
Maurice Carême
La notoriété est un travail. De nombreuses manifestations ont célébré le centième anniversaire de la naissance de Maurice Carême. Mais rien, sans doute, n’aurait été possible sans les efforts constants de la Fondation Carême et de sa présidente Jeannine Burny pour perpétuer la mémoire et l’œuvre du poète.
Il y a près d’un an déjà qu’on nous avait contactés pour préparer le terrain : l’anniversaire approche. Puis, quelques rappels au fil des mois, et voici qu’aujourd’hui le portrait de Maurice Carême orne la couverture d’un numéro presqu’entièrement consacré à la poésie. À beaucoup, le geste semblera sans doute un brin provocateur ou paradoxal. Par son côté gentiment versificateur, par sa vision bucolique du monde apparemment dépourvue de toute conscience critique, par sa résistance têtue à tout ce qu’a pu représenter la modernité littéraire, l’auteur de Mère ou de La maison blanche n’incarne-t-il pas à soi seul ce qui ne se fait plus du tout en poésie ? N’est-il pas à ranger définitivement au rayon des souvenirs d’école primaire ?
Au vu des initiatives qu’elle prend, il apparait clairement que l’objectif premier de la Fondation Maurice Carême est de contrecarrer cette image convenue pour resituer le poète dans une perspective plus nuancée. À cette fin, elle a notamment instauré un prix de critique littéraire, destiné à récompenser des études originales, portant sur son œuvre, et un prix de poésie, attribué successivement à Werner Lambersy (1989), Anne-Marie Derèse (1990), Karel Logist (91), Guy Goffette (92), William Cliff (93), David Scheinert (95), Lucien Noullez (97) et à Éric Brogniet cette année.
Seule détentrice des droits sur l’œuvre, la Fondation Maurice Carême gère également un musée, la maison du poète, conservée intacte, riche en portraits de l’auteur, en dessins ayant servi à illustrer ses recueils, où le visiteur trouvera un vaste ensemble d’archives : manuscrits, correspondance, œuvres traduites, films, photothèque… Parmi ces nombreux documents, on épinglera une importante collection de partitions écrites sur des textes de Carême. Par sa simplicité de facture, qui transforme naturellement le poème en chanson, par sa musicalité propre, l’œuvre de Carême a en effet inspiré de nombreux compositeurs : Darius Milhaud, Francis Poulenc, Jean Absil, Raymond Moulaert, Marcel Delannoy et tant d’autres – la Fondation a répertorié 2 368 poèmes mis en musique par 256 compositeurs ! Fécondité d’un auteur qui a par ailleurs largement essaimé dans le monde, puisque ses textes ont été souvent traduits : en italien, russe, anglais, espagnol…
Maurice Carême, poète de l’enfance. Cet aspect de son œuvre est aujourd’hui le mieux reconnu, le plus volontiers célébré. Pierre Coran, lui-même auteur pour la jeunesse, nous en parle ci-dessous.
Et certes, l’esprit d’enfance est partout présent dans l’œuvre. Mais cet enfant est parfois amer, désenchanté :
Dès qu’on t’abandonne à toi-même,
Tu redeviens cet enfant las
Qui pleurait dans le soir, tout bas,
En écoutant les sourds abois
D’une chienne rauque et lointaine.
Cette chienne elle est toujours là,
Mais c’est dans ta chair qu’elle aboie. (L’heure de grâce, 1957)
Une vie sans histoire
Né le 12 mai 1899, à Wavre, dans le Brabant wallon, au sein d’une famille modeste, Maurice Carême passe son enfance et son adolescence à courir les prés et les bois, tout en s’avérant bon élève. Vie familiale simple et heureuse. Maurice conservera toujours pour sa mère une grande vénération. Il obtient en 1914 une bourse d’études qui lui permet d’entrer à l’École normale de Tirlemont pour y suivre une formation d’instituteur. Dès cette époque il s’intéresse à la poésie et découvre avec fascination les classiques français et les auteurs flamands comme Guido Gezelle que plus tard il traduira. Il rédige certaines de ses dissertations en vers, se fait remarquer par un de ses professeurs qui l’initie à la poésie contemporaine. Toute sa vie, il demeurera grand lecteur. Sa bibliothèque, conservée par la Fondation, témoigne de l’ampleur de sa curiosité, qui ne se limite pas à l’horizon français : plusieurs grands poètes orientaux, Rabindranath Tagore, Khalil Gibran, Omar Khayyâm, Kabîr notamment, exerceront une forte influence sur lui.
À la fin de la guerre, il est nommé instituteur à Anderlecht, dans une école où il demeurera pendant 25 ans, jusqu’à la fin de sa carrière. Il épouse en 1924 Andrée Gobron, institutrice elle aussi, qu’il a surnommée Caprine. C’est en sa compagnie qu’il découvrira la puissance évocatrice des poèmes d’enfants et qu’il fait construire la Maison blanche, siège aujourd’hui de la Fondation.
La poésie est fille de l’oralité : à partir de 1929, il s’inscrit au Conservatoire de Bruxelles dans la classe de déclamation de Madeleine Renaud-Thévenet. Il obtiendra son Premier prix quatre ans plus tard.
À la fin des années vingt, dans le tourbillon des avant-gardes et du modernisme, il se montre attentif aux innovations des surréalistes et des futuristes, comme en témoigne le recueil Hôtel bourgeois (1926). Il reniera bientôt cette période de son œuvre pour emprunter une voix propre qui le rattache à la tradition de la poésie française inaugurée par Villon.
La célébration de la mère, le culte du pays natal, ce « Brabant aimé des Dieux comme aucun sol au monde », l’exaltation tendre de la nature, l’évocation d’un sentiment religieux qui s’enracine dans la foi chrétienne mais s’ouvre sur une perception panthéiste de l’univers seront quelques-uns de ses thèmes de prédilection. Mais aussi, des Chansons pour Caprine (1930) aux poèmes pour La bien-aimée (1965), l’amour – ses joies, ses éblouissements, ses déceptions – qui occupera toujours dans l’œuvre une place centrale.
Ainsi il m’a suffi de naître
Et de rester ce que je suis
Pour te voir un jour apparaître
comme une étoile dans ma vie
C’est en 1943 que Maurice Carême rencontre Jeannine Burny, alors une toute jeune fille et aujourd’hui présidente de la Fondation, conservatrice du musée Carême, gestionnaire de son œuvre et, en quelque sorte, historiographe officielle du poète. Elle est notamment l’auteur de la bio-bibliographie qui figure à la fin de La saveur du pain, volume anthologique paru aux Éperonniers dans la collection « Passé Présent » sous la direction de Liliane Wouters et André Gascht. Ce recueil de textes choisis entend lui aussi briser le chromo de « Saint Nicolas Carême, patron des écoliers » (Wouters) pour montrer un auteur guetté par l’amertume, attentif à la souffrance, habité par le doute, emporté par la révolte mais émerveillé toujours par « le miracle d’exister ».
Nous laisserons aux historiens de l’avenir le soin de trancher si cette rencontre de 1943 fut aussi décisive pour l’auteur que Jeannine Burny le laisse entendre. Nul doute, cependant, que sans elle la postérité de Carême eût été tout autre. Sans l’intervention de la Fondation, par exemple, Bernard Gilson aurait-il songé à rééditer Un trou dans la tête ? Ce court roman naturaliste, paru d’abord chez Julliard en 1964 mais de tonalité plus ancienne que la date d’édition ne pourrait le laisser supposer, nous confronte avec force à l’hébétude et la brutalité d’un homme rongé par l’alcool. Il étonne par sa dureté et sa noirceur et brise lui aussi le chromo. En revanche, La bille de verre, réédité par Labor dans sa collection « Espace Nord junior » est plus conforme à la traditionnelle image de l’auteur pour enfants, mais qui s’affirme ici conteur de grand talent.
Humaniste au regard d’enfant, chantre de la vie simple, observateur enchanté du monde naturel, Maurice Carême demeure un écrivain à redécouvrir.
Carmelo Virone
Maurice Carême, le pionnier

Maurice Carême
En 1954, un instituteur français, Célestin Freinet, édite une anthologie de poèmes écrits par des enfants de son école de Vence. L’initiative de ce pédagogue dont la réputation est désormais mondiale, tout exceptionnelle qu’elle paraisse à l’époque, n’est pas neuve.
En effet, vingt et un ans plus tôt, un maitre d’école d’Anderlecht a déjà réuni des textes d’élèves en cahiers intitulés Poèmes de gosses dont Norge illustra des couvertures avec de la dorure. Ce pionnier en la matière est le poète Maurice Carême. Avant lui, Tolstoï avait tenté des expériences semblables et revendiqué pour l’enfant le droit à la liberté d’expression par la poésie.
Si le Tout-Paris, en 1955, avait eu le loisir ou la curiosité de prendre connaissance du florilège de Freinet, il n’eût pas crié au miracle ou à l’imposture, c’est selon, lorsqu’une fillette de huit ans, Minou Drouet, fit paraitre, chez Julliard, Arbre mon ami, son premier livre de poèmes.
Minou est née poète à une époque où les « récitations » que l’école forçait encore les élèves à mémoriser « pour des points » n’incitaient guère les jeunes à faire montre d’enthousiasme. Des poèmes parnassiens, patriotiques et moralisateurs s’affichaient dans les cahiers et les livres de lecture que Jean de La Fontaine égayait de ses fables les plus plaisantes.
C’est en 1947 que Carême sort La lanterne magique aux Éditions ouvrières, à Paris. Dès ce recueil, l’auteur de Mère et de La bien-aimée réconcilie l’enfant avec la poésie des mots. D’autres livres suivront avec le succès que l’on sait. Grâce à eux, l’émerveillement va transparaitre, peu à peu, dans les classes.
La production que Carême destinait à l’enfance occupe un tiers de son œuvre. La plupart de ses poèmes ont été composés dans la nature. Carême, étranger à la voiture automobile, était un grand marcheur plus proche du baladin baladeur que du touriste organisé. Il arpentait souvent son Brabant natal qu’il mit en rimes dans un recueil serein et beau à l’image de la Dyle.
La Mer du Nord le fascinait. Il la chanta.
Carême a écrit énormément. Il avouait créer un millier de poèmes par an et n’en garder qu’un cinquième. Le poète a beaucoup publié. Pour parvenir à la simplicité qui est sienne, maintes corrections lui étaient nécessaires. Il n’était pas un poète de la facilité ni un « supernaïf » comme certains, trop, fréquemment encore, se l’imaginent.
Sans être un philosophe patenté, Carême, à sa façon, se posait les questions essentielles ; Pour qui veut chercher, il y a sous l’apparence de l’eau pure un lit de sable et des algues. Quel que soit le lieu où le poète se rendait, des lecteurs et surtout des lectrices se pressaient devant son stand lors des séances de dédicaces. Un tel succès populaire ne pouvait que susciter envies et jalousies au sein de la gent littéraire. Carême en eut son lot.
Le centième anniversaire de sa naissance facilitera la redécouverte ou l’approfondissement de l’œuvre poétique et romanesque de cet homme attachant qui préféra la critique enfantine à celle du « spécialiste » et son indépendance aux astreintes des coteries officielles.
Sous cet angle – et celui-là seulement – je lui ressemble. L’étiquette de « nouveau Carême » dont les gens m’ayant peu lu me gratifient n’est pas autocollante. Si nous paraissons proches, Maurice et moi par l’esprit (et le signe astral !), nous le sommes peu par la poésie.
Tout le reste n’est pas littérature.
Pierre Coran
Maurice Carême, tout simplement
Je ne doute pas que dans ces pages d’hommage, l’on vous parle beaucoup mieux que je ne pourrai le faire du poète et de sa production littéraire. Je m’en garderai donc bien. Pour vous, lecteurs jeunes qui n’avez pas eu le privilège de côtoyer Maurice Carême, j’ai choisi de présenter à travers quelques anecdotes, l’homme attachant qu’il était. En sept séquences impromptues, je vous propose tout simplement d’entrer dans son univers de cordialité.

Maurice Carême
Lors de ma première visite à la Maison blanche, au printemps 1962, et à chaque visite qui suivit, Maurice sortit d’un carton à peine éventré le dernier livre paru. Le moment était rituel. Il prenait son stylo, posait devant lui, en perpendiculaire, le bic rouge qui dessinerait le cœur et, en prolongeant l’instant, vous gratifiait tout simplement d’une chaleureuse dédicace.
À dire que la balle est ronde
J’emplis le val de cris d’enfants (Le voleur d’étincelles)
Au cours d’un de mes premiers récitals à Bruxelles, j’avais marqué un temps entre la première et la deuxième strophe du poème « La peine ». J’eus droit à une magistrale leçon d’interprétation. En multipliant les exemples, il me détermina la place et la fonction de la pause, du temps, du silence. Maurice avait tout simplement imprimée en lui la musicalité de sa poésie.
Choyé par les derniers soleils
J’accorde ma voix aux abeilles (L’oiseleur)
Un après-midi où j’arrivais à la Maison blanche, Maurice me trouva la mine un peu pâle. Je fus happée, installée de force dans le salon, tout simplement contrainte à un repos en solitaire devant la fenêtre ensoleillée. C’était sans compter avec le perroquet qui ne cessait de répéter : « Y a quelqu’un… Y a quelqu’un… »
Car nous la voulions claire, et nue, et
simple, et blanche
Afin que chaque jour y fût un peu
dimanche (La maison blanche)
Un soir, après un spectacle où Maurice avait été fleuri – un long bouquet de fleurs printanières – je l’ai vu, déchainé, bouquet à bout de bras, déclarer son amour à un mannequin de vitrine. La dame de cire n’ayant pas accepté le bouquet, il le fourra dans la boite postale la plus proche.
Cabotinage, disaient certains. Même pas ! Maurice était tout simplement heureux en compagnie de ses amis et s’amusait de les voir rire.
Ne me voyez-vous pas, sur tous les
paysages,
Les mains déjà tendues, sourire à vos
visages (Oraisons)
Après une séance de signatures à l’Innovation, nous aboutîmes joyeusement au Roi d’Espagne. Debout sur une table, Maurice déclama ses vers devant les clients médusés. Il avait un côté excentrique, Maurice, une originalité juvénile tout simplement.
Je suis resté ingénument
L’enfant qui, mordant un bluet,
Sent le ciel craquer sous sa dent (Le jongleur)
Sur une carte envoyée de la maison natale du fabuliste, Maurice Carême écrivait : « Au fond, mon rêve, ce serait de devenir une sorte de Jean de La Fontaine des enfants ». Aussi, quand mon mari reçut le prix La Fontaine à Château-Thierry, Maurice fut le premier qui se manifesta pour le féliciter. Il savait tout simplement trouver les mots vrais pour encourager les jeunes artistes en qui il croyait.
Et quand le printemps sonne,
Mille chants sans histoire
Montent de mon cœur d’homme (Images perdues)
À l’Association des Écrivains belges, lors d’une soirée littéraire, deux confrères péroraient longueemnt en un langage obscur et abscons. Je me penchai vers Maurice en lui demandant tout bas s’il y comprenait quelque chose. Il répondit tout simplement et sans ménagement : « Je dialogue avec le plafond depuis une demi-heure ».
S’il ne te faut qu’un simple verre
D’eau glacée prise à la fontaine
Pour y retenir l’univers,
Pourquoi invoquer les sirènes ? (Le sablier)
Ainsi ai-je connu Maurice Carême…
Irène Coran
Dossier paru dans Le Carnet et les Instants n°108 (1999)