Maurice Carême (1899–1978)

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Mau­rice Carême

La notoriété est un tra­vail. De nom­breuses man­i­fes­ta­tions ont célébré le cen­tième anniver­saire de la nais­sance de Mau­rice Carême. Mais rien, sans doute, n’aurait été pos­si­ble sans les efforts con­stants de la Fon­da­tion Carême et de sa prési­dente Jean­nine Burny pour per­pétuer la mémoire et l’œuvre du poète.

Il y a près d’un an déjà qu’on nous avait con­tac­tés pour pré­par­er le ter­rain : l’anniversaire approche. Puis, quelques rap­pels au fil des mois, et voici qu’aujourd’hui le por­trait de Mau­rice Carême orne la cou­ver­ture d’un numéro presqu’entièrement con­sacré à la poésie. À beau­coup, le geste sem­blera sans doute un brin provo­ca­teur ou para­dox­al. Par son côté gen­ti­ment ver­sifi­ca­teur, par sa vision bucol­ique du monde apparem­ment dépourvue de toute con­science cri­tique, par sa résis­tance têtue à tout ce qu’a pu représen­ter la moder­nité lit­téraire, l’auteur de Mère ou de La mai­son blanche n’incarne-t-il pas à soi seul ce qui ne se fait plus du tout en poésie ? N’est-il pas à ranger défini­tive­ment au ray­on des sou­venirs d’école pri­maire ?

Au vu des ini­tia­tives qu’elle prend, il appa­rait claire­ment que l’objectif pre­mier de la Fon­da­tion Mau­rice Carême est de con­tre­car­rer cette image con­v­enue pour resituer le poète dans une per­spec­tive plus nuancée. À cette fin, elle a notam­ment instau­ré un prix de cri­tique lit­téraire, des­tiné à récom­penser des études orig­i­nales, por­tant sur son œuvre, et un prix de poésie, attribué suc­ces­sive­ment à Wern­er Lam­ber­sy (1989), Anne-Marie Derèse (1990), Karel Logist (91), Guy Gof­fette (92), William Cliff (93), David Schein­ert (95), Lucien Noullez (97) et à Éric Brog­ni­et cette année.

Seule déten­trice des droits sur l’œuvre, la Fon­da­tion Mau­rice Carême gère égale­ment un musée, la mai­son du poète, con­servée intacte, riche en por­traits de l’auteur, en dessins ayant servi à illus­tr­er ses recueils, où le vis­i­teur trou­vera un vaste ensem­ble d’archives : man­u­scrits, cor­re­spon­dance, œuvres traduites, films, pho­tothèque… Par­mi ces nom­breux doc­u­ments, on épin­glera une impor­tante col­lec­tion de par­ti­tions écrites sur des textes de Carême. Par sa sim­plic­ité de fac­ture, qui trans­forme naturelle­ment le poème en chan­son, par sa musi­cal­ité pro­pre, l’œuvre de Carême a en effet inspiré de nom­breux com­pos­i­teurs : Dar­ius Mil­haud, Fran­cis Poulenc, Jean Absil, Ray­mond Moulaert, Mar­cel Delan­noy et tant d’autres – la Fon­da­tion a réper­torié 2 368 poèmes mis en musique par 256 com­pos­i­teurs ! Fécon­dité d’un auteur qui a par ailleurs large­ment essaimé dans le monde, puisque ses textes ont été sou­vent traduits : en ital­ien, russe, anglais, espag­nol…

Mau­rice Carême, poète de l’enfance. Cet aspect de son œuvre est aujourd’hui le mieux recon­nu, le plus volon­tiers célébré. Pierre Coran, lui-même auteur pour la jeunesse, nous en par­le ci-dessous.

Et certes, l’esprit d’enfance est partout présent dans l’œuvre. Mais cet enfant est par­fois amer, désen­chan­té :

Dès qu’on t’abandonne à toi-même,
Tu rede­viens cet enfant las
Qui pleu­rait dans le soir, tout bas,
En écoutant les sourds abois
D’une chi­enne rauque et loin­taine.

Cette chi­enne elle est tou­jours là,
Mais c’est dans ta chair qu’elle aboie
. (L’heure de grâce, 1957)

Une vie sans histoire

Né le 12 mai 1899, à Wavre, dans le Bra­bant wal­lon, au sein d’une famille mod­este, Mau­rice Carême passe son enfance et son ado­les­cence à courir les prés et les bois, tout en s’avérant bon élève. Vie famil­iale sim­ple et heureuse. Mau­rice con­servera tou­jours pour sa mère une grande vénéra­tion. Il obtient en 1914 une bourse d’études qui lui per­met d’entrer à l’École nor­male de Tir­lemont pour y suiv­re une for­ma­tion d’instituteur. Dès cette époque il s’intéresse à la poésie et décou­vre avec fas­ci­na­tion les clas­siques français et les auteurs fla­mands comme Gui­do Gezelle que plus tard il traduira. Il rédi­ge cer­taines de ses dis­ser­ta­tions en vers, se fait remar­quer par un de ses pro­fesseurs qui l’initie à la poésie con­tem­po­raine. Toute sa vie, il demeur­era grand lecteur. Sa bib­lio­thèque, con­servée par la Fon­da­tion, témoigne de l’ampleur de sa curiosité, qui ne se lim­ite pas à l’horizon français : plusieurs grands poètes ori­en­taux, Rabindranath Tagore, Khalil Gibran, Omar Khayyâm, Kabîr notam­ment, exerceront une forte influ­ence sur lui.

À la fin de la guerre, il est nom­mé insti­tu­teur à Ander­lecht, dans une école où il demeur­era pen­dant 25 ans, jusqu’à la fin de sa car­rière. Il épouse en 1924 Andrée Gob­ron, insti­tutrice elle aus­si, qu’il a surnom­mée Caprine. C’est en sa com­pag­nie qu’il décou­vri­ra la puis­sance évo­ca­trice des poèmes d’enfants et qu’il fait con­stru­ire la Mai­son blanche, siège aujourd’hui de la Fon­da­tion.

La poésie est fille de l’oralité : à par­tir de 1929, il s’inscrit au Con­ser­va­toire de Brux­elles dans la classe de décla­ma­tion de Madeleine Renaud-Thévenet. Il obtien­dra son Pre­mier prix qua­tre ans plus tard.

À la fin des années vingt, dans le tour­bil­lon des avant-gardes et du mod­ernisme, il se mon­tre atten­tif aux inno­va­tions des sur­réal­istes et des futur­istes, comme en témoigne le recueil Hôtel bour­geois (1926). Il reniera bien­tôt cette péri­ode de son œuvre pour emprunter une voix pro­pre qui le rat­tache à la tra­di­tion de la poésie française inau­gurée par Vil­lon.

La célébra­tion de la mère, le culte du pays natal, ce « Bra­bant aimé des Dieux comme aucun sol au monde », l’exaltation ten­dre de la nature, l’évocation d’un sen­ti­ment religieux qui s’enracine dans la foi chré­ti­enne mais s’ouvre sur une per­cep­tion pan­théiste de l’univers seront quelques-uns de ses thèmes de prédilec­tion. Mais aus­si, des Chan­sons pour Caprine (1930) aux poèmes pour La bien-aimée (1965), l’amour – ses joies, ses éblouisse­ments, ses décep­tions – qui occu­pera tou­jours dans l’œuvre une place cen­trale.

Ain­si il m’a suf­fi de naître
Et de rester ce que je suis
Pour te voir un jour appa­raître
comme une étoile dans ma vie

C’est en 1943 que Mau­rice Carême ren­con­tre Jean­nine Burny, alors une toute jeune fille et aujourd’hui prési­dente de la Fon­da­tion, con­ser­va­trice du musée Carême, ges­tion­naire de son œuvre et, en quelque sorte, his­to­ri­ographe offi­cielle du poète. Elle est notam­ment l’auteur de la bio-bib­li­ogra­phie qui fig­ure à la fin de La saveur du pain, vol­ume anthologique paru aux Éper­on­niers dans la col­lec­tion « Passé Présent » sous la direc­tion de Lil­iane Wouters et André Gascht. Ce recueil de textes choi­sis entend lui aus­si bris­er le chro­mo de « Saint Nico­las Carême, patron des écol­iers » (Wouters) pour mon­tr­er un auteur guet­té par l’amertume, atten­tif à la souf­france, habité par le doute, emporté par la révolte mais émer­veil­lé tou­jours par « le mir­a­cle d’exister ».

Nous lais­serons aux his­to­riens de l’avenir le soin de tranch­er si cette ren­con­tre de 1943 fut aus­si déci­sive pour l’auteur que Jean­nine Burny le laisse enten­dre. Nul doute, cepen­dant, que sans elle la postérité de Carême eût été tout autre. Sans l’intervention de la Fon­da­tion, par exem­ple, Bernard Gilson aurait-il songé à rééditer Un trou dans la tête ? Ce court roman nat­u­ral­iste, paru d’abord chez Jul­liard en 1964 mais de tonal­ité plus anci­enne que la date d’édition ne pour­rait le laiss­er sup­pos­er, nous con­fronte avec force à l’hébétude et la bru­tal­ité d’un homme rongé par l’alcool. Il étonne par sa dureté et sa noirceur et brise lui aus­si le chro­mo. En revanche, La bille de verre, réédité par Labor dans sa col­lec­tion « Espace Nord junior » est plus con­forme à la tra­di­tion­nelle image de l’auteur pour enfants, mais qui s’affirme ici con­teur de grand tal­ent.

Human­iste au regard d’enfant, chantre de la vie sim­ple, obser­va­teur enchan­té du monde naturel, Mau­rice Carême demeure un écrivain à redé­cou­vrir.

Carme­lo Virone


Maurice Carême, le pionnier

Maurice Carême 2

Mau­rice Carême

En 1954, un insti­tu­teur français, Célestin Freinet, édite une antholo­gie de poèmes écrits par des enfants de son école de Vence. L’initiative de ce péd­a­gogue dont la répu­ta­tion est désor­mais mon­di­ale, tout excep­tion­nelle qu’elle paraisse à l’époque, n’est pas neuve.

En effet, vingt et un ans plus tôt, un maitre d’école d’Anderlecht a déjà réu­ni des textes d’élèves en cahiers inti­t­ulés Poèmes de goss­es dont Norge illus­tra des cou­ver­tures avec de la dorure. Ce pio­nnier en la matière est le poète Mau­rice Carême. Avant lui, Tol­stoï avait ten­té des expéri­ences sem­blables et revendiqué pour l’enfant le droit à la lib­erté d’expression par la poésie.

Si le Tout-Paris, en 1955, avait eu le loisir ou la curiosité de pren­dre con­nais­sance du flo­rilège de Freinet, il n’eût pas crié au mir­a­cle ou à l’imposture, c’est selon, lorsqu’une fil­lette de huit ans, Minou Drou­et, fit paraitre, chez Jul­liard, Arbre mon ami, son pre­mier livre de poèmes.

Minou est née poète à une époque où les « réc­i­ta­tions » que l’école forçait encore les élèves à mémoris­er « pour des points » n’incitaient guère les jeunes à faire mon­tre d’enthousiasme. Des poèmes par­nassiens, patri­o­tiques et moral­isa­teurs s’affichaient dans les cahiers et les livres de lec­ture que Jean de La Fontaine égayait de ses fables les plus plaisantes.

C’est en 1947 que Carême sort La lanterne mag­ique aux Édi­tions ouvrières, à Paris. Dès ce recueil, l’auteur de Mère et de La bien-aimée réc­on­cilie l’enfant avec la poésie des mots. D’autres livres suiv­ront avec le suc­cès que l’on sait. Grâce à eux, l’émerveillement va transparaitre, peu à peu, dans les class­es.

La pro­duc­tion que Carême des­ti­nait à l’enfance occupe un tiers de son œuvre. La plu­part de ses poèmes ont été com­posés dans la nature. Carême, étranger à la voiture auto­mo­bile, était un grand marcheur plus proche du bal­adin baladeur que du touriste organ­isé. Il arpen­tait sou­vent son Bra­bant natal qu’il mit en rimes dans un recueil sere­in et beau à l’image de la Dyle.

La Mer du Nord le fasci­nait. Il la chan­ta.

Carême a écrit énor­mé­ment. Il avouait créer un mil­li­er de poèmes par an et n’en garder qu’un cinquième. Le poète a beau­coup pub­lié. Pour par­venir à la sim­plic­ité qui est sienne, maintes cor­rec­tions lui étaient néces­saires. Il n’était pas un poète de la facil­ité ni un « super­naïf » comme cer­tains, trop, fréquem­ment encore, se l’imaginent.

Sans être un philosophe paten­té, Carême, à sa façon, se posait les ques­tions essen­tielles ; Pour qui veut chercher, il y a sous l’apparence de l’eau pure un lit de sable et des algues. Quel que soit le lieu où le poète se rendait, des lecteurs et surtout des lec­tri­ces se pres­saient devant son stand lors des séances de dédi­caces. Un tel suc­cès pop­u­laire ne pou­vait que sus­citer envies et jalousies au sein de la gent lit­téraire. Carême en eut son lot.

Le cen­tième anniver­saire de sa nais­sance facilit­era la redé­cou­verte ou l’approfondissement de l’œuvre poé­tique et romanesque de cet homme attachant qui préféra la cri­tique enfan­tine à celle du « spé­cial­iste » et son indépen­dance aux astreintes des coter­ies offi­cielles.

Sous cet angle – et celui-là seule­ment – je lui ressem­ble. L’étiquette de « nou­veau Carême » dont les gens m’ayant peu lu me grat­i­fient n’est pas auto­col­lante. Si nous parais­sons proches, Mau­rice et moi par l’esprit (et le signe astral !), nous le sommes peu par la poésie.

Tout le reste n’est pas lit­téra­ture.

Pierre Coran


Maurice Carême, tout simplement

Je ne doute pas que dans ces pages d’hommage, l’on vous par­le beau­coup mieux que je ne pour­rai le faire du poète et de sa pro­duc­tion lit­téraire. Je m’en garderai donc bien. Pour vous, lecteurs jeunes qui n’avez pas eu le priv­ilège de côtoy­er Mau­rice Carême, j’ai choisi de présen­ter à tra­vers quelques anec­dotes, l’homme attachant qu’il était. En sept séquences impromptues, je vous pro­pose tout sim­ple­ment d’entrer dans son univers de cor­dial­ité.

Maurice Carême

Mau­rice Carême

Lors de ma pre­mière vis­ite à la Mai­son blanche, au print­emps 1962, et à chaque vis­ite qui suiv­it, Mau­rice sor­tit d’un car­ton à peine éven­tré le dernier livre paru. Le moment était rit­uel. Il pre­nait son sty­lo, posait devant lui, en per­pen­dic­u­laire, le bic rouge qui dessin­erait le cœur et, en pro­longeant l’instant, vous grat­i­fi­ait tout sim­ple­ment d’une chaleureuse dédi­cace.

À dire que la balle est ronde
J’emplis le val de cris d’enfants
(Le voleur d’étincelles)

Au cours d’un de mes pre­miers réc­i­tals à Brux­elles, j’avais mar­qué un temps entre la pre­mière et la deux­ième stro­phe du poème « La peine ». J’eus droit à une magis­trale leçon d’interprétation. En mul­ti­pli­ant les exem­ples, il me déter­mi­na la place et la fonc­tion de la pause, du temps, du silence. Mau­rice avait tout sim­ple­ment imprimée en lui la musi­cal­ité de sa poésie.

Choyé par les derniers soleils
J’accorde ma voix aux abeilles
(L’oiseleur)

Un après-midi où j’arrivais à la Mai­son blanche, Mau­rice me trou­va la mine un peu pâle. Je fus hap­pée, instal­lée de force dans le salon, tout sim­ple­ment con­trainte à un repos en soli­taire devant la fenêtre ensoleil­lée. C’était sans compter avec le per­ro­quet qui ne ces­sait de répéter : « Y a quelqu’un… Y a quelqu’un… »

Car nous la voulions claire, et nue, et
sim­ple, et blanche
Afin que chaque jour y fût un peu
dimanche
(La mai­son blanche)

Un soir, après un spec­ta­cle où Mau­rice avait été fleuri – un long bou­quet de fleurs print­anières – je l’ai vu, déchainé, bou­quet à bout de bras, déclar­er son amour à un man­nequin de vit­rine. La dame de cire n’ayant pas accep­té le bou­quet, il le four­ra dans la boite postale la plus proche.

Caboti­nage, dis­aient cer­tains. Même pas ! Mau­rice était tout sim­ple­ment heureux en com­pag­nie de ses amis et s’amusait de les voir rire.

Ne me voyez-vous pas, sur tous les
paysages,
Les mains déjà ten­dues, sourire à vos
vis­ages
(Oraisons)

Après une séance de sig­na­tures à l’Innovation, nous aboutîmes joyeuse­ment au Roi d’Espagne. Debout sur une table, Mau­rice décla­ma ses vers devant les clients médusés. Il avait un côté excen­trique, Mau­rice, une orig­i­nal­ité juvénile tout sim­ple­ment.

Je suis resté ingénu­ment
L’enfant qui, mor­dant un bluet,
Sent le ciel cra­quer sous sa dent
(Le jon­gleur)

Sur une carte envoyée de la mai­son natale du fab­u­liste, Mau­rice Carême écrivait : « Au fond, mon rêve, ce serait de devenir une sorte de Jean de La Fontaine des enfants ». Aus­si, quand mon mari reçut le prix La Fontaine à Château-Thier­ry, Mau­rice fut le pre­mier qui se man­i­fes­ta pour le féliciter. Il savait tout sim­ple­ment trou­ver les mots vrais pour encour­ager les jeunes artistes en qui il croy­ait.

Et quand le print­emps sonne,
Mille chants sans his­toire
Mon­tent de mon cœur d’homme
(Images per­dues)

À l’Association des Écrivains belges, lors d’une soirée lit­téraire, deux con­frères péro­raient longueem­nt en un lan­gage obscur et abscons. Je me pen­chai vers Mau­rice en lui deman­dant tout bas s’il y com­pre­nait quelque chose. Il répon­dit tout sim­ple­ment et sans ménage­ment : « Je dia­logue avec le pla­fond depuis une demi-heure ».

S’il ne te faut qu’un sim­ple verre
D’eau glacée prise à la fontaine
Pour y retenir l’univers,
Pourquoi invo­quer les sirènes ?
(Le sabli­er)

Ain­si ai-je con­nu Mau­rice Carême…

Irène Coran


Dossier paru dans Le Car­net et les Instants n°108 (1999)