Nicole Malinconi, La porte de Cézanne

Porte poétique en prose

Nicole MALINCONILa porte de Cézanne, Esper­luète, 2006

malinconi la porte de cezanneNicole Mal­in­coni est l’écrivaine qui donne la parole à ceux et celles qui n’y ont pas droit : les mères per­dues dans un hôpi­tal voué au silence, les déshérités dans l’at­tente, le père étranger, les enfants ou les pros­ti­tuées. Aujour­d’hui, voilà qu’avec déli­catesse, elle con­fère le don de lan­gage à un objet : une porte. Certes, le thème de la porte a don­né lieu à de nom­breux réc­its allé­goriques. Le thème, oui, mais la chose? Je ne vois guère, avant cette Porte de Cézanne, qu’un poème de Fran­cis Ponge inti­t­ulé «Les plaisirs de la porte» pour se con­sacr­er à cet objet fam­i­li­er sans lui con­fér­er une quel­conque valeur sym­bol­ique.
Et c’est bien de poésie qu’il s’ag­it ici aus­si. Pour­tant, la voix de Nicole Mal­in­coni se recon­naît à l’o­ral­ité qu’elle char­rie, à ses tour­nures famil­ières, à l’emploi du pronom «on», au recours à la phrase nom­i­nale et à d’autres procédés qui se ren­con­trent en général surtout dans le roman. Or, pré­cisé­ment, dans les petits textes en prose de La porte de Cézanne, Mal­in­coni a réus­si à muer son style nar­ratif en écri­t­ure poé­tique.

La poésie ici se joue d’abord dans le lien qui unit texte et dessins, comme dans tous les livres pub­liés aux édi­tions Esper­luète. Les encres de Jean-Gilles Badaire, qui sont joli­ment imprimées sur des pages qua­si trans­par­entes, sont presque abstraites, mais on peut y voir, en effet, des porch­es, des arcades ou des portes, si bien qu’une espèce de dia­logue troué se noue entre les mots de Mal­in­coni et les dessins de Badaire. Il ne s’ag­it ni de para­phrase, ni d’il­lus­tra­tion, mais d’un jeu d’in­ter­pré­ta­tions récipro­ques. Ensuite, la poésie se niche dans le regard orig­i­nal que Nicole Mal­in­coni pose ici sur le monde. L’écrivaine nous fait prêter atten­tion à un objet réduit d’habi­tude à son rôle util­i­taire : ces portes, qui pro­tè­gent nos indi­vid­u­al­ités et nos biens dans un monde égoïste, devi­en­nent presque mys­térieuses, inso­lites, douées de vie.

Enfin et surtout, la poésie naît du traite­ment du lan­gage. Elle s’en­tend non seule­ment au rythme sen­si­ble des phras­es, posées, pleines de silence et de répéti­tions, apaisantes et graves, comme dans les textes nar­rat­ifs de Mal­in­coni. Mais elle gît aus­si dans de minus­cules acci­dents de lan­gage, de mod­estes réflex­ions lin­guis­tiques. Relevons ain­si, dans la phrase lim­i­naire, ce jeu de mots à pro­pos de l’ex­pres­sion «allant de soi», qui s’ap­plique en même temps à la pen­sée de la porte et à son mou­ve­ment dans le réel. Et, dans le cours de la même phrase, soulignons égale­ment l’im­pli­ca­tion, quant aux mots «dedans » et «dehors», de la posi­tion de l’homme vis-à-vis de l’ob­jet : «Rien de plus inaperçu qu’une porte, de plus allant de soi, on pour­rait dire; tirée ou poussée par celui qui va ou vient, entre ou sort, tout occupé à entr­er ou à sor­tir sans la pren­dre en con­sid­éra­tion, elle, sans même pos­er le regard dessus, oubliant son exis­tence; sans quoi, pour­tant, il ne pour­rait pas dire qu’il est dedans ou dehors, con­damné qu’il serait à se tenir dans un non lieu anonyme, ni entré ni sor­ti, errant dans le neu­tre, étant nulle part, finale­ment.»

Lau­rence Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)