion qu’elle com­mu­nique presque sans mots l’im­pres­sion d’être au-dedans : à l’in­térieur de l’his­toire, dans le dis­cours même, dont les vari­antes de tran­scrip­tion, de ponc­tu­a­tion, de gra­phie induisent l’é­tour­dis­sante vérité. Déjouer la langue, ne pas se laiss­er piéger par le tout-venant, le machi­nal, l’im­posé, l’é­ti­quette, la mode, l’au­torité, la hiérar­chie, comme l’il­lus­tre si bien son Petit abécé­daire de mots détournés, telle est la leçon sans maître que délivre une fois de plus Nicole Mal­in­coni.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)