Marcel Thiry, une poétique dans la guerre ?

marcel thiry

Mar­cel Thiry

En mars 2016, l’Ambassade de Bel­gique à Kiev a com­mé­moré le cen­tième anniver­saire du corps expédi­tion­naire belge (les ACM), venu prêter main-forte aux armées du Tsar. Celui-ci comp­tait, en son sein, un jeune sol­dat qui deviendrait, après la guerre, une des fig­ures majeures des let­tres belges et fran­coph­o­nes du XXe siè­cle : Mar­cel Thiry. À l’occasion de cette com­mé­mora­tion, le poète Lucien Noullez a été invité à évo­quer, en une con­férence que Le Car­net repro­duit ci-dessous, la fig­ure de Mar­cel  Thiry, dont le pre­mier livre en prose, Pas­sage à Kiev, a été traduit, cette année, par un spé­cial­iste ukrainien de notre lit­téra­ture : Dmitri Tchis­ti­ak.

Une sorte d’effroi m’étreint, à évo­quer Mar­cel Thiry, ici même, à Kiev, cent ans après qu’il y est passé, cinquante ans après qu’il en a ren­du compte dans une série d’articles des­tinés au jour­nal Le Soir, à Brux­elles, et cinquante-six ans après qu’il a briève­ment évo­qué ce périple, au sein d’une col­lec­tion de sou­venirs, dans un numéro d’hommage de la revue Mar­ginales, en 1963. Ce texte, inti­t­ulé Falais­es était, à cette époque et de son pro­pre aveu, la seule auto­bi­ogra­phie de sa main. Il ne savait pas encore, en écrivant Falais­es, qu’il pub­lierait son réc­it de guerre dans Le Soir, ni que cela deviendrait un livre. Mais il pré­cise : « les mémoires, ni le roman auto­bi­ographique ne sauraient aller si loin dans la resti­tu­tion de l’expérience intime que le réc­it par­faite­ment fic­tif en apparence et qui sait éviter tout rap­proche­ment vis­i­ble avec la vie de l’auteur. » Bigre ! Il y a là de quoi me faire trem­bler. Et nous faire trem­bler tous ! Car, pour notre auteur, la réal­ité ne sem­ble pas don­née. Pas­sant par Kiev, on dirait que seule la fic­tion nar­ra­tive, ou l’évocation poé­tique, puis­sent assumer, dans son chef, la réal­ité de ce pas­sage.

Une sorte d’effroi m’étreint, donc. Êtes-vous bien là ? Suis-je bien ici ; sommes-nous vrai­ment réels, avant d’avoir trans­posé notre com­mune expéri­ence dans la chair d’une fic­tion ou dans le corps d’un poème ? Si c’est prob­a­ble­ment l’honneur de la lit­téra­ture de faire échec au temps, ou, à tout le moins, comme le dis­ait Charles Du Bos, de jouer, en regard de l’inexorable chute d’eau qui est la métaphore du temps, les « fonc­tions de l’hydraulique », alors, Mar­cel Thiry compte bien, comme je le pense, par­mi les plus grands écrivains du XXe siè­cle. Sans fin, son immense anam­nèse le ramène aux tâton­nements de la vie présente. Et sans fin, égale­ment, sa rêver­ie à l’imparfait ali­mente la vie réelle de ses lecteurs. Dans tout ce temps qui passe, la prose et les vers de Mar­cel Thiry décan­tent des moments fab­uleux. Fab­uleux, non parce qu’ils seraient mag­nifiques en eux-mêmes, mais fab­uleux, unique­ment, parce que l’écrivain les retient.

Com­ment ai-je pu, moi qui suis né à Brux­elles en 1957, et qui n’ai jamais fait que de très évasifs voy­ages, accom­pa­g­n­er ses pas dans les boues gali­ci­ennes d’automne, en 1916 ? Sim­ple­ment parce que Thiry décrit mer­veilleuse­ment cette boue, lui donne comme un halo de légende, et la rend donc présente, même pour un lecteur qui relit Voie lac­tée, cent ans après les faits : « La boue gali­ci­enne n’était pas une boue comme celle des autres fronts de la guerre, mais des fleuves de vase, une marée de fange. À tra­vers toute la steppe russe c’est un limon d’Asie à mar­brures grass­es qu’elle pro­longeait jusqu’ici et qu’elle pous­sait vers le pied des Carpates. En lente force, elle s’épandait comme dilatée par de loin­taines inon­da­tions de Ganges, ou comme si les Brahmapoutres avaient étalé à tra­vers Indes et toundras leurs crues épaiss­es. »

Qui, par­mi nous qui le lisons, irait véri­fi­er la splen­deur du voca­ble « Brahmapoutre » dans l’évocation de la gadoue gali­ci­enne ? Qui chercherait des poux à Mar­cel Thiry, en véri­fi­ant si les coulées de boue qu’il décrit trou­vent bien leur source dans un « limon d’Asie » ? La boue gali­ci­enne nous con­va­inc, sim­ple­ment parce qu’elle est décrite avec des ter­mes qui nous sont autant étrangers qu’à lui-même. Mais la rigueur du style et de la langue suff­isent. De cette boue, même si nous n’en savons rien, nous éprou­vons l’étrangeté et le mys­tère…

L’œuvre de Mar­cel Thiry compte, explicite­ment, trois livres en prose dédiés à son périple avec les ACM. Pas­sage à Kiev, désor­mais traduit en ukrainien, est un ouvrage de jeunesse – ce qui ne sig­ni­fie pas une œuvre nég­lige­able – et c’est un bon­heur, pour l’admirateur de l’écrivain que je suis, de saluer sa tra­duc­tion en ukrainien. J’en appellerais d’autres de mes vœux. Car Thiry n’a jamais cessé de revenir sur cette expéri­ence fon­da­trice. Pour lui, à l’instar de la boue remuante dont nous venons d’évoquer la présence dans Voie lac­tée, la guerre fut – et cela le dis­tingue des « poilus » coincés sur le front – une sorte d’initiation au mou­ve­ment, au voy­age, à l’aventure… c’est-à-dire aux rêver­ies de toute jeunesse, de tous les temps.

D’une cer­taine façon, aus­si affreuses que furent les boucheries aux­quelles il assista, aus­si pré­caires que furent les con­di­tions de vie et de rav­i­taille­ment du corps expédi­tion­naire belge, aus­si douloureuse fut la per­spec­tive de per­dre son frère Oscar – Oscar était son ainé et son ini­ti­a­teur en lit­téra­ture, et Oscar fut lais­sé pour mort, frap­pé à la tête par un éclat d’obus, mais il revint de ses blessures dimin­ué, au point de devoir aban­don­ner toute vel­léité d’écriture ! D’une cer­taine façon, mal­gré les turpi­tudes, la boue, le froid, la totale incom­préhen­sion de ce qui se jouait dans la Russie d’alors entre les Bolchéviks et les armées fidèles au Tsar, mal­gré le mal de mer, la fatigue, le mal du pays, les orteils gelés et la mis­ère sex­uelle, Mar­cel Thiry sem­ble ne jamais som­br­er dans le mal­heur, dans le dés­espoir ou dans la dépres­sion.

Lorsqu’en 1966, cinquante ans plus tard, il pub­lie une rela­tion suiv­ie de tout cela, il note bien, dans la Pré­face : « À ce reproche de par­ler gaiement de la guerre, à ce reproche de servir le fléau en racon­tant non sans allé­gresse com­ment on le tra­ver­sa, je ne puis répon­dre qu’une chose : c’était ain­si. Nous étions gais, au fond, mal­gré des péri­odes mis­érables, mal­gré l’éloignement des nôtres et de tout, mal­gré le risque. Certes, d’avoir vu tomber des frères creu­sait en nous de pro­fondes et inguériss­ables blessures. Mais une force vitale nous redres­sait et nous entrainait de nou­veau sur le rythme de cette étrange joie. »

Engagé en 1915, à dix-huit ans, Mar­cel Thiry fait le tour du monde, mais il écrit, dans son poème le plus célèbre et le plus célébré, pub­lié en 1924 : Toi qui pâlis au nom de Van­cou­ver, qu’il ne s’agit que d’un « banal voy­age ». Tout cela tient ensem­ble : à la fois la joie inco­ercible, la décou­verte de la féminité trou­blante, qu’il évoque égale­ment dans la même pré­face : « Et ce sont les ren­con­tres féminines, note-t-il, et la décou­verte de ce que cette langue mys­térieuse pou­vait pren­dre de cares­sante musi­cal­ité sous un de ces tim­bres de con­tral­to comme il s’en trou­ve là-bas d’incomparables. » La joie, la femme et la para­doxale banal­ité de l’expérience trou­vent peut-être leur lien dans la nature même des années d’apprentissage. La jeunesse est un songe, où tout ce qui advient, et surtout l’imprévu et l’improbable, sem­ble couler de source, aller de soi.

Il faut dire, tout de même, que le des­tin du jeune Thiry et de ses com­pagnons d’arme tran­chait sin­gulière­ment avec celui de leurs cama­rades restés au pays.

Dans un réc­it que j’ai pub­lié en jan­vi­er 2009, L’érable au cœur, et qu’on m’a fait l’honneur de traduire ici même en ukrainien, je fais de mon grand-père, Léon Noullez, un per­son­nage prin­ci­pal, jeté dans la Grande Guerre. Mon grand-père était sen­si­ble­ment plus âgé que Mar­cel Thiry. Il avait vingt-six ans en 1914. Mais, surtout, la guerre des deux hommes ne se ressem­blait pas. Alors que les autos-canons couraient le monde, la plu­part des autres sol­dats belges s’enlisaient sur le front. La boue ne venait pas des Indes, elle stag­nait sur place, et les filles, dans les bor­dels de cam­pagne, ne fai­saient pas enten­dre des tim­bres graves et mys­térieux. Elles avaient l’accent d’Ypres et rabat­taient le sol­dat à la va-vite.

Il a fal­lu, qu’à l’occasion d’une vilaine jau­nisse, le cav­a­lier gen­darme Léon Noullez fût envoyé en Char­ente, et qu’il fût ain­si délivré, pour quelques semaines, de la mor­bide rou­tine du Front de l’Yser, pour que, plus tard, il eût quelque chose à racon­ter. Comme Mar­cel Thiry, mon grand-père n’aimait pas la guerre. Mais, comme bien des jeunes, avant eux et depuis, les deux hommes aimaient les voy­ages. C’est donc bien le voy­age qui entretint l’étrange joie des canon­niers belges, venus prêter main-forte au tsar, dans sa guerre con­tre les Autrichiens, en 1915.

*

Pour­tant, la joie n’exulte guère dans l’œuvre de notre poète. La gaité qu’il a pré­ten­du vivre pen­dant la guerre transparait peu, dans les sou­venirs et évo­ca­tions qu’il en donne. La grâce n’en est pas absente pour autant, mais cette sorte de grâce que laisse der­rière elle une femme par­fumée dev­enue invis­i­ble. Chez Thiry, les choses sont belles d’avoir été. La vie est belle, mais seule­ment en ceci : qu’elle passe, en lais­sant des lam­beaux accrochés à la mémoire. Thiry, prose ou vers, réc­its ou poèmes, passe sa vie au crible de l’imparfait – non pas de l’imperfection, comme il le pré­cise lui-même dans un mag­nifique petit essai, mais de l’imparfait enten­du comme un temps con­jugué. Il en par­le mag­nifique­ment : « C’est donc un élé­ment psy­chologique qui expli­querait tout d’abord la poésie de l’imparfait ; notre gout du sou­venir, notre com­plai­sance, surtout mar­quée chez les faibles et les sen­si­bles, à nous bercer d’un retour aux épo­ques évanouies. Pour ce retour mélan­col­ique aux iles du temps per­du, le français dis­pose de ce temps gram­mat­i­cal, qui ne nous représente pas dans le passé une action définie par son résul­tat ou par son terme […] mais l’état de ce qui était en train de s’accomplir. » Avouons-le : un aveu de faib­lesse, décliné avec une telle et pais­i­ble assur­ance, place la poésie dans l’ordre de la blessure, et place la blessure au cœur du mys­tère de par­ler.

Joyeuse, peut-être, l’épopée thiryenne pré­parait des poèmes blessés. Glo­rieuse, peut-être, la vic­toire de 1918. Elle importe peu, quand on a décou­vert qu’on se compterait tou­jours du côté des « faibles et des sen­si­bles ». Rien n’est plus éloigné de l’œuvre thiryenne que la morgue, le mépris ou l’assurance. Tout l’éloigne des patri­o­tismes revan­chards et toni­tru­ants. Cette vie, pour­tant à cer­tains égards cou­verte d’honneur, demeu­rait pro­fondé­ment mod­este, coupable même. Et, si l’œuvre est peu­plée de références évangéliques, on ne saurait la dire chré­ti­enne, ni même athée. Elle se vit ailleurs, dans les songes, qu’une sorte de cul­pa­bil­ité par­ti­c­ulière ani­me sous nos yeux. L’avocat Mar­cel Thiry plaide coupable. Mais il demeure sans juge­ment, trainant cette cul­pa­bil­ité con­géni­tale, comme un man­teau de sur­prenante lumière, aimant par­fois recevoir du ciel, non le salut, mais « La grande neige par­don­neuse. »

Paul Élu­ard voy­ait en lui « un des plus grands poètes de ce temps. » Ce juge­ment d’un homme pour­tant sévère ne faib­lit pas, près de quar­ante ans après la mort de Thiry. J’en ai fait l’expérience éblouie, en rep­longeant, pour pré­par­er au mieux la présente inter­ven­tion, dans les trois pre­miers recueils poé­tiques qui évo­quent le périple ukrainien. Le poème de Mar­cel Thiry est tou­jours d’une grande lis­i­bil­ité (quoique par­fois mar­qué par quelques pré­ciosités mal­lar­méennes). Il devance, sans songer à faire école, ce fameux « lyrisme du quo­ti­di­en », auquel on a, bien plus tard, appar­en­té des Réda, des Gros­jean, des Delaveau, des Gof­fette, des Lemaire, des Schmitz et bien d’autres…

Il s’agit d’évoquer, le plus sim­ple­ment du monde, l’expérience que parta­gent le poète et son lecteur – et que le lecteur peut, dès lors, iden­ti­fi­er sans peine –, et de lui don­ner, par l’analogie, la métaphore et la magie sonore du poème, une exis­tence à la fois même et autre : « Je prends ma poésie à vos courbes, voitures… », écrit Mar­cel Thiry, don­nant soudain à la banal­ité des auto­mo­biles, une chance d’envolée lyrique.

Par­faite­ment maitrisée, la poésie de Mar­cel Thiry parait égale­ment légère­ment et savam­ment ban­cale (ce qui est, après tout, quand le poète en est con­scient, comme un comble de la maitrise). De petites sec­ouss­es ryth­miques pro­curent ce qu’Albert Aygues­parse (qui fut son ami et son con­frère à l’Académie Royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique) appelait « le petit choc que con­nais­sent bien les ama­teurs de poésie ». Le lecteur du poème thiryen est à la fois invité à une prom­e­nade onirique dans l’épaisseur du temps, et rap­pelé au réal­isme de sa présence au monde, par une série de sec­ouss­es ténues : inver­sions syn­tax­iques, bous­cule­ment d’hémistiches, enjambe­ments auda­cieux ou allitéra­tions inopinées.

On le com­pren­dra cepen­dant aisé­ment, au vu de tout ce qui précède, la guerre qui habite les poèmes de Mar­cel Thiry ne parait pas plus trau­ma­ti­sante qu’un bras de femme insai­siss­able ou qu’un par­fum per­du. Il n’y a évidem­ment là aucun cynisme. Aucun esthétisme non plus (même si l’esthétisme pour­rait être la ten­ta­tion la plus forte de notre écrivain). À vrai dire, si j’en crois le grand cri­tique lit­téraire belge Jean-François Gré­goire, Thiry, poète et prosa­teur, nous emmène sur les rives du spir­ituel. Spir­ituel ? Oui, parce qu’il a con­science d’un manque et qu’il ne verse pas dans la frus­tra­tion mor­bide. Parce que ce manque le main­tient dans la vig­i­lance, mais pas dans l’observation sour­cilleuse. Spir­ituel, aus­si, parce que sa prosodie déli­cate le con­duit à une forme de mod­estie qui s’apparente à un cer­tain humour très éloigné des moqueries et du cynisme. Spir­ituel, enfin, parce que tout cela lui per­met de partager avec ses lecteurs, une entre­vi­sion. Qu’est-ce qu’une entre­vi­sion ? Peut-être un espace disponible qui, d’une expéri­ence par­ti­c­ulière rejoint l’expérience de cha­cun et laisse ouvert l’interprétation que nous fer­ons tous du texte, de la prose et du poème.

Comme je pense, depuis tou­jours, que le poème s’éprouve, avant d’être éprou­vé, per­me­t­tez-moi, pour ne pas con­clure, de vous lire quelques poèmes de Mar­cel Thiry. Je lui cède la parole, et, s’il vous venait, ensuite, l’envie d’applaudir, c’est lui, qu’ensemble, nous applaudiri­ons…

Lucien Noullez

Pour lire Marcel Thiry

Dans la col­lec­tion « Espace Nord » : Nou­velles du grand pos­si­ble (réc­its), Échec au temps (roman), Tra­ver­sée (antholo­gie poé­tique)

Aux édi­tions de l’Académie : Œuvres poé­tiques com­plètes (Trois vol­umes), Pas­sage à Kiev (réc­it)

Aux édi­tions de la Table Ronde : Tous les grands ports du monde ont des jardins zoologiques (Remar­quable choix de poèmes par Karel Logist)


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°191 (2016)