Nicole Malinconi, Da solo

Questions de regards

Nicole MALINCONIDa solo, Les Éper­on­niers, 1997
Nicole MALINCONIRien ou presque, Les Éper­on­niers, 1997

malinconi da solo les eperonniersAprès  s’être  attachée, dans  Nous deux, aux rela­tions sub­tiles d’une mère et de sa fille, c’est à la fig­ure d’un père que Nicole Mal­in­coni con­sacre Da solo, son dernier roman, comme s’il s’agis­sait de combler les vides de la mémoire famil­iale. Le réc­it com­mence juste après la mort de l’épouse, quand le sen­ti­ment d’être arrivé au terme engage l’af­flux des souve­nirs. Tout s’é­grène alors et se déroule, de manière sou­vent imprévis­i­ble, depuis les heures chaudes d’une jeunesse ital­i­enne jusqu’à l’er­rance pro­pre aux employés d’hô­tels et à la fix­a­tion en Bel­gique, résumant la lente accep­ta­tion de la sta­bil­ité. Mal­in­coni, fidèle à son art de l’empathie, a com­posé ici un mono­logue boulever­sant, qui embrasse au plus intime la musique du nar­ra­teur. La syn­taxe, le vocab­u­laire y tra­duisent fidèle­ment les hési­ta­tions et les bal­butiements, les élans, la révolte et le déses­poir du anti­héros de Da solo. À aucun moment on ne parvient à faire de ce livre une lec­ture vrai­ment silen­cieuse.

La ques­tion du lan­gage — qu’on l’ait reçu en héritage ou qu’on décide de se l’appro­prier — est d’ailleurs cru­ciale dans ce roman qui est aus­si l’his­toire d’un exil. On part un jour, mu par l’in­ex­primable désir d’aller au-delà, on quitte l’opac­ité des habi­tudes pour s’in­staller dans une langue, un pays qui ne se dépar­tiront jamais tout à fait de leur car­ac­tère d’é­trangeté. Finale­ment, on ne sait pas si on a bien fait. Mais on cesse de s’en inquiéter. Nicole Mal­in­coni rend hom­mage à cette aven­ture comme une fille regret­terait d’avoir trop longtemps ignoré la témérité et la mélan­col­ie de la fi­gure pater­nelle :

Car main­tenant, les vis­ites de Lisa nous ser­vent, à elle et à moi, pour par­ler d’a­vant, du passé, de beau­coup de choses du passé qui n’ont pu se dire ni se vivre quand elles devaient, de com­ment, dans le passé, le père et l’en­fant étaient comme empêchés d’être père et enfant, de com­ment l’empêchement fai­saient d’eux des étrangers, et de la dou­leur que cela fai­sait au père, et de com­ment elle com­prit, plus tard, que c’é­tait une dou­leur pour elle aus­si. 

Le père de Da solo engage ain­si, de regrets en menus espoirs, d’oblig­a­tions quoti­diennes en pen­sées « défa­vor­ables », une ré­flex­ion sur le temps qui s’é­coule. Il jauge ce qu’il a pu gag­n­er, au fil des renon­ce­ments, et la pro­fondeur de la blessure que ces der­niers lui ont causée. Ce furent la belle Nina, la ville de Dres­de, un sty­lo, un Bor­sali­no, et un ouvrage enfer­mé dans l’ar­moire de sa mère (« La div­ina com­me­dia » de Dante Alighieri), que sa famille et la guerre l’ont empêché d’ap­pren­dre à lire. Pour­tant, Da solo en est la preuve, un savoir est passé. Le vieux père, auquel il avait été refusé, a fini par le trans­met­tre.

Chez Mal­in­coni, chaque détail, soudain dé­couvert par un regard inédit, pos­sède l’heur de révéler l’u­nivers, chaque geste recèle le secret d’un des­tin. Une philoso­phie faite d’at­ten­tion, de disponi­bil­ité, d’une cer­taine humil­ité se con­stru­it au fur et à mesure que se répè­tent les infimes devoirs du quo­ti­di­en, et nous oblige à redéfinir notre pro­pre vi­sion du monde. Quelque chose se sera mo­difié, dans la façon de saisir une tasse, d’ôter un vête­ment, d’ob­serv­er une tache d’hu­mid­ité sur un mur, et la vie en sera trans­fig­urée.

malinconi rien ou presqueAin­si celle du vieux père de Da solo, ain­si celle des per­son­nages des soix­ante nou­velles du dernier recueil de Mal­in­coni, Rien ou presque : une tem­pête dans un verre d’eau, un bruisse­ment de feuil­lage ravi­vant la mémoire, la volon­té inex­plic­a­ble d’aller au-devant d’un sourire. Sans affé­terie et presque sans lyrisme, de grandes révo­lu­tions s’opèrent, qui jamais ne nég­li­gent ni ne trahissent les plus sim­ples don­nés de l’ex­is­tence humaine. Tout cela parce qu’un œil, brusque­ment et peut-être gra­tu­ite­ment, s’est dessil­lé… « On pense qu’on aurait pu voir ça au com­mencement, dès notre hasardeuse venue, notre aveuglante sor­tie au dehors du ven­tre qui nous por­tait, dès le souf­fle brûlant qui nous fit nous dépli­er de l’in­térieur et crier et met­tre sur toute chose des mots con­venus et par­ler une langue. »

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°99 (1997)