Le gai désespoir d’écrire et de vivre
Nicole MALINCONI, Que dire de l’écriture ?, Lansman, coll. « Chaire de poétique », 2014
Qui a déjà assisté à un entretien littéraire avec Nicole Malinconi, sait comment, dans une grande concentration, une belle humilité et une véritable générosité, elle s’emploie à répondre au plus juste, et ce, malgré les contraintes d’un exercice souvent difficile. L’auditeur en sort généralement ému par cette parole vraie, sans effets rhétoriques faciles, sans séduction mercantile. Pour le dire autrement, elle donne à entendre une parole libérée de la gangue communicationnelle imposée par la société du spectacle auxquels n’échappent ni la littérature ni son commerce.
Dans ces moments-là, elle plonge en elle, puise à la source de tout ce qu’elle a déjà compris de l’écriture. De son écriture. Elle parle avec ce qu’elle en sait ; sa pensée est a priori. Avant la parole. Comme il en est pour les philosophes, les linguistes, les sociologues, les autres penseurs, les critiques littéraires aussi. Or Nicole Malinconi n’est ni chercheure ni théoricienne, elle est écrivaine et comme elle l’affirme, c’est écrire qui fait apparaître sa pensée, et non l’inverse. Aussi pour se hisser à la hauteur des enjeux de la Chaire poétique de l’Université catholique de Louvain où elle a été invitée en octobre 2012 et répondre à la demande – dire la genèse de son œuvre et le geste créateur –, elle a décidé d’utiliser sa méthode : écrire. Et lire ensuite oralement les textes survenus. En somme, de faire ce qu’elle a réussi avec Vous vous appelez Michelle Martin et Séparation : se laisser guider par une question sans que jamais les réponses ne se muent en discours, ne deviennent autre chose que de la littérature, autre chose que le point de vue de la littérature sur le monde, un savoir si précieux et singulier, trop souvent étouffé ou annihilé.
Ce sont les textes de ces quatre conférences de la Chaire poétique qui nous sont donnés à lire dans ce volume. Ils sont d’autant plus importants que dans son œuvre, Nicole Malinconi aborde très rarement la question d’écrire, contrairement à Annie Ernaux par exemple, à qui on la compare souvent. Elle est davantage dans le faire de son œuvre que dans le métadiscours, la pensée sur. Si on ne peut dire que cette question l’a toujours taraudée – elle n’a commencé à écrire qu’à l’âge de trente-huit ans, à partir de la première phrase d’Hôpital silence, elle en est devenue obsédée. Depuis, l’écriture est, comme elle dit, une « nécessité », qu’elle considère comme « un état » plutôt que comme « une condition », un état qui, comme tout désir, « fait de vous un indigent et un vivant à la fois ». Les textes sont comme un parcours libre qui laissent voir comment Nicole Malinconi et son écriture semblent marcher l’amble. Qu’elles se débattent avec des questionnements d’un ordre pareil, achoppent sur des butées semblables, vivent des combats identiques : sortir du magma, apprendre à trahir pour exister, parvenir à (se) séparer. Et l’écrivaine d’arriver au constat qu’elle n’écrit pas ce qu’elle veut, de la manière qu’elle veut : « Au fond, on ne décide pas comment on écrit ; c’est un mystère ; c’est comme le visage ; ça ne tient qu’à votre vie trouée ». Que ce qu’elle écrit n’est ni roman ni essai, mais des textes à partir de la vie des gens et des mots. Ceux des femmes qui venaient se faire avorter à l’hôpital, ceux de sa mère, de son père, d’autres encore, ceux de Michelle Martin et les siens, en analyse. Les mots tels qu’ils sont, maladroits, disparus dès qu’apparus ; les mots qui s’assemblent mal, ou de biais, de guingois, voire de travers ; les mots qui nous enserrent, échappent, libèrent ; les mots avec le manque qui les constitue. Un manque impossible à combler. Un manque, un vide d’où naît l’écriture. Un vide qui est au cœur de nos vies, à tous. Dont on ne peut faire fi. Comme de la mort. Alors, écrire, comme exister, s’avère un « mouvement vivant entre vie et mort, comportant la mort, dans le savoir non pas de la mort, mais de ce qu’il va avec elle. » La beauté du texte de Nicole Malinconi est de nous faire entendre comme pour la première fois, comme si nous ne l’avions jamais entendu de toute notre existence, ce qu’est la vie, de quoi elle est constituée : de la langue, du désir, du corps, de la douleur, d’autres choses encore, de la mort ; qu’elle est un mouvement. Un gai désespoir. Et nous lecteurs, au bout du livre, de nous sentir vivants, vraiment vivants.
Michel Zumkir
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°182 (2014)