Nicole Malinconi, Séparation

Dire, savoir, ignorer

Nicole MALINCONI, Sépa­ra­tion, Les liens qui libèrent, 2012

malinconi separationDans Nous deux (1993), Nicole Mal­in­coni évo­quait, sur le mode d’une remé­mora­tion tein­tée de fatal­isme, la rela­tion qua­si fusion­nelle d’une fille à sa mère, de la petite enfance à l’âge adulte. Avec Sépa­ra­tion, l’auteure reprend aujourd’hui la même ques­tion, mais avec la volon­té d’en élu­cider les ressorts cachés. Qua­tre épisodes sont ain­si relatés dans un appar­ent désor­dre, les trois pre­miers suc­cincte­ment, le dernier plus en détail : deux cures suc­ces­sives chez des psy­ch­an­a­lystes hommes, la rup­ture de son cou­ple vécue comme un « désas­tre », une nou­velle cure plus effi­cace avec une psy­ch­an­a­lyste. Qua­tre épisodes dont cha­cun se ter­mine par une sépa­ra­tion, laque­lle vient raviv­er, pour la nar­ra­trice, la néces­sité vitale de gag­n­er enfin son autonomie affec­tive. Car s’il s’agit de se sépar­er enfin de sa mère, il lui faut surtout se sépar­er de cette part anci­enne de soi-même où elle jouait le rôle qu’on avait conçu pour elle.

Chemin faisant, l’on décou­vre l’incroyable com­plex­ité de ce qui est en jeu dans un tel par­cours, en com­mençant par la souf­france qui a mené une per­son­ne, un jour, à entre­pren­dre une analyse avec tout ce qu’elle com­porte de sac­ri­fices. Mal­gré l’écoute de l’autre, l’analysante est de plus con­finée à une grande soli­tude puisqu’elle est seule respon­s­able de ce qu’elle dit, de ce qu’elle ne dit pas, des rêves qu’elle fait la nuit, des sen­ti­ments qu’elle éprou­ve à l’égard de l’analyste, des manœu­vres ver­bales ou com­porte­men­tales dont le plus sou­vent elle ne se rend compte qu’a pos­te­ri­ori. Le livre est donc le réc­it d’un essai de dévoile­ment, de libéra­tion par le dévoile­ment. Mais, con­traire­ment à ce qui se passe en archéolo­gie, rien n’est jamais acquis de manière irréversible, comme le mon­tre l’accumulation des doutes, des hési­ta­tions, des auto­cor­rec­tions, ce dont témoignent les abon­dants « peut-être », « comme si », « au fond », « pour­rait-on dire » : l’acquis, dans la cure, est de nature irrémé­di­a­ble­ment insta­ble.

Le dis­cours de la nar­ra­trice est ponc­tué de plusieurs leit­mo­tivs : le corps, les mots, le désir, le sexe, réal­ités fon­da­men­tales auquel est con­fron­té tout sujet humain, et que cha­cun tente d’articuler l’une à l’autre avec plus ou moins de bon­heur. Un peu comme un casse-tête d’assemblage qui n’aurait pas de solu­tion par­faite, mais dont l’échec con­damn­erait le joueur à un mal-être incur­able. D’autres mots for­ment une chaine métaphorique où s’exprime tant bien que mal ce dont il s’agit de s’extirper : la glu, le mag­ma, la colle, le nœud, la con­fu­sion. Autant de sig­nifi­ants où s’exprime le car­ac­tère indif­féren­cié de l’ancien cou­ple mère-fille, ce cou­ple qu’il s’agit pré­cisé­ment de recon­naitre et de défaire. Or, il s’avère bien­tôt qu’« on a beau savoir, ça ne suf­fit pas ». D’une cure à l’autre, il se con­firme qu’à l’élucidation intel­lec­tive du passé doit s’ajouter autre chose, une sorte d’adhésion men­tale que le texte qual­i­fie quelque­fois d’« acqui­esce­ment ».

Dans cette dialec­tique sub­tile du savoir et de l’ignorance, la nar­ra­trice intro­duit un éclairage sup­plé­men­taire : l’hypothèse non d’une équiv­a­lence mais d’un par­al­lélisme entre la cure psy­ch­an­a­ly­tique et l’écriture. Écrire, en effet, revient à faire émerg­er des mots dont on ne sait où ils vont nous men­er, et qui finis­sent tôt ou tard par « révéler quelque chose d’ignoré de soi ». Des deux côtés sem­ble donc régn­er une même loi, l’acceptation a pri­ori de l’imprévisible et des effets boulever­sants que celui-ci risque de sus­citer. La com­para­i­son néan­moins a ses lim­ites : la parole qui passe dans la cure est essen­tielle­ment fluc­tu­ante, avec pos­si­bil­ité per­ma­nente de sa pro­pre remise en cause, là où l’écriture implique la fix­a­tion du lan­gage, la perte de ce qui n’a pas été écrit, la soli­tude qui vient de ce que le texte a pris son indépen­dance.

Ce qui frappe dans Sépa­ra­tion, c’est qu’il s’agit certes d’un témoignage extrême­ment per­son­nel, mais que le livre ne se réduit aucune­ment à cette fonc­tion égo­tiste. À l’inverse, il n’est pas une leçon théorique sur la cure psy­ch­an­a­ly­tique. L’aventure à laque­lle nous avons affaire, c’est la décon­struc­tion minu­tieuse des mécan­ismes qui sont à l’œuvre dans la cure et dans les épisodes antérieurs qui ont ren­du la cure néces­saire. Les ter­mes tech­niques sont heureuse­ment rares : rouages et roueries de l’inconscient ne s’exposent pas autrement que dans le flux de la parole vivante, au fur et à mesure du démon­tage obstiné et cepen­dant frag­ile qu’elle tente d’opérer.

Daniel Laroche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°173 (2012)