Mère(s) et fille(s)
Nicole MALINCONI, Elles quatre. Une adoption, avec les dessins d’Evelyn Gerbaud, Esperluète, 2012
Elles sont quatre, dans le “conte” que nous propose Nicole Malinconi, qui l’annonce en clair dans le titre Elles quatre, qu’elle sous-titre aussitôt Une adoption. Le lien entre ces deux formules trouve son explicitation au cours du récit. Qui sont les quatre “elles” ? on peut le dire sans déflorer l’essentiel du texte, plus poème que narration sans doute. D’abord l’enfant, une fille, abandonnée par sa mère à la naissance et puis adoptée par une femme qui n’a pas pu enfanter.
L’adoption par un couple en fait s’insère dans un cadre familial complet. Cette fille devenue adulte donnera le jour à une fille : elles seront quatre, au final : la mère adoptive, la fille, la (toute) petite mais aussi l’absente, la mère de chair qui a abandonné. Deux mères donc, et deux filles. Mais la séquence dans ces couples comme le lien de l’une à l’autre diffère. De même que diffèrent la maternité biologique et la maternité par adoption. Différence à bien examiner car elle est toute relative, comme le montre Malinconi. Qui est la mère la plus authentique, de celle qui va de soi parce qu’elle a engendré, ou de celle qui a élevé un enfant ? Si la première a renoncé à l’enfant qu’elle a mis au monde, n’est-ce pas la seconde, celle qui a substitué ses mains, ses bras, sa voix, son regard, sa tendresse à l’absence de tout lien primitif ? Nicole Malinconi ne borne pas son examen à cette équation simple. Elle expose une situation beaucoup plus complexe, reprenant les faits et le ressenti en amont puis observant la suite. Déjà se présente une énigme à propos de la mère, celle qui abandonne, se pose une foule de questions auxquelles il est impossible de répondre, puisqu’elle a disparu sans donner de raison. Quant à l’autre, celle qui adopte et remplit totalement le rôle de la mère, on apprend qu’elle n’a pas pu avoir d’enfant et qu’elle porte encore comme une culpabilité le poids de cette stérilité inexpliquée. Aussi, lorsque sa fille à son tour éprouve des difficultés à concevoir, elle se demande si elle n’a pas transmis ce trait néfaste à son enfant, comme si l’adoption était elle aussi susceptible de transmissions génétiques. Il n’en est rien, mais dans le récit de Malinconi, cette problématique est saisie au plus profond. Il s’agit de poser les questions fondamentales, concernant la vie, la filiation, le sens de tout cela, et le couple accessoirement. Jamais en termes directs, mais à travers des échanges rapportés, des effleurements, le plus souvent. Mais aussi le souvenir d’un manque, une souffrance inoubliée et un soupçon : peut-être faut-il oser avoir un enfant pour le concevoir. Interrogation intime sans doute ou problématique universelle, on reconnaît là chez l’auteure la nécessité de faire savoir, de témoigner.
Jamais Nicole Malinconi ne s’exprime en ces termes de constat ou de devoir. Loin de toute généralité tout autant que de la référence précise au documentaire, elle adopte le seul discours qui vaille pour rendre compte d’une telle réalité, le littéraire. Laisser les mots advenir, comme elle le dit souvent, c’est sa démarche. Ces mots qui sont la seule résistance au silence, au manque, à l’incertitude. Ces mots entendus, perdus, selon elle, bruts le plus souvent, qui entraînent la pensée, mais qu’il faut pourtant guider. Non pas en les enserrant dans une syntaxe complexe, guindée qui ne leur conviendrait guère par ce qu’elle imposerait de loi, mais qu’elle laisse aller, dans des énumérations parfois litaniques et qui s’insèrent tout naturellement dans des suites de présentatifs : “c’est… il y a…
Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette écriture aux allures si simples est le fruit d’une décantation rigoureuse, d’un travail qui dénude la langue jusqu’à l’os pour ensuite recréer une parole inouïe.
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°174 (2012)