
Dans sa livraison du 15 mai 1997, Le Carnet et les Instants (n° 98) avait constitué un dossier sur les écrits relatifs à l’affaire Dutroux et à la Marche blanche. La plupart des textes présentés appartenaient à deux catégories : aux documents — témoignages ou synthèses de faits — répondaient les ouvrages de réflexion, souvent collectifs, qui proposaient les premières tentatives de prise de distance et d’analyse d’événements qui échappaient manifestement à la rubrique des faits divers et qui devaient, pensait-on, bouleverser durablement la société belge. Toutefois, la réalité semblait trop brutale, trop difficile à admettre mème, pour que des écrivains se l’approprient et, à chaud, y fassent allusion dans leurs fictions. Or, quelque quatre ans après ce premier état des lieux, la Marche blanche et les affaires de pédophilie se sont imposées dans l’imaginaire littéraire. Un coup de sonde dès lors s’imposait.
En 1997, nous n’avions pu rendre compte que de deux livres de fiction. Dans ses Nouvelles de Judas, André Sempoux mettait en scène des personnages réagissant à la mort des petites filles ou participant à la Marche blanche. Ce faisant, il laissait avant tout parler son émotion et sa colère devant une « justice qui bégaie ». Dans son roman Les non-partants, Bruce Mayence ne se référait pas à l’affaire Dutroux, mais plongeait deux personnages dans un contexte de misère sociale et sexuelle. D’une façon générale, les textes publiés ultérieurement s’inscrivent dans cette alternative : certains situent explicitement leur action à la fin de l’été 1996, au moment de l’arrestation de Dutroux et de la Marche blanche, alors que d’autres, sans évoquer cette période, abordent les thèmes de la pédophilie, de l’inceste et de l’aliénation des corps, voire ceux de la peur et des rumeurs que ces maux engendrent dans une société.
De la Marche blanche

Françoise Mallet-Joris
Paru en 1999, Sept démons dans la ville de Françoise Mallet-Joris constitue un événement en soi. Née à Anvers en 1930, fille de Suzanne Lilar, Françoise Mallet-Joris, qui siège à l’académie Goncourt depuis 1971, appartient depuis plus longtemps encore au gotha des Lettres françaises — sinon parisiennes. Il est tout sauf anodin qu’une figure de cette importance, non seulement par le talent mais aussi par la stature et le statut institutionnels, choisisse pour cadre à un épais roman sa Belgique natale, précisément entre le début des révélations de Marc Dutroux et le dimanche 20 octobre 1996, jour de la Marche blanche. Par ce livre, l’auteure de La Maison de papier montre son attachement à un pays qui a été le sien, qu’elle a vu meurtri et dont elle a voulu appréhender les blessures profondes.
En août 1996, Evelyne vient en Belgique avec sa mère, Alix, afin d’assister aux obsèques de son père. Celui-ci s’était établi à Anvers, plusieurs années auparavant, avec sa jeune maîtresse Julia. À peine guérie d’une longue anorexie, Evelyne semble extrêmement fragile, comme un objet que l’on éviterait de toucher tant on aurait peur qu’il se brise. Or, pour la première fois de sa vie, Evelyne n’admet pas docilement ce qu’on veut lui imposer : elle refuse de prendre part aux funérailles de son père, mais se rend à celles de Julie et Mélissa ; plus tard, elle participe aussi à la Marche blanche. Le lecteur n’a pas trop de mal à dénouer les fils de l’intrigue tissée par Françoise Mallet-Joris. Il comprend assez rapidement qu’un lourd secret unissait Evelyne à son père, et que celui-ci préféra feindre de détester son enfant plutôt que de l’aimer trop et mal et de la désirer sexuellement. Il devine sans peine, avant d’en recevoir la confirmation, que Julia n’était qu’une remplaçante, une petite fille qui eut le malheur d’être pauvre et obéissante et de ressembler à Evelyne. Deux aspects, cependant, de Sept démons dans la ville suscitent le malaise. Le premier tient à certaines descriptions sociologiques que commet l’écrivaine. Qu’elle aborde la famille d’Evelyne, de petits industriels orléanais obsédés par leur image, dominés constamment par la crainte du qu’en-dira-t-on ; qu’elle décrive les mœurs à Orléans même, à Bruxelles ou à Anvers, c’est une semblable atmosphère provinciale et désuète qui se dégage du texte comme si, dans ces coins d’Europe, rien depuis un siècle n’avait dû changer et qu’il avait donc suffi, pour en rendre compte, d’ajouter un volume aux Scènes de la vie de province. Lorsque, à Bruxelles, deux femmes, une chômeuse et une domestique, sympathisent avec Evelyne, c’est le peuple des petites gens que Mallet-Joris met en scène, avec une bienveillance paternaliste qui n’empêche nullement de prêter à la sans-emploi des pensées honteuses : « Il y a une légende, une saga du chômage. (…) Tout est péril, tout peut être coupable. Les inspecteurs peuvent surgir à la nuit tombée, un soir d’hiver, et fouiller la lingerie d’une femme soupçonnée d’héberger un compagnon. Bougez seulement d’un pas et c’est un “obstacle à contrôle”. Alors on ne bouge pas. Même chercher un emploi — bien peu probable — est dangereux. » Que l’auteure fasse parfois penser à une grande bourgeoise du 19ème siècle qui visiterait ses pauvres ne serait sans doute pas grave si cela ne pesait sur le sens de l’ensemble. Tout se passe, en effet, comme si les problématiques éminemment contemporaines qui devaient alimenter le roman se voyaient pudiquement éludées. S’il est naturellement peu question des dysfonctionnements institutionnels — qui, à ce moment, peuvent encore être considérés comme spécifiquement belges —, le tabou du corps de l’enfant qui devient objet sexuel ne bénéficie pas de beaucoup plus d’attention, alors qu’il semblait devoir constituer une donnée fondamentale du roman. Maurice, le père, était peut-être un monstre mais, quand commence le récit, c’est d’abord un défunt encombrant dont l’existence a laissé quelques séquelles mineures qu’il convient de gérer, comme il faut le faire d’ailleurs de son héritage. Et, au fond, la monstruosité du père, qui demeure essentiellement à l’état d’allusion, n’a jamais produit ses effets que hors champ, dans un non-dit qui paraît ici plus confortable qu’inquiétant. Quant à Julia, c’est un personnage tellement falot qu’il faut une certaine bonne volonté pour se souvenir qu’elle est, quand même, une victime. Au terme du roman, elle rejoint sa famille, qui vit au Canada, dans une secte — mais peuplée de « braves gens », précisons-le, pour se rassurer. En fait, s’il faut chercher des références à Sept démons dans la ville, c’est moins auprès de Balzac que de Paul Bourget, auteur selon qui le roman est un divertissement pour gens sérieux, à travers lequel la morale se fout la trouille le temps que retombe le soufflé du péché et que s’instaure un apaisement de bon aloi. La fin du texte s’avère, à cet égard, particulièrement significative qui, de quasi vaudevillesque (« (Evelyne) ne délire pas, elle est amoureuse, ce n’est que ça ! ») devient franchement lyrique : « La bravoure, depuis longtemps, est une donnée dévaluée. Mais, qui sait ? Dans ce grand mouvement, les Belges (…) vont-ils cesser d’être de braves gens, pour redevenir, sous la pression de la nécessité, tout bonnement “les plus braves” ? » Face aux cadavres pourrissants des petites filles et parmi les trois cent mille manifestants de la Marche blanche, on se dit qu’on l’a échappé belle mais qu’enfin tout peut rentrer dans l’ordre bourgeois du monde.
Mais la vie continue
Après l’exhumation des corps des fillettes et, plus encore, après la Marche blanche, s’était imposée pour beaucoup l’idée que rien ne serait plus pareil et que le fonctionnement de la société — c’est-à-dire non seulement celui de nos institutions mais aussi notre façon de voir les autres et d’agir avec eux — devrait inéluctablement changer. Tous les domaines seraient touchés : la politique, les arts, la littérature, le monde du travail, la famille, la sexualité, la morale… Rien, aimait-on dire, ne serait plus comme avant, et plus personne n’oserait affirmer que « the show must go on ». Cette phrase, pourtant, est prononcée dans Fin de tournage, le dernier ouvrage de Michel Lambert, et elle en est en quelque sorte l’emblème. L’action du roman commence exactement « alors que la grande manifestation vient de s’achever » et que Clément, qui est critique de cinéma, débarque sur un plateau installé dans un quartier de Bruxelles, afin d’assister au tournage des dernières scènes d’un film. A partir de cette situation initiale, le récit s’articule autour d’un double décalage : d’une part, entre un pays en proie aux convulsions sociales et une équipe de tournage pour l’essentiel étrangère au lieu, emportée par sa propre dynamique et tout entière occupée des menus drames que favorise une vie en vase clos ; et d’autre part, entre Clément lui-même et ce pays blessé qui ne lui est rien, et cette troupe qu’égaye la moindre futilité, alors que le journaliste n’a, décidément, pas le cœur à rire. Pour Clément, la belle horlogerie de l’existence heureuse s’est irrémédiablement détraquée quand son fils Bert a inexplicablement cessé de parler. En amour comme au boulot, il n’est plus vraiment lui-même, et plus rien n’a de sens, plus rien ne paraît important. Toutefois, Clément joue encore un certain jeu social : il s’amuse, quoiqu’il en ait, aux fêtes de fin de tournage ; il s’intéresse au réalisateur et à l’actrice principale, il fait l’amour à la scripte et se prend de sympathie — ou un peu plus — pour une figurante, par ailleurs étudiante aux Beaux-Arts.

Avec Fin de tournage, Michel Lambert fait à nouveau figure d’écrivain des états mitigés, de ces « très petites fêlures » qui avaient donné son titre à son premier recueil de nouvelles. Aussi la Marche blanche y semble-t-elle surtout une toile de fond, qui soulignerait la fausse légèreté qui règne sur le plateau, et qui mettrait en évidence le faible rapport au réel d’artistes chargés, justement, de créer l’illusion, d’un film à l’autre. Pour Clément, la « grande manifestation » silencieuse fait d’autant moins sens qu’elle entre en conflit avec d’autres silences avec le mutisme inadmissible de son fils, bien sûr, mais aussi avec sa propre incapacité à exprimer sa douleur et son angoisse, puisque personne, croit-il, ne peut les comprendre ni les partager : « Est-ce qu’il manifestait, lui? Est-ce qu’on manifestait pour Bert ? »

Jean-Luc Outers
Dans La compagnie des eaux de Jean-Luc Outers, le mutisme est également présent à travers Edouard, le père de Maxime et Valère, les personnages centraux. Homme politique, orateur et auteur brillant « qui, sa vie durant, avait prédit (l)a lente désintégration (de la Belgique)», Edouard est entré en aphasie suite à une thrombose. Il meurt peu avant que son pays arrive — en tous sens des termes — presque au bord de l’abîme. Né dans le village de « Mortrou », Maxime est hanté par le vide, par le manque, et consacre sa vie à la gestion de ce gouffre particulier qu’est la dette de l’État belge. Il est naturellement bouleversé par d’autres « trous », ceux que creusent d’« étranges enquêteurs transformés en archéologues » afin d’exhumer les dépouilles des petites filles. Et il s’est « senti aspiré par (l)e mouvement » de protestation populaire tandis que « le gouvernement continuait à vaquer tranquillement à ses occupations, passant ses nuits à boucler le budget de l’Etat dans le respect des “critères de convergence de Maastricht” alors que réduire le déficit à trois pour cent c’était encore un trou à combler mais qui en cachait un autre, béant celui-là, qui, s’il n’y prenait garde, risquait de l’engloutir à son tour. » Cependant, le véritable héros de La compagnie des eaux n’est pas Maxime mais Valère, que fascinent, non le vide, mais la plénitude et la vie dans leurs manifestations les plus éclatantes que sont l’œuf — puisque Valère est chercheur en biologie au Musée d’Histoire naturelle, spécialisé dans la reproduction des reptiles — et le ventre rond et superbe des femmes enceintes, les seules qu’il veuille pour maîtresses.
D’utiles contrepoints
Face aux disparitions d’enfants, certains auteurs ont délaissé le mode compassionnel pour adopter un point de vue plus critique. Leurs textes sont des hapax, des occurrences uniques, car ils s’attachent, chacun de manière originale, à une problématique différente, identifiée parmi les innombrables questions que l’affaire Dutroux et les faits de pédophilie en général peuvent poser à une société.

Rossano Rosi
Avant la découverte des corps de Julie et Mélissa, Rossano Rosi avait publié Les biscuits du destin, roman satirique sur les enlèvements d’enfants. Paru dans une collection elle-même intitulée « Romans médiocres » (sic), cette œuvre est une pochade dérangeante, que beaucoup refuseraient de lire et qui n’a d’ailleurs plus été diffusée depuis le déclenchement de l’affaire Dutroux. Elle ferait rire pourtant ceux qui acceptent un texte qui manie ostensiblement la dérision la plus grinçante et qu’il convient donc de prendre au… dixième degré. En outre, elle poserait la question, que l’on croyait désormais dépourvue de sens, de la liberté de l’écrivain. Dans un article paru en février 1997 dans la revue Indications, Jean-Louis Dufays appelait de ses vœux une « éthique de la lecture » « où chaque lecteur confronté à des textes inacceptables aura le courage de dire non, je ne lis pas ça ; et de citer parmi les œuvres que leur nullité éthique (…) rend imbuvables » : « Bagatelles pour un massacre de Céline et la plupart des romans du Marquis de Sade, mais aussi Mes amours décomposées de Gabriel Matzneff ». Il serait sans doute pertinent de se demander si le prétendu « sursaut éthique collectif» consécutif à l’affaire Dutroux n’a pas induit un recul de nos libertés individuelles ni ouvert la porte à un nouveau conformisme moral où l’infantilisation occuperait une grande part.
Sur un mode également satirique — mais avec moins de virulence que Rosi, et une imagination nettement moins dévastatrice, Nicolas Ancion s’est intéressé au « Grand méchant Marc » et a pressenti ce qu’il pourrait advenir à un instituteur qui aurait la malchance de s’appeler Dutroux, Marc Dutroux. Extrait du recueil de nouvelles, Les ours n’ont pas de problème de parking, le texte ne fera certainement pas date dans l’œuvre de son auteur, mais il a le mérite de montrer comment une population en émoi peut verser dans la vindicte imbécile jusqu’à bannir l’un des siens.

Gudule
La crainte légitime et le souci de protéger ses enfants peuvent se muer en phobie et conduire aux généralisations abusives. Personne n’est parfaitement net, personne ne peut dire qu’il n’a jamais eu l’air louche; et le pédophile peut être le voisin, l’oncle ou le père, l’éducateur ou l’instituteur, ou encore le petit vieux bizarre qui se promène dans le parc avec un caméscope. Dans La mort aux yeux de porcelaine, Gudule pousse au bout de sa logique la peur irrationnelle qui s’empare d’un enfant et qui fera de lui, finalement, un meurtrier. Si, dans le récit, la mort est au rendez-vous pour le vieux Giovanni, c’est plus souvent une mort sociale et familiale qui frappe l’homme accusé injustement — sinon calomnieusement — d’actes pédophiles. Or, selon le « Réseau des Comités blancs » et le groupe « Pour la vérité », qui organisaient un colloque à Bruxelles les 20 et 28 octobre 2001, il est urgent de faire droit à « la parole de l’enfant », même si la contradiction n’est pas résolue entre « la légitime présomption d’innocence des prévenus » et « la légitime présomption de pertinence des enfants qui osent témoigner[1] ». Cette contradiction, à ce jour irréductible, ne représente pas seulement une difficulté pour l’institution judiciaire : c’est aussi, beaucoup plus généralement, un problème de société qui nécessiterait une réflexion approfondie, dépourvue de tout contexte passionnel et où divers points de vue pourraient être confrontés.
Aujourd’hui, les Comités blancs ont clairement recentré leur action sur la lutte contre « la pédocriminalité ». On est, en fait, très loin de la Marche blanche, lame de fond certes mutique, mais qui n’en promettait pas moins de faire modifier, outre le fonctionnement des institutions, le rapport des individus aux autres et au monde, ainsi que la manière de s’engager dans la vie publique. Cette question de l’engagement politique se trouve au cœur de la pièce Politiquement correct écrite par Franck Livin au cours d’un atelier d’écriture organisé par le Studio-Théâtre de La Louvière et dirigé par Jean Louvet. Un militant — que l’on présume du Parti Socialiste — y exprime son désarroi face à « l’immobilisme » des structures traditionnelles et face à la « dérive droitière » d’un parti qui ne fait au mieux que « proteg(er) les acquis sociaux, la sécurité sociale, pour éviter la cassure ». Le militant d’un Comité blanc lui propose de mettre ses compétences d’organisation au service de son mouvement, car il est conscient que celui-ci « finira par s’essouffler » si aucun effort n’est accompli pour le structurer. S’il n’est pas exempt de lourdeurs, le texte de Politiquement correct s’avère néanmoins exceptionnel, dans la mesure où il est le seul à évoquer ce moment, du reste assez éphémère, où le militantisme politique classique aurait pu basculer afin d’adopter une perspective et des objectifs radicalement différents.
À même les corps
Au cours du même atelier d’écriture, Jean Leroy a tenté de percer à jour les mécanismes qui transforment un homme ordinaire en pédophile. Il a écrit, avec L’homme interdit, un texte fort, douloureux, où se disent le désir innommable, l’égocentrisme forcené, la négation de l’autre et le complaisant aveuglement sur soi-même : « Le désir me tordait le ventre, je me suis servi. C’est ce que font tous les hommes sur cette terre, non ? Et puis, qu’est-ce qu’un enfant ! Une petite chose qui ne sait rien de la vie. Une jolie poupée sortie à peine de son carton, à qui il faut tout apprendre, c’est ce que j’ai fait ! (…) Je ne suis ni un animal ni un malade. Je suis l’homme libéré, aussi authentique qu’il peut l’être. Je veux, je réalise. J’ai faim, je mange. Je désire, je jouis. Ils voudraient tous me ressembler. » De nouveau, la tentative est plutôt rare, qui consiste à décortiquer, comme de l’intérieur, le discours d’un violeur pédophile. Plusieurs œuvres, a contrario, recourent au thème de la dénonciation d’un viol. Comme l’a montré récemment Jacques Dubois, énoncer « l’intime à son extrême » se révèle un moyen privilégié, pour les auteurs contemporains, d’affronter les problèmes du monde». Dire le viol, c’est dénoncer un malaise social, c’est inclure la blessure la plus intime dans le mal être collectif ; c’est très souvent, déterrer le misérable petit tas de secrets dont l’enfouissement était le garant, unique et hypocrite, de l’unité d’une famille. Ainsi, dans Sept démons dans la ville, « l’achat » par Maurice du corps de Julia et l’espèce d’inceste par procuration qui en découle permettent-il à la société bourgeoise de sauver longtemps l’essentiel, à savoir les apparences. Dans La tournante d’Elisa Brune, le viol est la conséquence d’une conception adolescente du monde selon laquelle tous les échanges — en ce compris les relations entre hommes et femmes — participent d’un processus de consommation : il ne s’agit donc plus d’éprouver ni de donner du plaisir, mais de consommer de la chair, mais de consommer des orgasmes ; et le principe de la tournante s’apparente à un MacDo sexuel pour les garçons anonymes qui viennent pénétrer avec sauvagerie le sexe d’une jeune fille. Enfin, dans Sarah Malcorps d’Emmanuèle Sandron, la narratrice porte plainte contre son père pour viol et contre sa mère pour non-assistance à personne en danger. Elle rompt avec les images en demi-teintes de l’enfance, avec le silence familial, avec l’impression diffuse aussi de rater sa vie, de laisser les échecs sempiternellement se répéter. Elle réclame justice avec les mots d’un poème, et l’écriture ici paradoxalement ne relie pas mais crée une distance — comme si l’écrivaine, dans les dernières pages, avait voulu, par pudeur peut-être, par discrétion, signaler que l’on n’avait pas quitté les territoires balisés de la littérature.
Il faudrait encore noter, pour ne pas vraiment conclure, que la thématique du corps violé comme déclencheur d’un discours social critique, quelquefois violent ou exacerbé, n’est pas propre à la littérature belge de langue française. Au cours des dernières années sont sortis romans et films qui sont dus à des créateurs étrangers et qui, pour être contemporains, n’en datent pas moins, dans certains cas, d’avant 1996 — et ne doivent rien, par conséquent, à la Belgique ni à l’affaire Dutroux[2]². Mais ceci évidemment serait une autre histoire.
Laurent Robert
Bibliographie
Articles
- Jacques DUBOIS, « Le corps à gauche », dans Les Inrockuptibles, 26 août 2001, p. 42–43.
- Jean-Louis DUFAYS, « Peut-on tout écrire ? », dans Indications nº 1, février 1997, p. 2–5.
Œuvres littéraires
- Nicolas ANCION, « Le grand méchant Marc », dans Les ours n’ont pas de problème de parking, Le Grand Miroir, 2001, p. 7–19.
- Elisa BRUNE, La tournante, Ramsay, 2001.
- GUDULE, La mort aux yeux de porcelaine, Flammarion, 2001.
- Michel LAMBERT, Fin de tournage, Editions du Rocher, 2001.
- Jean LEROY, « L’homme interdit », dans Nouvelles écritures 1, Lansman Editeur, 1997, p. 21–35.
- Franck LIVIN, « Politiquement correct », dans Nouvelles écritures 1, op. cit., p. 55–71.
- Françoise MALLET-JORIS, Sept démons dans la ville, Plon, 1999 ; rééd. Pocket n° 10961, 2000.
- Bruce MAYENCE, Les non-partants, Métailié, 1997.
- Jean-Luc OUTERS, La compagnie des eaux, Actes Sud, coll. « Un endroit où aller », 2001.
- Rossano ROSI, Les biscuits du destin, Les Editions du Van Aa Libre, coll. « Romans médiocres », 1996.
- Emmanuèle SANDRON, Sarah Malcorps, Luce Wilquin, coll. “Lucioles », 2001.
- André SEMPOUX, Des nouvelles de Judas, Les Eperonniers, coll. « Maintenant ou jamais », 1997.
L’empreinte du réel, ou une douleur si forte qu’elle nie son objet
Il y a la fiction et il y a le réel. Parfois le réel outrepasse ses droits et raconte des histoires qu’aucun écrivain n’oserait inventer. L’affaire Dutroux, la Marche blanche sont de cette veine-là et les écrivains ont eu beau s’accrocher à leur univers personnel, sur le papier, les personnalités du réel ont fini par marquer la fiction de leur empreinte.
Ces images, ces cris, ces plaintes, toute cette horreur et cette douleur ont imprégné l’imaginaire et, peu à peu, la littérature a laissé resurgir tantôt une image de ballons blancs lâchés lors d’une marche silencieuse, tantôt un cri de rage ou de douleur, tantôt le portrait d’un personnage « criant » de ressemblance avec ceux dont la vie remplit les journaux. Cette « contamination » est-elle consciente ou non, ces échappées du réel sont-elles volontairement inscrites dans les histoires inventées aujourd’hui ?
Quelle importance ces événements du réel ont-ils pris dans la genèse des récits aux yeux des écrivains eux-mêmes ? Et, question essentielle, peut-on « faire de la littérature » avec des faits aussi atroces ?
L’écriture à chaud
Il y eut, sollicités ou non par les médias, nombre de réactions à chaud d’intellectuels parfois très prompts à fustiger le citoyen et à prôner le statu quo institutionnel. Depuis le texte commis par Marguerite Duras sur l’affaire Grégory et la polémique qui s’ensuivit (affleure encore à la mémoire ce « sublime, forcément sublime » qui a frappé les esprits), les médias ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer des personnages reconnus et de leurs avis sur les faits de société qui touchent leurs lecteurs. Les journaux adorent braquer la parole des artistes et des intellectuels sur les feux de l’actualité : affaire Dutroux, Marche blanche, attentats à New York, naissances princières, tout fait farine au bon moulin du cirque médiatique. Certains écrivains n’ont pas hésité à jouer le jeu de donneur de leçons tant prisé par les médias. Pierre Mertens, Marc Uyttendaele s’y sont fait remarquer. Il y eut même des livres entiers fabriqués de cette prose, comme l’entretien accordé par Claude Javeau, Les tunnels de Jumet. Tous les intellectuels n’ont pas, hélas, la sagacité, la plume, la verve d’un Barthes ou d’un Lacan.
Quatre ans après sa parution, le livre d’André Sempoux, Des nouvelles de Judas, reste un touchant cri de colère, porté par l’émotion et la force d’un verbe incisif. Ce n’est pas un donneur de leçons, Sempoux, c’est un poète sensible à la puissance des émotions et aussi des mots. Il confie à plusieurs personnages le soin de juger et d’accuser un pays incapable de protéger ses enfants, préservant ainsi la polyphonie de la mosaïque blanche. Et l’écrivain est tout à fait conscient des risques que l’on prend lors de cette transmutation fictionnelle du réel, comme en témoigne l’entretien publié dans Le Carnet et les Instants en 97. Francine Ghysen s’interrogeait : « La poésie, la littérature peuvent-elles rendre compte de l’horreur? N’y a‑t-il pas une étrange audace, peut-être une incongruité, à tenter de la cerner avec des mots choisis, une langue pure et belle ?» La réponse de Sempoux est sans ambiguïté : « (…) Je pense qu’une certaine forme de fiction peut rendre les différents registres des émotions mieux que tous les documents. J’étais conscient du malentendu possible : Quoi! Vous faites de la littérature avec des événements pareils ? Eh bien! oui, chacun participe, avec les moyens qu’il a, et dit comme il peut sa sympathie (au sens fort: souffrir avec). »
Ces questions, Françoise Mallet-Joris les aborde également, dans Sept démons dans la ville, au travers du jeu de citations qui caractérise le dialogue de Théo et de sa mère. « L’acte tyrannique et sanglant est accompli… » Tandis que sa mère évoque la mort des enfants d’Edouard, Théo se rebelle contre les images employées par l’écrivain. « La sensibilité est-elle une question de vocabulaire ? D’éloignement dans le temps ? Ces vers écrits sur la mort des enfants d’Edouard (…) auraient-ils pu l’être à propos des enfants disparus ? Ou la littérature s’interdisait-elle tout accès à l’émotion immédiate, j’entends aujourd’hui, dans nos pays d’Europe » ? Et de cette question sur le droit de la littérature à « utiliser » l’émotion immédiate, on risque de passer très vite à une autre problématique, du même ordre de censure : faut-il brûler l’œuvre de Sade ou de Nabokov pour éviter que leurs histoires ne fassent des émules dans la réalité ?
Les marques au fil du temps
En interrogeant directement les écrivains, on peut nuancer les modes d’influence que les événements réels ont eu sur l’écriture de leurs récits. C’est bien malgré lui que Michel Lambert a vu « la grande manifestation », toile de fond de son roman Fin de tournage, prendre les traits de la Marche blanche. Si les événements de 1996 et 1997 n’apparaissent pas tels quels dans Sarah Malcorps, le roman d’Emmanuelle Sandron, c’est tout de même grâce à eux que l’écrivaine aborde un thème comme l’inceste.
Gudule alias Anne Duguel écrit à la fois pour les enfants et pour les adultes. D’origine belge, elle vit en France. Ses allers-retours entre les deux pays, à l’époque, lui ont certainement permis de mieux sentir cette névrose collective qui s’est emparée de la Belgique, confinant les enfants dans le cercle familial sous l’emprise de la peur et rendant suspectes les marques d’affection les plus élémentaires. Cette distance a ouvert la porte à une fiction curieuse, où les rôles sont inversés et où ce sont les réactions sociales qui brutalisent les enfants. Trois écritures, trois relations au réel très différentes, toutes trois significatives.
Nicole Widart
Gudule
Les événements
À l’époque de l’affaire Dutroux, mes parents étaient encore vivants et je venais souvent en Belgique. J’ai senti quelque chose d’étrange. On voyait bien que le pays était totalement traumatisé. On sentait aussi que cette affaire faisait sortir chez la population des mécontentements antérieurs à l’affaire, dus à des problèmes politiques, sociaux. Il y a eu très vite une ambiance de chasse aux sorcières, un désir de vengeance. C’était déclenché par le meurtre des deux petites filles, une chose abominable, mais on sentait qu’à cela se mêlaient des traumatismes antérieurs, des revendications plus individuelles, plus basiques. En France, l’émotion était perceptible mais moins fort qu’ici. Les deux petites filles étaient belges. La Belgique a été touchée au cœur, les pays alentour ont été touchés plus intellectuellement. En Belgique, ça a été un traumatisme affectif lié en plus à des mécontentements sociaux, on a abouti à quelque chose de très fort… et de pas net du tout. J’ai été choquée de la façon dont certains se sont emparé de l’image des petites filles pour en faire un emblème de leur mécontentement. On en oubliait la souffrance des enfants, leur image était utilisée comme arme, pas nécessairement pour réclamer le mieux-être des enfants, la justice, mais avec en arrière-plan le désir de vengeance et les insatisfactions des adultes. Cela avait l’air limpide mais ne l’était pas du tout. Moi, ce climat m’a glacée. Je me suis dit : « Qu’est-ce qu’on est en train de faire porter aux enfants ? » Je suis maman, je suis grand-mère, mais je suis restée aussi une vieille petite fille… Tous mes livres, qu’ils soient destinés aux gamins ou aux adultes parlent toujours d’enfance blessée. Pas toujours de la manière conventionnelle, certes. Mais je suis toujours extrêmement sensible à tout ce qui ressemble à de l’abus de pouvoir sur des êtres faibles. Le constat m’est venu immédiatement lorsque j’ai eu conscience de cette espèce d’état de névrose en Belgique : on fait porter aux enfants quelque chose de bien trop lourd, des mécontentements et des traumatismes d’adultes. Et ils ne sont pas capables de porter cela, ce n’est pas leur rôle. Ils n’ont ni le recul, ni l’esprit critique pour faire un tri dans tout cela.
L’événement qui déclenche le récit
A la clinique où j’avais été voir mon père, un infirmier discutait avec des personnes qui visitaient un malade. Un monsieur d’une trentaine d’années a dit : « Moi, ce que je voudrais, c’est donner un revolver à mon fils et lui dire si on t’approche, tire dedans. » Ça m’a terrifiée. Je me suis dit que les mômes ne pouvaient pas vivre une situation comme celle-là de manière paisible, avec le recul nécessaire. Ce sont des parents qui, par peur et par amour, font vivre les enfants dans ce climat complètement fou. Personne n’est méchant. Tout le monde est face à cette situation, et la gère plus ou moins adroitement. C’est cette logique que j’ai poussée à bout dans La mort aux yeux de porcelaine. Le gamin, on lui a tellement mis en tête qu’en état de légitime défense, on peut se défendre, qu’il se défend. Comme il n’a pas le jugement nécessaire, il se trompe de cible et ouvre la porte au drame. Je ne m’érige ni en juge ni en moraliste, je raconte des histoires. C’est vrai que j’ai toujours le même discours, je revendique la liberté de choix pour les enfants, je refuse tout abus de pouvoir qu’il soit moral ou physique. Ici, c’est l’enfance brutalisée par les réactions sociales que je mets en scène.
L’enfance brutalisée par la société
C’est redoutable dans la mesure où c’est quelque chose qui touche à l’affectif. D’un seul coup on transforme quelque chose de positif, une marque d’affection, en quelque chose de suspect. C’est bien de faire passer le message aux enfants : « Il ne faut laisser à personne le droit de te faire des choses dont tu n’as pas envie. » C’est une question de frontières à faire respecter. Mais il ne faut pas tout mélanger : il y a des adultes qui sont très câlins sans que ce soit du tout suspect; il y a des adultes qui vont trop loin et il y a des proxénètes comme Dutroux. Il ne faut pas mettre ces trois attitudes sur le même pied! On sait quand même que les mômes ne peuvent pas vivre sans affection ! Parce qu’il y a eu un assassin, on met au pilori quelque chose qui fait partie du vécu essentiel des gamins. Quelque chose dont tout être humain a besoin pour vivre. Rares sont les enfants qui n’ont pas été à un moment ou un autre en butte au désir des adultes. Mais ce n’est pas nécessairement aussi dramatique qu’on le laisse entendre actuellement. Il y a eu dans ma famille quelqu’un qui m’a embêtée toute mon enfance, j’ai été très contente quand il est mort, mais je n’ai pas été salie, ça n’a rien changé à ma vie de femme, à mon rapport avec les êtres. Je pense que c’est important de dire aux enfants qu’ils peuvent réagir, de leur apprendre à ne pas se laisser manipuler.
Toute ressemblance serait purement fortuite
Là, on entre dans le roman, c’est la part de la fiction. Cela m’a intéressée de mettre en scène un personnage qui a des pulsions pédophiles, pour des raisons qui tiennent à son histoire à lui, mais qui ne passe pas à l’acte. La sexualité est la bonde de sécurité d’un certain nombre d’émotions, de traumatismes, de blessures de l’enfance. On n’est pas responsable du fait de ressentir des pulsions, on est responsable de leur mise en pratique. Si certains peuvent évacuer leur monstruosité sans toucher personne, de quel droit les enfermer ? Mais mon roman est avant tout un roman à suspense. Ce n’est pas une étude de mœurs. Je suis hantée par des choses qui m’angoissent, qui me révoltent. Cela sort tout simplement au travers des héros de mes romans.
Michel Lambert
Les événements
Je me suis étonné qu’un peuple aussi passif devienne le moteur d’une telle opposition. Mais je n’ai de vision de la Marche blanche qu’à travers le miroir des médias. J’admire les parents. Leur dignité, leur fidélité aux enfants morts est très bouleversante. C’est une question de pudeur. Pas une fraction de seconde je n’ai pensé écrire quelque chose en relation immédiate avec les événements réels. Je n’ai jamais considéré vraiment que mon livre avait un rapport direct avec la Marche blanche.
Le déclencheur du récit
Fin de tournage est parti d’une vision fugitive qui m’a frappé : un père à côté de son fils, visiblement pas normal. Ils étaient l’un et l’autre très dignes, je les ai sentis très proches même s’ils n’échangeaient aucune parole. J’ai gardé à l’esprit cette image captée dans la rue. C’est le point de départ du livre ; je me suis demandé comment je réagirais à la place de ce père, si j’avais un fils différent. Cette image a inspiré le personnage de Clément et celui de son fils Bert. J’avais à l’esprit une phrase de Flaubert : « Avec ma main brûlée, je peux parler de la nature du feu. » Si on n’a pas la main brûlée ; on ne peut pas parler de la nature du feu. J’avais envie de confronter plusieurs mondes : la sphère de la société, celle du microcosme d’un tournage, celle de cet homme, Clément. De montrer la difficulté de communication entre ces sphères. On ne peut vraiment parler que de ce qu’on a vécu, Clément ne comprend pas ce qui se passe dans ce curieux pays, Tania ne comprend pas ce que lui explique Clément. La communication est impossible d’une sphère à l’autre. Comme la plupart de mes livres, Fin de tournage est un livre sur l’impossibilité de communiquer.
De la manifestation à la Marche blanche
Je travaille très lentement. Je recommence souvent la première phrase, qui pour moi est généralement la phrase clef d’un livre. Peut-être cinquante fois. J’avais écrit : « Clément arriva sur le tournage en début de soirée. » C’était juste cela que je voulais dire mais cela m’est apparu trop court ; la proposition « alors que la grande manifestation venait de s’achever » est venue et s’est imposée. Mais je ne pensais pas à la Marche blanche. Puis me sont revenues les images de ballons dans le ciel, comme une image plutôt esthétique. C’est un peu malgré moi que la manifestation est devenue la Marche blanche. Peut-être par commodité romanesque, parce que ça facilite les choses de parler de ce que l’on a vu. C’est très important le point de vue documentaire pour nourrir la fiction. Mais je n’ai pas une fraction de seconde voulu utiliser la Marche blanche. C’est un décor, un décor parmi d’autres mais un décor révélateur. J’ai voulu juste rendre hommage à ce père et à sa dignité. Je n’ai d’ailleurs pas donné d’importance au réel de la manifestation : il n’y a pas de nom, ni d’indication géographique, on ne sait pas de quelles rues, de quelle ville, ni même de quel pays il s’agit. J’ai voulu donner un caractère universel à la protestation. C’est aussi une question de pudeur par rapport aux parents.
Le bruit et le silence
En écrivant un livre, je pars sans plan, je fais confiance aux personnages. J’essaie de faire en sorte qu’ils puissent évoluer. A mesure que j’écrivais, il m’est apparu de plus en plus évident qu’on peut choisir le bruit ou le silence pour protester. Bert avait choisi le silence. Clément en arrive à se dire que c’est peut-être la meilleure façon de protester. Si les participants à la Marche blanche s’étaient figés vraiment comme des statues, sans mouvements, sans paroles, ç’aurait été totalement ingérable pour les politiques.
— C’est curieux que vous opposiez au silence de Bert une manifestation qui s’est justement voulue silencieuse…
— C’est incroyable, elle m’est apparue comme très bruyante… Probablement parce que ma vision passait par le tapage des médias. J’ai confondu le bruit des médias et le silence de la Marche blanche… Ça confirme encore l’importance de la subjectivité d’un écrivain quand il repart du réel.… Chaque écrivain se réapproprie la réalité avec son regard. Dans un livre de Simenon, une journée ensoleillée paraîtra quand même grise parce que l’univers mental de Simenon est gris et terne. Même l’écrivain le plus réaliste ne prend jamais la juste mesure de la réalité. Un géomètre dispose d’instruments fiables. Un écrivain n’a pour instruments de mesure que ses doutes et aussi sa musique intérieure. On ne peut écrire sur la Marche blanche qu’avec sa subjectivité. Un écrivain ne peut pas transcrire la réalité de façon satisfaisante pour ceux qui l’ont vécue. C’est clair que je ne m’autorise pas le droit de récupérer une réalité que je n’avais pas vraiment vécue et que je risquais de trahir.
Emmanuelle Sandron
J’ai été fort touchée par l’affaire Dutroux et la Marche blanche. J’étais enceinte à ce moment, j’étais plus sensible que jamais à tout cela. Toute la Belgique a été très émue ; on se projette à fond dans ce drame. Les femmes se sont senties à la fois petite fille abusée et mère impuissante. Mais j’aurais été incapable d’écrire quelque chose sur l’affaire Dutroux elle-même, sur l’histoire des petites filles. Le livre est né d’un appel précis, qui ressemblait à une bouteille à la mer. Une femme que je connaissais un peu m’a contactée il y a deux ans pour me demander conseil : son compagnon abusait de sa petite fille de neuf ans et elle ne savait comment réagir. Suite à l’affaire Dutroux, les médias ont relaté très largement les opinions des professionnels là-dessus. Ils demandaient très clairement que chacun réagisse s’il était témoin d’une situation telle que celle-là. J’ai conseillé à la maman de quitter son compagnon pour sauver sa petite fille, mais elle est restée. J’ai pris des conseils dans divers services juridiques pour savoir comment aider cette petite fille. Tous m’ont découragée de faire quoi que ce soit parce que je n’étais pas « de la famille ». J’ai porté plainte malgré tout. J’ai su que le tribunal de la Jeunesse avait fait son enquête, que les membres de la famille avaient été interrogés et avaient tout nié. Je me suis donc questionnée : « Qu’est-ce que j’ai comme arme ? J’écris… » C’est parce que le climat était tel en Belgique suite à l’affaire Dutroux que j’ai été tout de suite convaincue qu’il fallait agir. J’ai fait ce livre également pour me libérer de cette histoire. Je me suis très fort identifiée à cette petite fille. J’ai d’ailleurs dédié le roman à Marie, pour lui montrer qu’elle n’était pas seule au monde et que quelque part quelqu’un pensait à elle. Plus tard, si elle le lit, peut-être se sentira-t-elle moins seule. C’est la première fois que j’écris pour quelqu’un. Depuis, je sais que le livre circule, qu’on le trouve dans les salles d’attente de certains psychologues et que cela aide certaines personnes à trouver la force de parler. Ce que je voudrais, c’est que les filles et les jeunes femmes parlent de ce qui leur est arivé pour casser l’engrenage. Si on a été victime d’un abus sexuel et qu’on se tait, on risque d’être à nouveau victime, plus tard. La lecture de Sarah Malcorps déstabilise très fort les hommes, si j’en crois les lecteurs qui m’en ont parlé. Beaucoup viennent vers moi comme pour se justifier : ils se sentent parfois gamin abusé mais aussi père potentiellement abuseur. Il y a un vrai malaise. L’affaire Dutroux a permis que ce qui était refoulé auparavant sorte au grand jour. Le bouchon a sauté et l’émotion s’est libérée. On a beaucoup entendu « Rien ne sera plus comme avant ». Cette phrase m’énerve mais c’est vrai, les choses ont changé, on est plus à l’écoute de nos souffrances, des souffrances des enfants. J’ai été frappée de voir que beaucoup d’écrivains ont été touchés, mais il nous a fallu du temps pour en parler, c’est maintenant que cela sort. Pierre Mertens l’évoque dans son dernier livre et Michel Lambert également. S’il n’y avait pas eu l’affaire Dutroux, je n’aurais pas écrit Sarah Malcorps de la même façon. Ça a été un lent processus de maturation.
Du côté de la recherche
C’est un bouquin à la vilaine couverture orange et noire qui ne cherche pas à séduire. C’est un texte aride, dont on ne voit pas toujours la portée concrète. Dieu que les chercheurs sont parfois loin de nous, simples lecteurs ; même quand le sujet de leurs études nous interpelle. Mais, outre une intéressante bibliographie sur les études qui ont tenté de cerner la portée de la Marche blanche, on découvre çà et là dans cet ouvrage quelques pistes de réflexion qui méritent qu’on les prenne en compte.
Attentes sociales et demandes de justice vient d’être édité sous la direction de Jacques Marquet et Yves Cartuyvels aux Publications des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles. C’est une étude qui s’excuse d’être un peu tardive, loin dans le temps des fortes mobilisations collectives qu’elle analyse. Cinq ans après la Marche blanche et son tourbillon de questions, c’est loin en effet. « Alors pourquoi y revenir ? Tout simplement, au nom de notre responsabilité d’intellectuels » déclarent les auteurs. Relancer le débat et relayer les aspirations légitimes qui se sont jadis exprimées, voici la perspective dans laquelle Cartuyvels et Marquet veulent inscrire les travaux qu’ils dirigent. Point de départ : une recherche menée entre novembre 97 et octobre 98, commanditée dans le cadre du Programme de recherche scientifique en appui à la police judiciaire. La Belgique vient juste de vivre la Marche blanche. Vite, on veut savoir qui a marché, pourquoi ce peuple si mou s’est réveillé et s’est mis en marche, pourquoi ces protestations silencieuses.
« De la plainte sociale à la demande de justice » : le monde judiciaire s’est jeté sur la Marche blanche comme la misère sur le monde pour obtenir qu’enfin les processus de réforme de la justice et de ses appareils reçoivent une nouvelle impulsion. Mais les chercheurs de la FUSL pensent qu’on ne peut pas réduire les mobiles de la Marche à cela. Ils ont confronté leurs hypothèses à des regards extérieurs lors de plusieurs ateliers. Ils se sont donc penchés sur ce qu’ils appellent une plainte sociale, insistant sur la polysémie du terme qui traduit aussi bien le gémissement, le cri, l’expression de la souffrance que le mécontentement, le grief et, au sens juridique, l’infraction dénoncée en justice.
Premier angle : les interviews
Cette plainte sociale, qu’ils situent entre émotions et revendications, ils ont tenté de la décrypter au travers d’un certain nombre de récits de personnes qui ont participé à la Marche. De simples citoyens : les analystes ont cherché à connaître les mobiles de cette majorité silencieuse, ils ne se sont intéressés ni aux organisateurs ni aux acteurs politiques ni aux médias qu’ils ont analysés ailleurs.
Vingt-cinq entretiens semi-directifs approfondis, d’une durée d’une heure trente en moyenne, menés entre mars et septembre 98, ont constitué le corpus de départ. Les chercheurs ont basé leur analyse sur le schéma actantiel de Greimas et sont partis du principe que tout récit s’organise autour d’un enjeu, d’une quête et que l’analyse de la structure de ce récit permet de faire émerger sa signification. Soit. Dommage que ces interviews de la majorité « silencieuse » n’ait pas été confrontées à des interviews de militants « blancs » ou à celles de certains pédophiles qui ont, semble-t-il, participé à la Marche blanche.
Deuxième angle : trois points de vue
Thomas Périlleux tente de reconstituer l’espace des débats et tâche de montrer l’ampleur des conflits d’interprétation de la mobilisation blanche, entre fait divers et malaise de société. Jean-Louis Genard s’attache à la plainte sociale vue sous l’angle de la culture politique tandis que Théo Hayez, dans Le temps du soupçon, s’interroge sur la promotion du fait divers dans le discours médiatique et analyse le direct télévisé comme une modalité privilégiée pour notre société de s’éprouver et de se retrouver.
Troisième angle : les prolongements juridiques
Yves Cartuyvels souligne l’écart entre le juste comme valeur et la justice comme institution. On se sent plus concerné avec le texte de Guy Rommel qui s’interroge sur la finalité de la réforme « Octopus » : s’agit-il d’une réponse au fait social ou d’une revanche du droit? Est-ce que la réforme qui limite l’intervention des politiques pour renforcer le jugement de la hiérarchie judiciaire est une bonne chose ? L’un des effets pervers ne serait-il pas, en renforçant le corporatisme et le pouvoir de la hiérarchie en place, d’engluer encore mieux la fonction judiciaire dans un immobilisme évident ? Lorsque les nominations dépendent de la sphère politique, on fait des courbettes un moment ; puis, une fois nommé, on a la paix pour travailler ; lorsqu’on dépend d’un jugement hiérarchique, c’est tous les jours que la hiérarchie pèse sur les décisions. « …Si la réforme judiciaire semble avoir été mue par la Marche blanche, elle n’en a réalisé aucun objectif, renforçant même ce que cette Marche entendait combattre ». Voilà peut-être le point de départ d’une recherche utile !
La postface d’Abraham Franssen, Photo sépia, recèle également des signes de piste très intéressants : finalement, c’est certainement dans son ouverture à la contradiction et au débat que cette recherche s’avère la plus pertinente.
Nicole Widart
Attentes sociales et demandes de justice, sous la direction de Jacques MARQUET et Yves CARTUYVELS, Publication des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 2001.
[1] Extraits du texte de présentation du colloque.
[2] À simple titre d’exemples, songeons à l’excellent et corrosif Festen, film du Danois Thomas Vinterberg, ou à L’exploitation (A Thousand Acres), roman de l’écrivaine américaine Jane Smiley, paru aux Etats-Unis en 1991. Dans ce dernier, un fermier de l’Iowa décide de partager son immense domaine entre ses trois filles. Sans le vouloir, il provoque entre elles un irréparable conflit ; il sape les valeurs — de travail, de respect de la tradition — qui donnaient sens à sa vie ; et, surtout, il ramène en pleine lumière les souvenirs incestueux que l’inconscient de sa fille aînée avait jusqu’alors censurés.
Dossier paru dans Le Carnet et les Instants n°120 (2001)