Nicole Malinconi, Si ce n’est plus un homme

Gueules cassées

Nicole MALINCONI, Si ce n’est plus un homme, Aube, coll. “Regards croisés”, 2010

malinconi si ce n est plus un hommeAu fond, depuis ses débuts en écri­t­ure, avec Hôpi­tal silence, un titre qui vaut fig­ure de pro­gramme, Nicole Mal­in­coni n’a eu de cesse ne don­ner la parole à ceux qui en étaient spoliés, à met­tre des mots sur des lieux de silence. Dans ce dernier livre, Si ce n’est plus un homme, plus encore que dans les autres. Le titre, en référence à Pri­mo Lévi, ne pou­vait être mieux choisi. Nicole Mal­in­coni s’ingénie à débus­quer tous ces mécan­ismes insi­dieux qui déshu­man­isent les uns et les autres, qui les défig­urent lit­térale­ment. Mais, à la dif­férence des gueules cassées, ces mutilés de la Pre­mière Guerre Mon­di­ale blessés au vis­age dont les stig­mates étaient bien vis­i­bles, la société pré­da­trice a dévelop­pé des straté­gies per­vers­es pour dis­simuler les humains qu’elle broie.

Comme l’auteur l’explique en préam­bule, “Défaire la fig­ure de l’humain est à la portée de l’humain. Ce serait même un pen­chant, dirait-on. Cela per­siste. Il s’agit main­tenant d’une autre sorte de guerre à l’échelle du monde, cette fois non déclarée comme guerre, ne recon­nais­sant donc pas de vic­times, n’en voy­ant pas. Plutôt que d’une guerre, il ne s’agirait finale­ment plus que d’un sys­tème lui-même, de son ordre ; (…) Comme si la défig­u­ra­tion pou­vait bien attein­dre aus­si les mots des hommes, et men­ac­er leur pen­sée.” Nicole Mal­in­coni se livre ensuite à un véri­ta­ble tour du monde d’événements déshu­man­isants vécus en direct, lus dans la presse, observés à la télévi­sion, remar­quable phare de ces mécan­ismes quand on veut bien garder les yeux ouverts, mais per­fide­ment avilis­sante quand elle cible les bébés, comme le rap­pelle l’auteur. Elle nous con­vie de la sorte à décou­vrir une impres­sion­nante galerie de pré­caires, de parias, de rejetés de la société. Des scènes proches ou loin­taines qu’elle fait se téle­scop­er, par exem­ple en plaçant côte à côte les salariées de chez Car­refour-Bel­gium et les ouvri­ers chi­nois de l’usine Fox­conn. Des dérac­inés qu’elle indi­vid­u­alise en don­nant la parole à Chris­t­ian, obligé de procéder à l’extinction du haut-fourneau HF6 de Seraing , en décrivant ces creuseurs de terre pour y puis­er eau ou min­erais au risque de leur vie. Les enfants ne sont pas épargnés par ces machines broyeuses de vies, comme ceux qui courent les rues et les égouts de Bucarest. Et cela com­mence dès la mater­nité avec les Moth­er Bank, les dona­tri­ces d’ovocytes moné­tarisés. Il y a aus­si ces dérac­inés par la mis­ère ou les guer­res, à la recherche d’une terre d’asile qui est aus­si un droit, mais qui se heur­tent à des citadelles, que ce soient ces migrants de la Méditer­ranée ou ces Polon­ais dis­parus dans le tri­an­gle ital­ien de la tomate, vic­times de mafias crim­inelles. Nicole Mal­in­coni se trans­forme même en sémi­o­logue de nos temps mod­ernes trou­blés lorsqu’elle s’interroge sur l’éthique de l’exposition à notre regard des corps « plas­tinés » par le doc­teur Gun­ther von Hagens ou sur le choc d’une pho­to qui mon­tre la jux­ta­po­si­tion d’un bidonville avec de lux­ueuses vil­las à Sao Paulo. Car notre voyeurisme n’a pas de lim­ites. Servi par l’écriture ciselée de Nicole Mal­in­coni, ces scènes de notre siè­cle, le 21e siè­cle, sont autant de cris que l’auteur n’a pu con­tenir face à nos indé­centes indif­férences. L’impuissance n’est plus une excuse.

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°165 (2011)