La Marche blanche et l’affaire Dutroux dans l’imaginaire littéraire

marche blanche

Dans sa livrai­son du 15 mai 1997, Le Car­net et les Instants (n° 98) avait con­sti­tué un dossier sur les écrits relat­ifs à l’af­faire Dutroux et à la Marche blanche. La plu­part des textes présen­tés apparte­naient à deux caté­gories : aux doc­u­ments — témoignages ou syn­thès­es de faits — répondaient les ouvrages de réflex­ion, sou­vent col­lec­tifs, qui pro­po­saient les pre­mières ten­ta­tives de prise de dis­tance et d’analyse d’événe­ments qui échap­paient man­i­feste­ment à la rubrique des faits divers et qui devaient, pen­sait-on, boule­vers­er durable­ment la société belge. Toute­fois, la réal­ité sem­blait trop bru­tale, trop dif­fi­cile à admet­tre mème, pour que des écrivains se l’ap­pro­prient et, à chaud, y fassent allu­sion dans leurs fic­tions. Or, quelque qua­tre ans après ce pre­mier état des lieux, la Marche blanche et les affaires de pédophilie se sont imposées dans l’imag­i­naire lit­téraire. Un coup de sonde dès lors s’im­po­sait.

En 1997, nous n’avions pu ren­dre compte que de deux livres de fic­tion. Dans ses Nou­velles de Judas, André Sem­poux met­tait en scène des per­son­nages réagis­sant à la mort des petites filles ou par­tic­i­pant à la Marche blanche. Ce faisant, il lais­sait avant tout par­ler son émo­tion et sa colère devant une « jus­tice qui bégaie ». Dans son roman Les non-par­tants, Bruce Mayence ne se référait pas à l’af­faire Dutroux, mais plongeait deux per­son­nages dans un con­texte de mis­ère sociale et sex­uelle. D’une façon générale, les textes pub­liés ultérieure­ment s’in­scrivent dans cette alter­na­tive : cer­tains situent explicite­ment leur action à la fin de l’été 1996, au moment de l’ar­resta­tion de Dutroux et de la Marche blanche, alors que d’autres, sans évo­quer cette péri­ode, abor­dent les thèmes de la pédophilie, de l’inces­te et de l’al­ié­na­tion des corps, voire ceux de la peur et des rumeurs que ces maux engen­drent dans une société.

De la Marche blanche

Françoise Mallet-Joris

Françoise Mal­let-Joris

Paru en 1999, Sept démons dans la ville de Françoise Mal­let-Joris con­stitue un événe­ment en soi. Née à Anvers en 1930, fille de Suzanne Lilar, Françoise Mal­let-Joris, qui siège à l’a­cadémie Goncourt depuis 1971, appar­tient depuis plus longtemps encore au gotha des Let­tres français­es — sinon parisi­ennes. Il est tout sauf anodin qu’une fig­ure de cette impor­tance, non seule­ment par le tal­ent mais aus­si par la stature et le statut insti­tu­tion­nels, choi­sisse pour cadre à un épais roman sa Bel­gique natale, pré­cisé­ment entre le début des révéla­tions de Marc Dutroux et le dimanche 20 octo­bre 1996, jour de la Marche blanche. Par ce livre, l’au­teure de La Mai­son de papi­er mon­tre son attache­ment à un pays qui a été le sien, qu’elle a vu meur­tri et dont elle a voulu appréhen­der les blessures pro­fondes.

En août 1996, Eve­lyne vient en Bel­gique avec sa mère, Alix, afin d’as­sis­ter aux obsèques de son père. Celui-ci s’é­tait établi à Anvers, plusieurs années aupar­a­vant, avec sa jeune maîtresse Julia. À peine guérie d’une longue anorex­ie, Eve­lyne sem­ble extrême­ment frag­ile, comme un objet que l’on évit­erait de touch­er tant on aurait peur qu’il se brise. Or, pour la pre­mière fois de sa vie, Eve­lyne n’ad­met pas docile­ment ce qu’on  veut lui impos­er : elle refuse de pren­dre part aux funérailles de son père, mais se rend à celles de Julie et Mélis­sa ; plus tard, elle par­ticipe aus­si à la Marche blanche. Le lecteur n’a pas trop de mal à dénouer les fils de l’in­trigue tis­sée par Françoise Mal­let-Joris. Il com­prend assez rapi­de­ment qu’un lourd secret unis­sait Eve­lyne à son père, et que celui-ci préféra fein­dre de détester son enfant plutôt que de l’aimer trop et mal et de la désir­er sex­uelle­ment. Il devine sans peine, avant d’en recevoir la con­fir­ma­tion, que Julia n’é­tait qu’une rem­plaçante, une petite fille qui eut le mal­heur d’être pau­vre et obéis­sante et de ressem­bler à Eve­lyne. Deux aspects, cepen­dant, de Sept démons dans la ville sus­ci­tent le malaise. Le pre­mier tient à cer­taines descrip­tions soci­ologiques que com­met l’écrivaine. Qu’elle abor­de la famille d’Eve­lyne, de petits indus­triels orléanais obsédés par leur image, dom­inés con­stam­ment par la crainte du qu’en-dira-t-on ; qu’elle décrive les mœurs à Orléans même, à Brux­elles ou à Anvers, c’est une sem­blable atmo­sphère provin­ciale et désuète qui se dégage du texte comme si, dans ces coins d’Eu­rope, rien depuis un siè­cle n’avait dû chang­er et qu’il avait donc suf­fi, pour en ren­dre compte, d’a­jouter un vol­ume aux Scènes de la vie de province. Lorsque, à Brux­elles, deux femmes, une chômeuse et une domes­tique, sym­pa­thisent avec Eve­lyne, c’est le peu­ple des petites gens que Mal­let-Joris met en scène, avec une bien­veil­lance pater­nal­iste qui n’empêche nulle­ment de prêter à la sans-emploi des pen­sées hon­teuses : « Il y a une légende, une saga du chô­mage. (…) Tout est péril, tout peut être coupable. Les inspecteurs peu­vent sur­gir à la nuit tombée, un soir d’hiv­er, et fouiller la lin­gerie d’une femme soupçon­née d’héberg­er un com­pagnon. Bougez seule­ment d’un pas et c’est un “obsta­cle à con­trôle”. Alors on ne bouge pas. Même chercher un emploi — bien peu prob­a­ble — est dan­gereux. » Que l’au­teure fasse par­fois penser à une grande bour­geoise du 19ème siè­cle qui vis­it­erait ses pau­vres ne serait sans doute pas grave si cela ne pesait sur le sens de l’ensem­ble. Tout se passe, en effet, comme si les prob­lé­ma­tiques éminem­ment con­tem­po­raines qui devaient ali­menter le roman se voy­aient pudique­ment éludées. S’il est naturelle­ment peu ques­tion des dys­fonc­tion­nements insti­tu­tion­nels — qui, à ce moment, peu­vent encore être con­sid­érés comme spé­ci­fique­ment belges —, le tabou du corps de l’en­fant qui devient objet sex­uel ne béné­fi­cie pas de beau­coup plus d’at­ten­tion, alors qu’il sem­blait devoir con­stituer une don­née fon­da­men­tale du roman. Mau­rice, le père, était peut-être un mon­stre mais, quand com­mence le réc­it, c’est d’abord un défunt encom­brant dont l’ex­is­tence a lais­sé quelques séquelles mineures qu’il con­vient de gér­er, comme il faut le faire d’ailleurs de son héritage. Et, au fond, la mon­stru­osité du père, qui demeure essen­tielle­ment à l’é­tat d’al­lu­sion, n’a jamais pro­duit ses effets que hors champ, dans un non-dit qui paraît ici plus con­fort­able qu’in­quié­tant. Quant à Julia, c’est un per­son­nage telle­ment falot qu’il faut une cer­taine bonne volon­té pour se sou­venir qu’elle est, quand même, une vic­time. Au terme du roman, elle rejoint sa famille, qui vit au Cana­da, dans une secte — mais peu­plée de « braves gens », pré­cisons-le, pour se ras­sur­er. En fait, s’il faut chercher des références à Sept démons dans la ville, c’est moins auprès de Balzac que de Paul Bour­get, auteur selon qui le roman est un diver­tisse­ment pour gens sérieux, à tra­vers lequel la morale se fout la trouille le temps que retombe le souf­flé du péché et que s’in­stau­re un apaise­ment de bon aloi. La fin du texte s’avère, à cet égard, par­ti­c­ulière­ment sig­ni­fica­tive qui, de qua­si vaude­vil­lesque (« (Eve­lyne) ne délire pas, elle est amoureuse, ce n’est que ça ! ») devient franche­ment lyrique : « La bravoure, depuis longtemps, est une don­née déval­uée. Mais, qui sait ? Dans ce grand mou­ve­ment, les Belges (…) vont-ils cess­er d’être de braves gens, pour rede­venir, sous la pres­sion de la néces­sité, tout bon­nement “les plus braves” ? » Face aux cadavres pour­ris­sants des petites filles et par­mi les trois cent mille man­i­fes­tants de la Marche blanche, on se dit qu’on l’a échap­pé belle mais qu’en­fin tout peut ren­tr­er dans l’or­dre bour­geois du monde.

Mais la vie continue

Après l’ex­huma­tion des corps des fil­lettes et, plus encore, après la Marche blanche, s’é­tait imposée pour beau­coup l’idée que rien ne serait plus pareil et que le fonc­tion­nement de la société — c’est-à-dire non seule­ment celui de nos insti­tu­tions mais aus­si notre façon de voir les autres et d’a­gir avec eux — devrait inéluctable­ment chang­er. Tous les domaines seraient touchés : la poli­tique, les arts, la lit­téra­ture, le monde du tra­vail, la famille, la sex­u­al­ité, la morale… Rien, aimait-on dire, ne serait plus comme avant, et plus per­son­ne n’oserait affirmer que « the show must go on ». Cette phrase, pour­tant, est pronon­cée dans Fin de tour­nage, le dernier ouvrage de Michel Lam­bert, et elle en est en quelque sorte l’emblème. L’ac­tion du roman com­mence exacte­ment « alors que la grande man­i­fes­ta­tion vient de s’achev­er » et que Clé­ment, qui est cri­tique de ciné­ma, débar­que sur un plateau instal­lé dans un quarti­er de Brux­elles, afin d’as­sis­ter au tour­nage des dernières scènes d’un film. A par­tir de cette sit­u­a­tion ini­tiale, le réc­it s’ar­tic­ule autour d’un dou­ble décalage : d’une part, entre un pays en proie aux con­vul­sions sociales et une équipe de tour­nage pour l’essen­tiel étrangère au lieu, emportée par sa pro­pre dynamique et tout entière occupée des menus drames que favorise une vie en vase clos ; et d’autre part, entre Clé­ment lui-même et ce pays blessé qui ne lui est rien, et cette troupe qu’é­gaye la moin­dre futil­ité, alors que le jour­nal­iste n’a, décidé­ment, pas le cœur à rire. Pour Clé­ment, la belle hor­logerie de l’ex­is­tence heureuse s’est irrémé­di­a­ble­ment détraquée quand son fils Bert a inex­plic­a­ble­ment cessé de par­ler. En amour comme au boulot, il n’est plus vrai­ment lui-même, et plus rien n’a de sens, plus rien ne paraît impor­tant. Toute­fois, Clé­ment joue encore un cer­tain jeu social : il s’a­muse, quoiqu’il en ait, aux fêtes de fin de tour­nage ; il s’in­téresse au réal­isa­teur et à l’ac­trice prin­ci­pale, il fait l’amour à la scripte et se prend de sym­pa­thie — ou un peu plus — pour une fig­u­rante, par ailleurs étu­di­ante aux Beaux-Arts.

lambert fin de tournage

Avec Fin de tour­nage, Michel Lam­bert fait à nou­veau fig­ure d’écrivain des états mit­igés, de ces « très petites fêlures » qui avaient don­né son titre à son pre­mier recueil de nou­velles. Aus­si la Marche blanche y sem­ble-t-elle surtout une toile de fond, qui soulign­erait la fausse légèreté qui règne sur le plateau, et qui met­trait en évi­dence le faible rap­port au réel d’artistes chargés, juste­ment, de créer l’il­lu­sion, d’un film à l’autre. Pour Clé­ment, la « grande man­i­fes­ta­tion » silen­cieuse fait d’au­tant moins sens qu’elle entre en con­flit avec d’autres silences avec le mutisme inad­mis­si­ble de son fils, bien sûr, mais aus­si avec sa pro­pre inca­pac­ité à exprimer sa douleur et son angoisse, puisque per­son­ne, croit-il, ne peut les com­pren­dre ni les partager : « Est-ce qu’il man­i­fes­tait, lui? Est-ce qu’on man­i­fes­tait pour Bert ? »

jean luc outers

Jean-Luc Out­ers

Dans La com­pag­nie des eaux de Jean-Luc Out­ers, le mutisme est égale­ment présent à tra­vers Edouard, le père de Maxime et Valère, les per­son­nages cen­traux. Homme poli­tique, ora­teur et auteur bril­lant « qui, sa vie durant, avait prédit (l)a lente dés­in­té­gra­tion (de la Bel­gique)», Edouard est entré en aphasie suite à une throm­bose. Il meurt peu avant que son pays arrive — en tous sens des ter­mes — presque au bord de l’abîme. Né dans le vil­lage de « Mortrou », Maxime est han­té par le vide, par le manque, et con­sacre sa vie à la ges­tion de ce gouf­fre par­ti­c­uli­er qu’est la dette de l’É­tat belge. Il est naturelle­ment boulever­sé par d’autres « trous », ceux que creusent d’« étranges enquê­teurs trans­for­més en archéo­logues » afin d’ex­humer les dépouilles des petites filles. Et il s’est « sen­ti aspiré par (l)e mou­ve­ment » de protes­ta­tion pop­u­laire tan­dis que « le gou­verne­ment con­tin­u­ait à vaquer tran­quille­ment à ses occu­pa­tions, pas­sant ses nuits à boucler le bud­get de l’E­tat dans le respect des “critères de con­ver­gence de Maas­tricht” alors que réduire le déficit à trois pour cent c’é­tait encore un trou à combler mais qui en cachait un autre, béant celui-là, qui, s’il n’y pre­nait garde, risquait de l’en­gloutir à son tour. » Cepen­dant, le véri­ta­ble héros de La com­pag­nie des eaux n’est pas Maxime mais Valère, que fasci­nent, non le vide, mais la pléni­tude et la vie dans leurs man­i­fes­ta­tions les plus écla­tantes que sont l’œuf — puisque Valère est chercheur en biolo­gie au Musée d’His­toire naturelle, spé­cial­isé dans la repro­duc­tion des rep­tiles — et le ven­tre rond et superbe des femmes enceintes, les seules qu’il veuille pour maîtress­es.

D’utiles contrepoints

Face aux dis­pari­tions d’en­fants, cer­tains auteurs ont délais­sé le mode com­pas­sion­nel pour adopter un point de vue plus cri­tique. Leurs textes sont des hapax, des occur­rences uniques, car ils s’at­tachent, cha­cun de manière orig­i­nale, à une prob­lé­ma­tique dif­férente, iden­ti­fiée par­mi les innom­brables ques­tions que l’af­faire Dutroux et les faits de pédophilie en général peu­vent pos­er à une société.

rossano rosi

Rossano Rosi

Avant la décou­verte des corps de Julie et Mélis­sa, Rossano Rosi avait pub­lié Les bis­cuits du des­tin, roman satirique sur les enlève­ments d’en­fants. Paru dans une col­lec­tion elle-même inti­t­ulée « Romans médiocres » (sic), cette œuvre est une pochade dérangeante, que beau­coup refuseraient de lire et qui n’a d’ailleurs plus été dif­fusée depuis le déclenche­ment de l’af­faire Dutroux. Elle ferait rire pour­tant ceux qui acceptent un texte qui manie osten­si­ble­ment la déri­sion la plus grinçante et qu’il con­vient donc de pren­dre au… dix­ième degré. En out­re, elle poserait la ques­tion, que l’on croy­ait désor­mais dépourvue de sens, de la lib­erté de l’écrivain. Dans un arti­cle paru en févri­er 1997 dans la revue Indi­ca­tions, Jean-Louis Dufays appelait de ses vœux une « éthique de la lec­ture » « où chaque lecteur con­fron­té à des textes inac­cept­a­bles aura le courage de dire non, je ne lis pas ça ; et de citer par­mi les œuvres que leur nul­lité éthique (…) rend imbuvables » : « Bagatelles pour un mas­sacre de Céline et la plu­part des romans du Mar­quis de Sade, mais aus­si Mes amours décom­posées de Gabriel Matzn­eff ». Il serait sans doute per­ti­nent de se deman­der si le pré­ten­du « sur­saut éthique col­lec­tif» con­sé­cu­tif à l’af­faire Dutroux n’a pas induit un recul de nos lib­ertés indi­vidu­elles ni ouvert la porte à un nou­veau con­formisme moral où l’in­fan­til­i­sa­tion occu­perait une grande part.

Sur un mode égale­ment satirique — mais avec moins de vir­u­lence que Rosi, et une imag­i­na­tion net­te­ment moins dévas­ta­trice, Nico­las Ancion s’est intéressé au « Grand méchant Marc » et a pressen­ti ce qu’il pour­rait advenir à un insti­tu­teur qui aurait la malchance de s’ap­pel­er Dutroux, Marc Dutroux. Extrait du recueil de nou­velles, Les ours n’ont pas de prob­lème de park­ing, le texte ne fera cer­taine­ment pas date dans l’œu­vre de son auteur, mais il a le mérite de mon­tr­er com­ment une pop­u­la­tion en émoi peut vers­er dans la vin­dicte imbé­cile jusqu’à ban­nir l’un des siens.

gudule

Gud­ule

La crainte légitime et le souci de pro­téger ses enfants peu­vent se muer en pho­bie et con­duire aux général­i­sa­tions abu­sives. Per­son­ne n’est par­faite­ment net, per­son­ne ne peut dire qu’il n’a jamais eu l’air louche; et le pédophile peut être le voisin, l’on­cle ou le père, l’é­d­u­ca­teur ou l’in­sti­tu­teur, ou encore le petit vieux bizarre qui se promène dans le parc avec un camés­cope. Dans La mort aux yeux de porce­laine, Gud­ule pousse au bout de sa logique la peur irra­tionnelle qui s’empare d’un enfant et qui fera de lui, finale­ment, un meur­tri­er. Si, dans le réc­it, la mort est au ren­dez-vous pour le vieux Gio­van­ni, c’est plus sou­vent une mort sociale et famil­iale qui frappe l’homme accusé injuste­ment — sinon calom­nieuse­ment — d’actes pédophiles. Or, selon le « Réseau des Comités blancs » et le groupe « Pour la vérité », qui organ­i­saient un col­loque à Brux­elles les 20 et 28 octo­bre 2001, il est urgent de faire droit à « la parole de l’en­fant », même si la con­tra­dic­tion n’est pas résolue entre « la légitime pré­somp­tion d’in­no­cence des prévenus » et « la légitime pré­somp­tion de per­ti­nence des enfants qui osent témoign­er[1] ». Cette con­tra­dic­tion, à ce jour irré­ductible, ne représente pas seule­ment une dif­fi­culté pour l’in­sti­tu­tion judi­ci­aire : c’est aus­si, beau­coup plus générale­ment, un prob­lème de société qui néces­sit­erait une réflex­ion appro­fondie, dépourvue de tout con­texte pas­sion­nel et où divers points de vue pour­raient être con­fron­tés.

Aujour­d’hui, les Comités blancs ont claire­ment recen­tré leur action sur la lutte con­tre « la pédocrim­i­nal­ité ». On est, en fait, très loin de la Marche blanche, lame de fond certes mutique, mais qui n’en promet­tait pas moins de faire mod­i­fi­er, out­re le fonc­tion­nement des insti­tu­tions, le rap­port des indi­vidus aux autres et au monde, ain­si que la manière de s’en­gager dans la vie publique. Cette ques­tion de l’en­gage­ment poli­tique se trou­ve au cœur de la pièce Poli­tique­ment cor­rect écrite par Franck Livin au cours d’un ate­lier d’écri­t­ure organ­isé par le Stu­dio-Théâtre de La Lou­vière et dirigé par Jean Lou­vet. Un mil­i­tant — que l’on pré­sume du Par­ti Social­iste — y exprime son désar­roi face à « l’im­mo­bil­isme » des struc­tures tra­di­tion­nelles et face à la « dérive droitière » d’un par­ti qui ne fait au mieux que « proteg(er) les acquis soci­aux, la sécu­rité sociale, pour éviter la cas­sure ». Le mil­i­tant d’un Comité blanc lui pro­pose de met­tre ses com­pé­tences d’or­gan­i­sa­tion au ser­vice de son mou­ve­ment, car il est con­scient que celui-ci « fini­ra par s’es­souf­fler » si aucun effort n’est accom­pli pour le struc­tur­er. S’il n’est pas exempt de lour­deurs, le texte de Poli­tique­ment cor­rect s’avère néan­moins excep­tion­nel, dans la mesure où il est le seul à évo­quer ce moment, du reste assez éphémère, où le mil­i­tan­tisme poli­tique clas­sique aurait pu bas­culer afin d’adopter une per­spec­tive et des objec­tifs rad­i­cale­ment dif­férents.

À même les corps

Au cours du même ate­lier d’écri­t­ure, Jean Leroy a ten­té de percer à jour les mécan­ismes qui trans­for­ment un homme ordi­naire en pédophile. Il a écrit, avec L’homme inter­dit, un texte fort, douloureux, où se dis­ent le désir innom­ma­ble, l’é­go­cen­trisme forcené, la néga­tion de l’autre et le com­plaisant aveu­gle­ment sur soi-même : « Le désir me tor­dait le ven­tre, je me suis servi. C’est ce que font tous les hommes sur cette terre, non ? Et puis, qu’est-ce qu’un enfant ! Une petite chose qui ne sait rien de la vie. Une jolie poupée sor­tie à peine de son car­ton, à qui il faut tout appren­dre, c’est ce que j’ai fait ! (…) Je ne suis ni un ani­mal ni un malade. Je suis l’homme libéré, aus­si authen­tique qu’il peut l’être. Je veux, je réalise. J’ai faim, je mange. Je désire, je jouis. Ils voudraient tous me ressem­bler. » De nou­veau, la ten­ta­tive est plutôt rare, qui con­siste à décor­ti­quer, comme de l’in­térieur, le dis­cours d’un vio­leur pédophile. Plusieurs œuvres, a con­trario, recourent au thème de la dénon­ci­a­tion d’un viol. Comme l’a mon­tré récem­ment Jacques Dubois, énon­cer « l’in­time à son extrême » se révèle un moyen priv­ilégié, pour les auteurs con­tem­po­rains, d’af­fron­ter les prob­lèmes du monde». Dire le viol, c’est dénon­cer un malaise social, c’est inclure la blessure la plus intime dans le mal être col­lec­tif ; c’est très sou­vent, déter­rer le mis­érable petit tas de secrets dont l’en­fouisse­ment était le garant, unique et hyp­ocrite, de l’u­nité d’une famille. Ain­si, dans Sept démons dans la ville, « l’achat » par Mau­rice du corps de Julia et l’e­spèce d’inces­te par procu­ra­tion qui en découle per­me­t­tent-il à la société bour­geoise de sauver longtemps l’essen­tiel, à savoir les apparences. Dans La tour­nante d’Elisa Brune, le viol est la con­séquence d’une con­cep­tion ado­les­cente du monde selon laque­lle tous les échanges — en ce com­pris les rela­tions entre hommes et femmes — par­ticipent d’un proces­sus de con­som­ma­tion : il ne s’ag­it donc plus d’éprou­ver ni de don­ner du plaisir, mais de con­som­mer de la chair, mais de con­som­mer des orgasmes ; et le principe de la tour­nante s’ap­par­ente à un Mac­Do sex­uel pour les garçons anonymes qui vien­nent pénétr­er avec sauvagerie le sexe d’une jeune fille. Enfin, dans Sarah Mal­corps d’Em­manuèle San­dron, la nar­ra­trice porte plainte con­tre son père pour viol et con­tre sa mère pour non-assis­tance à per­son­ne en dan­ger. Elle rompt avec les images en demi-teintes de l’en­fance, avec le silence famil­ial, avec l’im­pres­sion dif­fuse aus­si de rater sa vie, de laiss­er les échecs sem­piter­nelle­ment se répéter. Elle réclame jus­tice avec les mots d’un poème, et l’écri­t­ure ici para­doxale­ment ne relie pas mais crée une dis­tance — comme si l’écrivaine, dans les dernières pages, avait voulu, par pudeur peut-être, par dis­cré­tion, sig­naler que l’on n’avait pas quit­té les ter­ri­toires bal­isés de la lit­téra­ture.

Il faudrait encore not­er, pour ne pas vrai­ment con­clure, que la thé­ma­tique du corps vio­lé comme déclencheur d’un dis­cours social cri­tique, quelque­fois vio­lent ou exac­er­bé, n’est pas pro­pre à la lit­téra­ture belge de langue française. Au cours des dernières années sont sor­tis romans et films qui sont dus à des créa­teurs étrangers et qui, pour être con­tem­po­rains, n’en datent pas moins, dans cer­tains cas, d’a­vant 1996 — et ne doivent rien, par con­séquent, à la Bel­gique ni à l’af­faire Dutroux[2]². Mais ceci évidem­ment serait une autre his­toire.

Lau­rent Robert

Bibliographie

Articles
  • Jacques DUBOIS, « Le corps à gauche », dans Les Inrock­upt­ibles, 26 août 2001, p. 42–43.
  • Jean-Louis DUFAYS, « Peut-on tout écrire ? », dans Indi­ca­tions nº 1, févri­er 1997, p. 2–5.
Œuvres littéraires
  • Nico­las ANCION, « Le grand méchant Marc », dans Les ours n’ont pas de prob­lème de park­ing, Le Grand Miroir, 2001, p. 7–19.
  • Elisa BRUNE, La tour­nante, Ram­say, 2001.
  • GUDULE, La mort aux yeux de porce­laine, Flam­mar­i­on, 2001.
  • Michel LAMBERT, Fin de tour­nage, Edi­tions du Rocher, 2001.
  • Jean LEROY, « L’homme inter­dit », dans Nou­velles écri­t­ures 1, Lans­man Edi­teur, 1997, p. 21–35.
  • Franck LIVIN, « Poli­tique­ment cor­rect », dans Nou­velles écri­t­ures 1, op. cit., p. 55–71.
  • Françoise MALLET-JORIS, Sept démons dans la ville, Plon, 1999 ; rééd. Pock­et n° 10961, 2000.
  • Bruce MAYENCE, Les non-par­tants, Métail­ié, 1997.
  • Jean-Luc OUTERS, La com­pag­nie des eaux, Actes Sud, coll. « Un endroit où aller », 2001.
  • Rossano ROSI, Les bis­cuits du des­tin, Les Edi­tions du Van Aa Libre, coll. « Romans médiocres », 1996.
  • Emmanuèle SANDRON, Sarah Mal­corps, Luce Wilquin, coll. “Luci­oles », 2001.
  • André SEMPOUX, Des nou­velles de Judas, Les Eper­on­niers, coll. « Main­tenant ou jamais », 1997.

L’empreinte du réel, ou une douleur si forte qu’elle nie son objet

 Il y a la fic­tion et il y a le réel. Par­fois le réel out­repasse ses droits et racon­te des his­toires qu’au­cun écrivain n’oserait inven­ter. L’af­faire Dutroux, la Marche blanche sont de cette veine-là et les écrivains ont eu beau s’ac­crocher à leur univers per­son­nel, sur le papi­er, les per­son­nal­ités du réel ont fini par mar­quer la fic­tion de leur empreinte.

Ces images, ces cris, ces plaintes, toute cette hor­reur et cette douleur ont imprégné l’imag­i­naire et, peu à peu, la lit­téra­ture a lais­sé resur­gir tan­tôt une image de bal­lons blancs lâchés lors d’une marche silen­cieuse, tan­tôt un cri de rage ou de douleur, tan­tôt le por­trait d’un per­son­nage « cri­ant » de ressem­blance avec ceux dont la vie rem­plit les jour­naux. Cette « con­t­a­m­i­na­tion » est-elle con­sciente ou non, ces échap­pées du réel sont-elles volon­taire­ment inscrites dans les his­toires inven­tées aujour­d’hui ?

Quelle impor­tance ces événe­ments du réel ont-ils pris dans la genèse des réc­its aux yeux des écrivains eux-mêmes ? Et, ques­tion essen­tielle, peut-on « faire de la lit­téra­ture » avec des faits aus­si atro­ces ?

L’écriture à chaud

Il y eut, sol­lic­ités ou non par les médias, nom­bre de réac­tions à chaud d’in­tel­lectuels par­fois très prompts à fustiger le citoyen et à prôn­er le statu quo insti­tu­tion­nel. Depuis le texte com­mis par Mar­guerite Duras sur l’af­faire Gré­go­ry et la polémique qui s’en­suiv­it (affleure encore à la mémoire ce « sub­lime, for­cé­ment sub­lime » qui a frap­pé les esprits), les médias ont com­pris le par­ti qu’ils pou­vaient tir­er des per­son­nages recon­nus et de leurs avis sur les faits de société qui touchent leurs lecteurs. Les jour­naux adorent bra­quer la parole des artistes et des intel­lectuels sur les feux de l’ac­tu­al­ité : affaire Dutroux, Marche blanche, atten­tats à New York, nais­sances prin­cières, tout fait farine au bon moulin du cirque médi­a­tique. Cer­tains écrivains n’ont pas hésité à jouer le jeu de don­neur de leçons tant prisé par les médias. Pierre Mertens, Marc Uyt­ten­daele s’y sont fait remar­quer. Il y eut même des livres entiers fab­riqués de cette prose, comme l’en­tre­tien accordé par Claude Javeau, Les tun­nels de Jumet. Tous les intel­lectuels n’ont pas, hélas, la sagac­ité, la plume, la verve d’un Barthes ou d’un Lacan.

Qua­tre ans après sa paru­tion, le livre d’An­dré Sem­poux, Des nou­velles de Judas, reste un touchant cri de colère, porté par l’é­mo­tion et la force d’un verbe incisif. Ce n’est pas un don­neur de leçons, Sem­poux, c’est un poète sen­si­ble à la puis­sance des émo­tions et aus­si des mots. Il con­fie à plusieurs per­son­nages le soin de juger et d’ac­cuser un pays inca­pable de pro­téger ses enfants, préser­vant ain­si la poly­phonie de la mosaïque blanche. Et l’écrivain est tout à fait con­scient des risques que l’on prend lors de cette trans­mu­ta­tion fic­tion­nelle du réel, comme en témoigne l’en­tre­tien pub­lié dans Le Car­net et les Instants en 97. Francine Ghy­sen s’in­ter­ro­geait : « La poésie, la lit­téra­ture peu­vent-elles ren­dre compte de l’hor­reur? N’y a‑t-il pas une étrange audace, peut-être une incon­gruité, à ten­ter de la cern­er avec des mots choi­sis, une langue pure et belle ?» La réponse de Sem­poux est sans ambiguïté : « (…) Je pense qu’une cer­taine forme de fic­tion peut ren­dre les dif­férents reg­istres des émo­tions mieux que tous les doc­u­ments. J’é­tais con­scient du malen­ten­du pos­si­ble : Quoi! Vous faites de la lit­téra­ture avec des événe­ments pareils ? Eh bien! oui, cha­cun par­ticipe, avec les moyens qu’il a, et dit comme il peut sa sym­pa­thie (au sens fort: souf­frir avec). »

Ces ques­tions, Françoise Mal­let-Joris les abor­de égale­ment, dans Sept démons dans la ville, au tra­vers du jeu de cita­tions qui car­ac­térise le dia­logue de Théo et de sa mère. « L’acte tyran­nique et sanglant est accom­pli… » Tan­dis que sa mère évoque la mort des enfants d’E­douard, Théo se rebelle con­tre les images employées par l’écrivain. « La sen­si­bil­ité est-elle une ques­tion de vocab­u­laire ? D’éloigne­ment dans le temps ? Ces vers écrits sur la mort des enfants d’E­douard (…) auraient-ils pu l’être à pro­pos des enfants dis­parus ? Ou la lit­téra­ture s’in­ter­di­s­ait-elle tout accès à l’é­mo­tion immé­di­ate, j’en­tends aujour­d’hui, dans nos pays d’Eu­rope » ? Et de cette ques­tion sur le droit de la lit­téra­ture à « utilis­er » l’é­mo­tion immé­di­ate, on risque de pass­er très vite à une autre prob­lé­ma­tique, du même ordre de cen­sure : faut-il brûler l’œu­vre de Sade ou de Nabokov pour éviter que leurs his­toires ne fassent des émules dans la réal­ité ?

Les marques au fil du temps

En inter­ro­geant directe­ment les écrivains, on peut nuancer les modes d’in­flu­ence que les événe­ments réels ont eu sur l’écri­t­ure de leurs réc­its. C’est bien mal­gré lui que Michel Lam­bert a vu « la grande man­i­fes­ta­tion », toile de fond de son roman Fin de tour­nage, pren­dre les traits de la Marche blanche. Si les événe­ments de 1996 et 1997 n’ap­pa­rais­sent pas tels quels dans Sarah Mal­corps, le roman d’Em­manuelle San­dron, c’est tout de même grâce à eux que l’écrivaine abor­de un thème comme l’inces­te.

Gud­ule alias Anne Duguel écrit à la fois pour les enfants et pour les adultes. D’o­rig­ine belge, elle vit en France. Ses allers-retours entre les deux pays, à l’époque, lui ont cer­taine­ment per­mis de mieux sen­tir cette névrose col­lec­tive qui s’est emparée de la Bel­gique, con­fi­nant les enfants dans le cer­cle famil­ial sous l’emprise de la peur et ren­dant sus­pectes les mar­ques d’af­fec­tion les plus élé­men­taires. Cette dis­tance a ouvert la porte à une fic­tion curieuse, où les rôles sont inver­sés et où ce sont les réac­tions sociales qui bru­talisent les enfants. Trois écri­t­ures, trois rela­tions au réel très dif­férentes, toutes trois sig­ni­fica­tives.

Nicole Widart

Gudule

Les événements

À l’époque de l’af­faire Dutroux, mes par­ents étaient encore vivants et je venais sou­vent en Bel­gique. J’ai sen­ti quelque chose d’é­trange. On voy­ait bien que le pays était totale­ment trau­ma­tisé. On sen­tait aus­si que cette affaire fai­sait sor­tir chez la pop­u­la­tion des mécon­tente­ments antérieurs à l’af­faire, dus à des prob­lèmes poli­tiques, soci­aux. Il y a eu très vite une ambiance de chas­se aux sor­cières, un désir de vengeance. C’é­tait déclenché par le meurtre des deux petites filles, une chose abom­inable, mais on sen­tait qu’à cela se mêlaient des trau­ma­tismes antérieurs, des reven­di­ca­tions plus indi­vidu­elles, plus basiques. En France, l’é­mo­tion était per­cep­ti­ble mais moins fort qu’i­ci. Les deux petites filles étaient belges. La Bel­gique a été touchée au cœur, les pays alen­tour ont été touchés plus intel­lectuelle­ment. En Bel­gique, ça a été un trau­ma­tisme affec­tif lié en plus à des mécon­tente­ments soci­aux, on a abouti à quelque chose de très fort… et de pas net du tout. J’ai été choquée de la façon dont cer­tains se sont emparé de l’im­age des petites filles pour en faire un emblème de leur mécon­tente­ment. On en oubli­ait la souf­france des enfants, leur image était util­isée comme arme, pas néces­saire­ment pour réclamer le mieux-être des enfants, la jus­tice, mais avec en arrière-plan le désir de vengeance et les insat­is­fac­tions des adultes. Cela avait l’air limpi­de mais ne l’é­tait pas du tout. Moi, ce cli­mat m’a glacée. Je me suis dit : « Qu’est-ce qu’on est en train de faire porter aux enfants ? » Je suis maman, je suis grand-mère, mais je suis restée aus­si une vieille petite fille… Tous mes livres, qu’ils soient des­tinés aux gamins ou aux adultes par­lent tou­jours d’en­fance blessée. Pas tou­jours de la manière con­ven­tion­nelle, certes. Mais je suis tou­jours extrême­ment sen­si­ble à tout ce qui ressem­ble à de l’abus de pou­voir sur des êtres faibles. Le con­stat m’est venu immé­di­ate­ment lorsque j’ai eu con­science de cette espèce d’é­tat de névrose en Bel­gique : on fait porter aux enfants quelque chose de bien trop lourd, des mécon­tente­ments et des trau­ma­tismes d’adultes. Et ils ne sont pas capa­bles de porter cela, ce n’est pas leur rôle. Ils n’ont ni le recul, ni l’e­sprit cri­tique pour faire un tri dans tout cela.

L’événement qui déclenche le récit

A la clin­ique où j’avais été voir mon père, un infir­mi­er dis­cu­tait avec des per­son­nes qui vis­i­taient un malade. Un mon­sieur d’une trentaine d’an­nées a dit : « Moi, ce que je voudrais, c’est don­ner un revolver à mon fils et lui dire si on t’ap­proche, tire dedans. » Ça m’a ter­ri­fiée. Je me suis dit que les mômes ne pou­vaient pas vivre une sit­u­a­tion comme celle-là de manière pais­i­ble, avec le recul néces­saire. Ce sont des par­ents qui, par peur et par amour, font vivre les enfants dans ce cli­mat com­plète­ment fou. Per­son­ne n’est méchant. Tout le monde est face à cette sit­u­a­tion, et la gère plus ou moins adroite­ment. C’est cette logique que j’ai poussée à bout dans La mort aux yeux de porce­laine. Le gamin, on lui a telle­ment mis en tête qu’en état de légitime défense, on peut se défendre, qu’il se défend. Comme il n’a pas le juge­ment néces­saire, il se trompe de cible et ouvre la porte au drame. Je ne m’érige ni en juge ni en moral­iste, je racon­te des his­toires. C’est vrai que j’ai tou­jours le même dis­cours, je revendique la lib­erté de choix pour les enfants, je refuse tout abus de pou­voir qu’il soit moral ou physique. Ici, c’est l’en­fance bru­tal­isée par les réac­tions sociales que je mets en scène.

L’enfance brutalisée par la société

C’est red­outable dans la mesure où c’est quelque chose qui touche à l’af­fec­tif. D’un seul coup on trans­forme quelque chose de posi­tif, une mar­que d’af­fec­tion, en quelque chose de sus­pect. C’est bien de faire pass­er le mes­sage aux enfants : « Il ne faut laiss­er à per­son­ne le droit de te faire des choses dont tu n’as pas envie. » C’est une ques­tion de fron­tières à faire respecter. Mais il ne faut pas tout mélanger : il y a des adultes qui sont très câlins sans que ce soit du tout sus­pect; il y a des adultes qui vont trop loin et il y a des prox­énètes comme Dutroux. Il ne faut pas met­tre ces trois atti­tudes sur le même pied! On sait quand même que les mômes ne peu­vent pas vivre sans affec­tion ! Parce qu’il y a eu un assas­sin, on met au pilori quelque chose qui fait par­tie du vécu essen­tiel des gamins. Quelque chose dont tout être humain a besoin pour vivre. Rares sont les enfants qui n’ont pas été à un moment ou un autre en butte au désir des adultes. Mais ce n’est pas néces­saire­ment aus­si dra­ma­tique qu’on le laisse enten­dre actuelle­ment. Il y a eu dans ma famille quelqu’un qui m’a embêtée toute mon enfance, j’ai été très con­tente quand il est mort, mais je n’ai pas été salie, ça n’a rien changé à ma vie de femme, à mon rap­port avec les êtres. Je pense que c’est impor­tant de dire aux enfants qu’ils peu­vent réa­gir, de leur appren­dre à ne pas se laiss­er manip­uler.

Toute ressemblance serait purement fortuite

Là, on entre dans le roman, c’est la part de la fic­tion. Cela m’a intéressée de met­tre en scène un per­son­nage qui a des pul­sions pédophiles, pour des raisons qui tien­nent à son his­toire à lui, mais qui ne passe pas à l’acte. La sex­u­al­ité est la bonde de sécu­rité d’un cer­tain nom­bre d’é­mo­tions, de trau­ma­tismes, de blessures de l’en­fance. On n’est pas respon­s­able du fait de ressen­tir des pul­sions, on est respon­s­able de leur mise en pra­tique. Si cer­tains peu­vent évac­uer leur mon­stru­osité sans touch­er per­son­ne, de quel droit les enfer­mer ? Mais mon roman est avant tout un roman à sus­pense. Ce n’est pas une étude de mœurs. Je suis han­tée par des choses qui m’an­gois­sent, qui me révoltent. Cela sort tout sim­ple­ment au tra­vers des héros de mes romans.

Michel Lambert

Les événements

Je me suis éton­né qu’un peu­ple aus­si pas­sif devi­enne le moteur d’une telle oppo­si­tion. Mais je n’ai de vision de la Marche blanche qu’à tra­vers le miroir des médias. J’ad­mire les par­ents. Leur dig­nité, leur fidél­ité aux enfants morts est très boulever­sante. C’est une ques­tion de pudeur. Pas une frac­tion de sec­onde je n’ai pen­sé écrire quelque chose en rela­tion immé­di­ate avec les événe­ments réels. Je n’ai jamais con­sid­éré vrai­ment que mon livre avait un rap­port direct avec la Marche blanche.

Le déclencheur du récit

Fin de tour­nage est par­ti d’une vision fugi­tive qui m’a frap­pé : un père à côté de son fils, vis­i­ble­ment pas nor­mal. Ils étaient l’un et l’autre très dignes, je les ai sen­tis très proches même s’ils n’échangeaient aucune parole. J’ai gardé à l’e­sprit cette image cap­tée dans la rue. C’est le point de départ du livre ; je me suis demandé com­ment je réa­gi­rais à la place de ce père, si j’avais un fils dif­férent. Cette image a inspiré le per­son­nage de Clé­ment et celui de son fils Bert. J’avais à l’e­sprit une phrase de Flaubert : « Avec ma main brûlée, je peux par­ler de la nature du feu. » Si on n’a pas la main brûlée ; on ne peut pas par­ler de la nature du feu. J’avais envie de con­fron­ter plusieurs mon­des : la sphère de la société, celle du micro­cosme d’un tour­nage, celle de cet homme, Clé­ment. De mon­tr­er la dif­fi­culté de com­mu­ni­ca­tion entre ces sphères. On ne peut vrai­ment par­ler que de ce qu’on a vécu, Clé­ment ne com­prend pas ce qui se passe dans ce curieux pays, Tania ne com­prend pas ce que lui explique Clé­ment. La com­mu­ni­ca­tion est impos­si­ble d’une sphère à l’autre. Comme la plu­part de mes livres, Fin de tour­nage est un livre sur l’im­pos­si­bil­ité de com­mu­ni­quer.

De la manifestation à la Marche blanche

Je tra­vaille très lente­ment. Je recom­mence sou­vent la pre­mière phrase, qui pour moi est générale­ment la phrase clef d’un livre. Peut-être cinquante fois. J’avais écrit : « Clé­ment arri­va sur le tour­nage en début de soirée. » C’é­tait juste cela que je voulais dire mais cela m’est apparu trop court ; la propo­si­tion « alors que la grande man­i­fes­ta­tion venait de s’achev­er » est venue et s’est imposée. Mais je ne pen­sais pas à la Marche blanche. Puis me sont rev­enues les images de bal­lons dans le ciel, comme une image plutôt esthé­tique. C’est un peu mal­gré moi que la man­i­fes­ta­tion est dev­enue la Marche blanche. Peut-être par com­mod­ité romanesque, parce que ça facilite les choses de par­ler de ce que l’on a vu. C’est très impor­tant le point de vue doc­u­men­taire pour nour­rir la fic­tion. Mais je n’ai pas une frac­tion de sec­onde voulu utilis­er la Marche blanche. C’est un décor, un décor par­mi d’autres mais un décor révéla­teur. J’ai voulu juste ren­dre hom­mage à ce père et à sa dig­nité. Je n’ai d’ailleurs pas don­né d’im­por­tance au réel de la man­i­fes­ta­tion : il n’y a pas de nom, ni d’indi­ca­tion géo­graphique, on ne sait pas de quelles rues, de quelle ville, ni même de quel pays il s’ag­it. J’ai voulu don­ner un car­ac­tère uni­versel à la protes­ta­tion. C’est aus­si une ques­tion de pudeur par rap­port aux par­ents.

Le bruit et le silence

En écrivant un livre, je pars sans plan, je fais con­fi­ance aux per­son­nages. J’es­saie de faire en sorte qu’ils puis­sent évoluer. A mesure que j’écrivais, il m’est apparu de plus en plus évi­dent qu’on peut choisir le bruit ou le silence pour pro­test­er. Bert avait choisi le silence. Clé­ment en arrive à se dire que c’est peut-être la meilleure façon de pro­test­er. Si les par­tic­i­pants à la Marche blanche s’é­taient figés vrai­ment comme des stat­ues, sans mou­ve­ments, sans paroles, ç’au­rait été totale­ment ingérable pour les poli­tiques.

— C’est curieux que vous opposiez au silence de Bert une man­i­fes­ta­tion qui s’est juste­ment voulue silen­cieuse…

— C’est incroy­able, elle m’est apparue comme très bruyante… Prob­a­ble­ment parce que ma vision pas­sait par le tapage des médias. J’ai con­fon­du le bruit des médias et le silence de la Marche blanche… Ça con­firme encore l’im­por­tance de la sub­jec­tiv­ité d’un écrivain quand il repart du réel.… Chaque écrivain se réap­pro­prie la réal­ité avec son regard. Dans un livre de Simenon, une journée ensoleil­lée paraî­tra quand même grise parce que l’u­nivers men­tal de Simenon est gris et terne. Même l’écrivain le plus réal­iste ne prend jamais la juste mesure de la réal­ité. Un géomètre dis­pose d’in­stru­ments fiables. Un écrivain n’a pour instru­ments de mesure que ses doutes et aus­si sa musique intérieure. On ne peut écrire sur la Marche blanche qu’avec sa sub­jec­tiv­ité. Un écrivain ne peut pas tran­scrire la réal­ité de façon sat­is­faisante pour ceux qui l’ont vécue. C’est clair que je ne m’au­torise pas le droit de récupér­er une réal­ité que je n’avais pas vrai­ment vécue et que je risquais de trahir.

Emmanuelle Sandron

J’ai été fort touchée par l’af­faire Dutroux et la Marche blanche. J’é­tais enceinte à ce moment, j’é­tais plus sen­si­ble que jamais à tout cela. Toute la Bel­gique a été très émue ; on se pro­jette à fond dans ce drame. Les femmes se sont sen­ties à la fois petite fille abusée et mère impuis­sante. Mais j’au­rais été inca­pable d’écrire quelque chose sur l’af­faire Dutroux elle-même, sur l’his­toire des petites filles. Le livre est né d’un appel pré­cis, qui ressem­blait à une bouteille à la mer. Une femme que je con­nais­sais un peu m’a con­tac­tée il y a deux ans pour me deman­der con­seil : son com­pagnon abu­sait de sa petite fille de neuf ans et elle ne savait com­ment réa­gir. Suite à l’af­faire Dutroux, les médias ont relaté très large­ment les opin­ions des pro­fes­sion­nels là-dessus. Ils demandaient très claire­ment que cha­cun réagisse s’il était témoin d’une sit­u­a­tion telle que celle-là. J’ai con­seil­lé à la maman de quit­ter son com­pagnon pour sauver sa petite fille, mais elle est restée. J’ai pris des con­seils dans divers ser­vices juridiques pour savoir com­ment aider cette petite fille. Tous m’ont découragée de faire quoi que ce soit parce que je n’é­tais pas « de la famille ». J’ai porté plainte mal­gré tout. J’ai su que le tri­bunal de la Jeunesse avait fait son enquête, que les mem­bres de la famille avaient été inter­rogés et avaient tout nié. Je me suis donc ques­tion­née : « Qu’est-ce que j’ai comme arme ? J’écris… » C’est parce que le cli­mat était tel en Bel­gique suite à l’af­faire Dutroux que j’ai été tout de suite con­va­in­cue qu’il fal­lait agir. J’ai fait ce livre égale­ment pour me libér­er de cette his­toire. Je me suis très fort iden­ti­fiée à cette petite fille. J’ai d’ailleurs dédié le roman à Marie, pour lui mon­tr­er qu’elle n’é­tait pas seule au monde et que quelque part quelqu’un pen­sait à elle. Plus tard, si elle le lit, peut-être se sen­ti­ra-t-elle moins seule. C’est la pre­mière fois que j’écris pour quelqu’un. Depuis, je sais que le livre cir­cule, qu’on le trou­ve dans les salles d’at­tente de cer­tains psy­cho­logues et que cela aide cer­taines per­son­nes à trou­ver la force de par­ler. Ce que je voudrais, c’est que les filles et les jeunes femmes par­lent de ce qui leur est arivé pour cass­er l’en­grenage. Si on a été vic­time d’un abus sex­uel et qu’on se tait, on risque d’être à nou­veau vic­time, plus tard. La lec­ture de Sarah Mal­corps désta­bilise très fort les hommes, si j’en crois les lecteurs qui m’en ont par­lé. Beau­coup vien­nent vers moi comme pour se jus­ti­fi­er : ils se sen­tent par­fois gamin abusé mais aus­si père poten­tielle­ment abuseur. Il y a un vrai malaise. L’af­faire Dutroux a per­mis que ce qui était refoulé aupar­a­vant sorte au grand jour. Le bou­chon a sauté et l’é­mo­tion s’est libérée. On a beau­coup enten­du « Rien ne sera plus comme avant ». Cette phrase m’én­erve mais c’est vrai, les choses ont changé, on est plus à l’é­coute de nos souf­frances, des souf­frances des enfants. J’ai été frap­pée de voir que beau­coup d’écrivains ont été touchés, mais il nous a fal­lu du temps pour en par­ler, c’est main­tenant que cela sort. Pierre Mertens l’évoque dans son dernier livre et Michel Lam­bert égale­ment. S’il n’y avait pas eu l’af­faire Dutroux, je n’au­rais pas écrit Sarah Mal­corps de la même façon. Ça a été un lent proces­sus de mat­u­ra­tion.

Du côté de la recherche

C’est un bouquin à la vilaine cou­ver­ture orange et noire qui ne cherche pas à séduire. C’est un texte aride, dont on ne voit pas tou­jours la portée con­crète. Dieu que les chercheurs sont par­fois loin de nous, sim­ples lecteurs ; même quand le sujet de leurs études nous inter­pelle. Mais, out­re une intéres­sante bib­li­ogra­phie sur les études qui ont ten­té de cern­er la portée de la Marche blanche, on décou­vre çà et là dans cet ouvrage quelques pistes de réflex­ion qui méri­tent qu’on les prenne en compte.

Attentes sociales et deman­des de jus­tice vient d’être édité sous la direc­tion de Jacques Mar­quet et Yves Car­tuyvels aux Pub­li­ca­tions des Fac­ultés uni­ver­si­taires Saint-Louis à Brux­elles. C’est une étude qui s’ex­cuse d’être un peu tar­dive, loin dans le temps des fortes mobil­i­sa­tions col­lec­tives qu’elle analyse. Cinq ans après la Marche blanche et son tour­bil­lon de ques­tions, c’est loin en effet. « Alors pourquoi y revenir ? Tout sim­ple­ment, au nom de notre respon­s­abil­ité d’in­tel­lectuels » déclar­ent les auteurs. Relancer le débat et relay­er les aspi­ra­tions légitimes qui se sont jadis exprimées, voici la per­spec­tive dans laque­lle Car­tuyvels et Mar­quet veu­lent inscrire les travaux qu’ils diri­gent. Point de départ : une recherche menée entre novem­bre 97 et octo­bre 98, com­man­ditée dans le cadre du Pro­gramme de recherche sci­en­tifique en appui à la police judi­ci­aire. La Bel­gique vient juste de vivre la Marche blanche. Vite, on veut savoir qui a marché, pourquoi ce peu­ple si mou s’est réveil­lé et s’est mis en marche, pourquoi ces protes­ta­tions silen­cieuses.

« De la plainte sociale à la demande de jus­tice » : le monde judi­ci­aire s’est jeté sur la Marche blanche comme la mis­ère sur le monde pour obtenir qu’en­fin les proces­sus de réforme de la jus­tice et de ses appareils reçoivent une nou­velle impul­sion. Mais les chercheurs de la FUSL pensent qu’on ne peut pas réduire les mobiles de la Marche à cela. Ils ont con­fron­té leurs hypothès­es à des regards extérieurs lors de plusieurs ate­liers. Ils se sont donc penchés sur ce qu’ils appel­lent une plainte sociale, insis­tant sur la poly­sémie du terme qui traduit aus­si bien le gémisse­ment, le cri, l’ex­pres­sion de la souf­france que le mécon­tente­ment, le grief et, au sens juridique, l’in­frac­tion dénon­cée en jus­tice.

Premier angle : les interviews

Cette plainte sociale, qu’ils situent entre émo­tions et reven­di­ca­tions, ils ont ten­té de la décrypter au tra­vers d’un cer­tain nom­bre de réc­its de per­son­nes qui ont par­ticipé à la Marche. De sim­ples citoyens : les ana­lystes ont cher­ché à con­naître les mobiles de cette majorité silen­cieuse, ils ne se sont intéressés ni aux organ­isa­teurs ni aux acteurs poli­tiques ni aux médias qu’ils ont analysés ailleurs.

Vingt-cinq entre­tiens semi-direc­tifs appro­fondis, d’une durée d’une heure trente en moyenne, menés entre mars et sep­tem­bre 98, ont con­sti­tué le cor­pus de départ. Les chercheurs ont basé leur analyse sur le sché­ma actantiel de Greimas et sont par­tis du principe que tout réc­it s’or­gan­ise autour d’un enjeu, d’une quête et que l’analyse de la struc­ture de ce réc­it per­met de faire émerg­er sa sig­ni­fi­ca­tion. Soit. Dom­mage que ces inter­views de la majorité « silen­cieuse » n’ait pas été con­fron­tées à des inter­views de mil­i­tants « blancs » ou à celles de cer­tains pédophiles qui ont, sem­ble-t-il, par­ticipé à la Marche blanche.

Deuxième angle : trois points de vue

Thomas Périlleux tente de recon­stituer l’e­space des débats et tâche de mon­tr­er l’am­pleur des con­flits d’in­ter­pré­ta­tion de la mobil­i­sa­tion blanche, entre fait divers et malaise de société. Jean-Louis Genard s’at­tache à la plainte sociale vue sous l’an­gle de la cul­ture poli­tique tan­dis que Théo Hayez, dans Le temps du soupçon, s’in­ter­roge sur la pro­mo­tion du fait divers dans le dis­cours médi­a­tique et analyse le direct télévisé comme une modal­ité priv­ilégiée pour notre société de s’éprou­ver et de se retrou­ver.

Troisième angle : les prolongements juridiques

Yves Car­tuyvels souligne l’é­cart entre le juste comme valeur et la jus­tice comme insti­tu­tion. On se sent plus con­cerné avec le texte de Guy Rom­mel qui s’in­ter­roge sur la final­ité de la réforme « Octo­pus » : s’ag­it-il d’une réponse au fait social ou d’une revanche du droit? Est-ce que la réforme qui lim­ite l’in­ter­ven­tion des poli­tiques pour ren­forcer le juge­ment de la hiérar­chie judi­ci­aire est une bonne chose ? L’un des effets per­vers ne serait-il pas, en ren­forçant le cor­po­ratisme et le pou­voir de la hiérar­chie en place, d’engluer encore mieux la fonc­tion judi­ci­aire dans un immo­bil­isme évi­dent ? Lorsque les nom­i­na­tions dépen­dent de la sphère poli­tique, on fait des courbettes un moment ; puis, une fois nom­mé, on a la paix pour tra­vailler ; lorsqu’on dépend d’un juge­ment hiérar­chique, c’est tous les jours que la hiérar­chie pèse sur les déci­sions. « …Si la réforme judi­ci­aire sem­ble avoir été mue par la Marche blanche, elle n’en a réal­isé aucun objec­tif, ren­forçant même ce que cette Marche entendait com­bat­tre ». Voilà peut-être le point de départ d’une recherche utile !

La post­face d’Abra­ham Franssen, Pho­to sépia, recèle égale­ment des signes de piste très intéres­sants : finale­ment, c’est cer­taine­ment dans son ouver­ture à la con­tra­dic­tion et au débat que cette recherche s’avère la plus per­ti­nente.

Nicole Widart

Attentes sociales et deman­des de jus­tice, sous la direc­tion de Jacques MARQUET et Yves CARTUYVELS, Pub­li­ca­tion des Fac­ultés uni­ver­si­taires Saint-Louis, Brux­elles, 2001.


[1] Extraits du texte de présen­ta­tion du col­loque.
[2] À sim­ple titre d’ex­em­ples, songeons à l’ex­cel­lent et cor­rosif Fes­ten, film du Danois Thomas Vin­ter­berg, ou à L’ex­ploita­tion (A Thou­sand Acres), roman de l’écrivaine améri­caine Jane Smi­ley, paru aux Etats-Unis en 1991. Dans ce dernier, un fer­mi­er de l’Iowa décide de partager son immense domaine entre ses trois filles. Sans le vouloir, il provoque entre elles un irré­para­ble con­flit ; il sape les valeurs — de tra­vail, de respect de la tra­di­tion — qui don­naient sens à sa vie ; et, surtout, il ramène en pleine lumière les sou­venirs inces­tueux que l’in­con­scient de sa fille aînée avait jusqu’alors cen­surés.


Dossier paru dans Le Car­net et les Instants n°120 (2001)