1925, un jeune poète publie son premier recueil. Son nom ? Maurice Carême. Qui peut se douter qu’il sera un jour, dans l’esprit du public, ce grand-père poétique à l’éternel sourire, chantre des magies de l’enfance ? Pour l’heure, le jeune instituteur issu d’un milieu très modeste fréquente de multiples cercles d’avant-garde littéraire et picturale.
Maurice Carême noue des complicités profondes avec Géo Norge, Edmond Vandercammen ou Georges Linze. Il correspond avec Paul Neuhuys ou Michel Seuphor. Aux murs de sa maison, située à l’avenue Nellie Melba à Anderlecht, les tableaux et les dessins offerts par ses amis témoignent du bouillonnement de l’univers artistique dans lequel il baignera toute sa vie. Les anti-peintures abstraites de Félix De Boeck et les visions surréalistes de Paul Delvaux s’y mêlent à l’animisme de Wolvens, à l’onirisme éthéré de Delmotte, au nouveau réalisme engagé de Somville.
Les lectures qui influencent le jeune Maurice Carême reflètent cet éclectisme. À Verhaeren, qu’il a découvert dans son enfance grâce à sa mère, s’ajoutent à l’École normale de Tirlemont les classiques de la littérature française et particulièrement Villon, Musset, Verlaine et Mallarmé. Son professeur, Julien Kuypers, lui fait lire Alcool d’Apollinaire et l’initie à un autre univers poétique, celui de la littérature néerlandophone de Belgique. Maurice Carême se passionne pour le mysticisme ancré dans la contemplation du quotidien de Guido Gezelle et pour le modernisme de Paul Van Ostaijen, deux poètes qu’il traduira plus tard en français. Dans cette curiosité poétique, qui se déploie tous azimuts, il est aussi fasciné par la limpidité des vers d’Odilon-Jean Périer, dont il placera la photographie dans son bureau, à côté de celle de Verhaeren.
Ainsi se dessinent les multiples facettes d’un univers personnel encore en formation et, d’emblée, le jeune Carême détone ; il semble difficile à classer dans les courants de son époque – déconcertant à chaque nouveau livre ceux que les précédents ont séduits.
Naissance de « l’Ymagier »

Épreuve de la couverture des 63 illustrations corrigée par Maurice Carême — © Fondation Maurice Carême
Le premier recueil de Maurice Carême, 63 illustrations pour un jeu de l’oie (1925), est un recueil à contrainte. Il reprend le jeu de société dont les règles sont reproduites avant le premier poème. L’écrivain invite ainsi ses lecteurs à jouer en se servant du livre – ce qui revient à ne pas procéder à une lecture linéaire classique, mais à découvrir les poèmes de manière aléatoire au gré des tirages du dé. Pour le poète, « l’ellipse du jeu de l’oie»[1] qui « dénude » la vie est une métaphore métaphysique. L’existence est ainsi une course effrénée dans laquelle chacun tente de devancer l’autre, de prendre sa place, d’éviter les dangers du puits ou du labyrinthe, comme les fausses distractions de l’auberge et la sanction de la prison. Ce mouvement est régi par le hasard que symbolise chaque nouveau lancer. Les oies avancent, reculent, s’enferment dans des impasses provisoires ou définitives. Leur chemin est cependant tracé. Le recueil part ainsi de l’exaltation de l’enfance, dans des termes qui annoncent La lanterne magique, – « soyons des enfants par la joie » (p. 1) –, pour atteindre, d’élans en embûches, l’hypothétique paradis de la case 63, qui n’est chez Carême que la joie du bout de la semaine, la kermesse – ébullition d’une vie qui donne l’illusion de recommencer toujours. Tôt ou tard, un jeté de dé malencontreux brisera, toutefois, la ronde pour les joueurs en les envoyant sur la funeste case 58 – la mort gagne toujours au jeu de l’existence.
Elle rit, derrière la vitre,
Entre le zinc brillant d’un litre
Et une très vieille boussole
Dont l’aiguille ivre récalcitre.
En la grande armoire d’école,
Elle rit au nez des pupitres
Où de jeunes gens s’étiolent,
Courbés sur l’ennui des chapitres.
Elle rit d’un bon rire, clair
Comme ses os numérotés.
Elle rit des livres diserts
Qu’épluche notre vanité.
Et — mordicus — nous prétendons
— Tant l’idée de la mort nous glace
Que son rire est une grimace. (p. 67)
Au mur de la maison de l’écrivain, figure un jeu de l’oie – simple feuille sans images, dont devait se contenter l’enfant pauvre. Pour illustrer de mots cette succession brute de cases et de chiffres, le poète a recours au registre de l’image d’Épinal. Chaque poème est conçu comme une miniature. Ce tableau donne à voir un temps figé en apparence, mais, en réalité, constellé de dimensions temporelles entremêlées dans des mouvements d’apparitions et de disparitions permanents.
L’étang
Sur le tranquille étang
Couleur de campanule,
Apparaît une bulle
Qui meurt en éclatant.
La preste libellule,
Bijou bleu d’un instant,
Se pose minuscule,
Sur un jonc tremblotant. (p. 4)
Ainsi se déploient des vies contiguës qui se croisent ou s’ignorent et se révèle la cruauté banale du quotidien, celle qui passe presque inaperçue lorsqu’un chat se détend pour croquer une mouche (p. 57). L’oie peut en faire les frais quand elle se retrouve présentée sur un plat lors d’un repas de Noël (p. 27). Sa mort n’émeut personne autour de la table, mais donne aux convives l’occasion paradoxale de célébrer la vie.
Le jeu de l’oie de Maurice Carême est ainsi ironique et cruel, comme l’est l’existence elle-même. La mort surgit là où nul ne l’attend, créant la sensation qu’une forme de brutalité est toujours présente dans l’image et risque de la faire basculer. Réduire l’autre à l’état d’image contemplée est en effet une sourde violence que portent à son point culminant les voyeurs qui contemplent les corps des femmes et rêvent, soudain, de se les approprier. Une ambiance sexuelle malsaine s’introduit dans le jeu innocent dès la huitième case, « L’affiche » : « Les yeux brillants sous l’arc sournois / Des cils, de paisible bourgeois / Reluquent son tutu / De ballerine d’opéra » (p. 9). Elle se prolonge dans la contemplation des « demi-mondaines » (p. 49) et explose dans le « Carnaval » (p. 29) qui, en apparence, décrit une jeune fille endormie et détendue. Le lecteur comprend cependant qu’elle a été victime, dans ce qui aurait dû être une fête, du « désir fauve des hommes ». Violée, risquant de glisser vers la mort, elle n’a plus comme ultime refuge « que le Paradis des enfants », un rêve saccagé, dont on ne sait s’il peut apaiser le réel.
Les 63 illustrations pour un jeu de l’oie balancent ainsi entre la naïveté et la morbidité des images. L’automne y est une agonie (p. 32), l’eau du puits regarde l’homme de ses « fixités glauques » (p. 35) comme l’œil effrayant du destin, la mare y semble chargée de reflets de sang (p. 46) tandis que, dans le labyrinthe de la vie, les passants sont « englués par les yeux » (p. 47), prisonniers de l’enchevêtrement d’images et d’illusions dans lequel ils déambulent.
Cet univers de malaise latent, de violence sourde ou explicite, s’exprime sur le plan stylistique par le passage brutal des images du registre animé, qui est attendu, à l’inanimé. Ainsi, le cygne est-il un corps de marbre blanc gravé sur l’étang où seules s’animent les « lueurs morbides » (p. 54) d’un vieux soleil tandis que la neige devient « le blanc pur [qui] immobilise » l’univers familier dans son « aveuglante hantise » (p. 62). Un pessimisme sourd de cette profusion d’images et s’intègre dans des poèmes tantôt classiques, tantôt irréguliers, mêlant les termes littéraires et les anglicismes, comme si chaque case devait être de tonalité différente pour rendre la diversité de l’étrange mosaïque de la vie.
Dans quelle école classer un tel recueil ? Edward Ewbank qui signe la préface des 63 illustrations tente d’abord de définir ce que n’est pas ce jeune poète qui surgit dans le monde littéraire : « Voici un poète qui ne rappelle ni les fantaisistes, ni les unanimistes, ni les surréalistes, ni les surimpressionistes, ni les néoromantiques, ni les alanguis, ni les morbides, ni les exaspérés » (p. V). Peut-être est-il à part, « le seul et unique Ymagier » (p. VI). L’Ymagier devint ainsi le premier surnom de Carême, bien avant le « Poète de la joie ». Ce néologisme archaïsant renvoie à son goût de l’image, enracinée dans les jeux anciens et les représentations populaires, mais, pour Edward Ewbank, l’Ymagier est sans doute aussi un cousin des Imaginists anglais qui, dans leur recherche avant-gardiste, veulent un langage clair et direct centré sur la représentation des choses.
Un pamphlet poétique
Ceux qui avaient apprécié la précision des miniatures des 63 illustrations durent être surpris par le nouveau recueil de l’auteur. Au jeu de société poétique, teinté d’un pessimisme morbide, succède avec Hôtel bourgeois un poème-pamphlet, une charge jubilatoire contre la petite bourgeoisie qui passe des vacances dans un hôtel minable. Maurice Carême y abandonne les rimes et toute régularité rythmique pour se lancer dans une scansion furieuse où les vers sont désarticulés, réduits parfois à quelques mots posés comme des coups de burins pour tailler un portrait ou saisir l’atmosphère d’une scène :
Curiosité
– Chuchotements
– Calembours
Clins d’œil équivoques
– Désirs mal débridés
Les couleuvres des regards rampent vers le couple.
De malsaines vapeurs embrument les idées.[2]
Maurice Carême aime l’expressionnisme. Il suffit de regarder les murs de sa maison pour constater que certains de ses amis peintres touchent, par des aspects de leur œuvre, à cette esthétique. Il apprécie aussi, comme en témoigne sa bibliothèque, une tradition caricaturale et grimaçante de sarcasmes de la peinture flamande qu’illustrent les portraits de Frans Hals. C’est à ce genre que se rattache sa description de la « Vieille » :
Le poing pesant du temps
Lui a cassé les dents
Et défoncé la bouche
[…]
La mort s’acharne sur son corps roulé en boule.
Le balafrant de rides. (p. 43–44)
Le poète dresse ainsi « quelques types » (p. 83) du zoo humain qui l’entoure. Tous y passent : le patron, la patronne, les amateurs de pêche, les excursionnistes, la femme de chambre, les convives attablés, les jeunes mariés, ceux qui arrivent, ceux qui partent. De la décoration des tables aux bavardages, tout l’accable, tout l’enrage.
Le poète avait, il est vrai, des aspirations élevées en arrivant en ce lieu. Il voulait consacrer son séjour à la méditation philosophique et à la poésie, pour produire son grand œuvre : un livre sur la joie de vivre (p. 17). Plongé dans « ce bain de médiocrité » (p. 82), il vitupère. Appelle Proust à son secours, invoque Giraudoux, Vildrac et Duhamel (p. 63), mais délaisse les « hautes spéculations métaphysiques » (p. 82) et l’analyse de son « Moi », fragile et précieux (p. 47 et 120) pour jeter sa hargne sur le papier. Ce poète n’est donc pas moins ridicule que ceux qu’il ridiculise. À la platitude des centres d’intérêt des petits bourgeois répondent ses grandes aspirations forcément déçues.
Le recueil prend ainsi la forme d’une parodie de quête intime, jalonnée d’« examens de conscience » qui ne sont que des glorifications, par le poète, de sa singularité. Éternel insatisfait, celui-ci ne voit que l’hypocrisie autour de lui et les affres du matérialisme de la société contemporaine. S’il oppose la grande « poésie du passé » (p. 58) aux croupissements de la modernité, l’ironie du texte est qu’il ne produit pas une poésie pure, d’inspiration parnassienne, mais un texte moderniste, contre son gré.
Alors qu’il se met déjà, lors de son départ, à regretter le monde qu’il quitte – ce qui lui permettra de maudire celui où il va –, il doit convenir que les poèmes finalement écrits ne sont pas ceux qu’il avait projetés, mais était-il possible de les écrire ? Ne correspondaient-ils pas à un idéal impossible à atteindre, voire désuet ?
Quant aux poèmes projetés, auraient-ils eu le charme
De mes rêves frais comme des violettes de Parme ? (p. 120)
Le recueil s’est orienté sous l’impulsion fiévreuse de la colère vers une esthétique radicalement opposée dans laquelle l’influence du futurisme joue un rôle majeur. Une publicité de l’hôtel est ainsi intégrée dans le texte (p. 22) :
Cuisine soignée
Chambres confortables
Prix défiant toute Concurrence
Les poèmes comprennent aussi des noms de marques, comme les automobiles Minerva (p. 40) ou Ford (p. 68), des références au cinéma, aux musiques populaires contemporaines et aux objets de la vie moderne, comme le téléphone. L’énergie qui traverse le recueil est bien celle de ce « siècle dynamique » (p. 31) où même les baisers deviennent électriques (p. 32), où le « flirt » (p. 75) remplace l’amour ancien, où le jazz fait se mouvoir les corps dans les « dancings » (p. 73). Maurice Carême multiplie d’ailleurs les anglicismes pour insuffler un swing à son texte.
Spéculant
Sur les vices de ses clients
Comme sur des livres sterling.
Le patron
A fait transformer le salon
En dancing.
Le jazz-band
Bat ainsi que le pouls
D’un malade vibrant de fièvre.
L’amadou
Des yeux flambe. (p. 73)
Au-delà du pamphlet contre la bourgeoisie, Hôtel bourgeois pose la question d’une impossible quête poétique et métaphysique dans un monde dont les mutations perpétuelles s’accélèrent : « Mais peut-on être quelqu’un et peut-on se définir ? » (p. 120).
George Marlowe qui signa la préface salua un jeune poète « violent et audacieux » dont la fougue et l’originalité lui valurent le prix Verhaeren.
Fascination pour le sport et la foule
En 1928, pour son premier roman Le martyre d’un supporter[3], Maurice Carême choisit, consciemment ou inconsciemment, de brouiller son image naissante de jeune poète radical et acclamé en optant pour un sujet qui fut jugé peu digne de recevoir les honneurs de la littérature dans une part de la critique et des cénacles du monde des Lettres : le sport populaire entre tous, le football. Pourtant, au-delà du gout de l’écrivain pour le ballon rond, on peut percevoir dans le choix d’un tel thème l’influence des avant-gardes. Le futurisme, qui est à l’époque d’Hôtel bourgeois une influence évidente pour l’écrivain, s’intéresse au sport et plus exactement au mouvement des sportifs. Ainsi, Umberto Boccioni a‑t-il consacré une peinture au « Dinamismo di un ciclista [Dynamisme d’un cycliste] » et une autre au « Dinamiso di un calciatore [dynamisme d’un footballeur] ». Le futurisme est aussi un mouvement fasciné par la foule et sa violence intrinsèque, comme en témoignent « Rissa in galleria [L’émeute dans la galerie] » ou « La strada entra nella casa [La rue entre dans la maison] » du même Boccioni. Le martyre d’un supporter est ainsi un roman du sport et de la foule. Maurice Carême décrit le mouvement du ballon, les courses des joueurs, l’ébullition de la somme de bouches et de bras qui ne forment plus qu’un corps autour du terrain. Si le poète dresse un tableau enthousiaste de cette foule bariolée et des drapeaux ondulants dans les gradins, le romancier voit les dangers de ce débordement d’énergie collective et en fait le ressort de sa narration. Maurice Carême analyse en sociologue les micro-sociétés des supporters et dissèque la descente aux enfers d’un modeste employé qui de supporter ordinaire bascule dans le hooliganisme.
Le roman met en scène une quête existentielle dévoyée où l’idolâtrie comble le vide existentiel. Le personnage s’identifie en effet à un être collectif, le club, et développe une addiction moins au spectacle du sport qu’au corps victorieux de la foule, qui autorise tous les excès de paroles et de gestes. Au sein du petit groupe des supporters les plus fanatiques, le terne Prosper peut se sentir exister, mais lorsque la spirale des défaites s’installe pour son club, les bases de sa nouvelle identité vacillent. Le moi fragile, drapé d’un orgueilleux surmoi mauve et blanc, vole en éclats et le supporter est pris dans une spirale de radicalisation. Les provocations bon enfant des débuts se muent en violence symbolique, puis physique jusqu’à la perte de contact avec le réel.
Les poètes sont-ils capables d’être heureux ?
Le martyre d’un supporter et Hôtel bourgeois s’intéressent à l’univers de grisaille et de frustration de la petite bourgeoisie. Ils témoignent de l’attirance de Maurice Carême pour des êtres fissurés et prolongent le pessimisme latent des 63 illustrations. Dans Chansons pour Caprine, le ton se fait plus personnel et désespéré. Dans le poème « Spleen », les vers détachés se suivent et tombent comme des couperets pour faire ressortir le désarroi :
Indigence des mots.
Indigence des miroirs qui multiplient ma peine.
Le vieil axe du monde est rouillé aux deux pôles et grince.
Un poète heureux a cueilli la lune pour l’offrir toute
chaude sur un plat démodé.
Moi je ne sais plus quel fruit je cherche.
J’ai visité tant de vergers dont les fleurs agonisaient à l’aurore.
Oh ! mes rêves d’enfant se dorent dans quelque nébuleuse
Qu’il me faudra bien découvrir un jour sous peine de
mourir.
De mourir d’ennui,
De cet ennui qui tourne au fond de moi-même comme un
carrousel désert[4].
Il faut bien entendu se garder de pratiquer une lecture platement autobiographique du recueil, mais analyser la manière dont une poétique du sujet se met en place pour interroger l’identité et tenter de répondre à la faille du réel par la mise en œuvre de l’imaginaire et par des choix stylistiques. Chansons pour Caprine semble ainsi hésiter entre deux esthétiques opposées. D’une part, certains poèmes reviennent à une régularité rythmique qui exprime le désir d’un apaisement et d’une légèreté retrouvée. Ces répits sont balayés lorsque le rythme se fracture. « Nocturne » est ainsi l’un des poèmes du recueil les plus clairement ancrés dans la modernité tant par son thème, son vocabulaire que sa structure syncopée qui exprime la vitesse. Si l’univers décrit est inquiétant, le désordre de cette nuit pourrait déboucher sur un sens nouveau :
Le réflecteur découpe un trou
Dans la nuit pour nous livrer passage.
Les kilomètres bourdonnent à nos oreilles.
Cinglés par la vitesse,
Les arbres jaillissent de l’ombre
Avec des feuilles de lumière.
La route se dérobe et se fend devant nous
Pour nous jeter aux lèvres
Le sel voluptueux du précipice.
Et de nos têtes sous pression
Vibre l’hélice
D’un nouveau sens ébloui dans sa force. (p. 27)
L’espoir d’une vie plus intense, chaotique, dangereuse peut-être, mais exaltante, ne tient cependant pas longtemps. Le poète retombe dans le chaos morose du sens perdu et des regrets toujours retrouvés, dans le « Spleen » baudelairien ou dans sa forme moderne, le « Blues » (p. 27). Le vers libre vient alors donner aux poèmes les accents spontanés d’une sombre rumination ou d’un constat implacable qui se finit en cri :
Le soleil m’a pris sur sa caravelle.
Les hautes herbes de l’air se referment sur mes rêves
Et mon corps traîne un sillage douloureux.
Pas un oiseau, pas une fleur, pas une maison
Ne me fera signe
Et je sais bien que le soleil sera tué.
Mais je veux savoir ce qu’on a fait de ma jeunesse. (p. 55)
Les examens de conscience factices d’Hôtel bourgeois deviennent ici des mises en accusation. L’amour, dont le sujet attendait peut-être trop, participe de la déception qui s’infecte en rancœur. La rencontre de l’être aimé est pourtant vécue, au départ, comme un éblouissement. L’autre est fantasmé comme la part manquante, venue du fond des rêves pour combler la sensation de perte : « Vois comme elle est jolie / Celle que mon rêve a choisie » (p. 8). La rencontre est toutefois trop rapide, trop brutale : « Et j’ai erré, tous sens éteints, / Dans la presqu’île du matin » (p. 9). Apparaissent ensuite les images pessimistes. Bientôt, il ne reste plus de l’élan dansant que l’amour semblait donner à la vie que le figement d’une solitude à deux sous l’écrasement d’un temps qui ne mène qu’à la mort : « L’onde froide de l’herbe où sombrent nos remords / Livre nos corps pesants aux houles de la terre. / Nos cœurs pendent aux mâts comme des cadrans morts / […] À tout jamais figé dans notre solitude / Nous regardons briller aux écluses feuillues / La faux des trains lancée à travers les aurores » (p. 29).
Le poète doit cependant convenir qu’il n’a rien à reprocher à personne, il n’y a que ce rien qui est tout, cet absolu du vide, cette inquiétude qui l’étrangle :
RIEN
Rien à reprocher – à rien – ni à moi – ni à personne
[…]
Alors, pourquoi au fond de moi
Cette jeune pousse où se concentre mon inquiétude
Si je n’ai rien à reprocher – à rien – ni à moi – ni à
personne. (p. 38)
Les Chansons pour Caprine se finissent dans l’amertume et le rejet sur un aveu d’impasse existentielle.
Dégoût.
Dégoût de tout
Et de moi-même.
Et de l’amour
Et de ses gestes.
Et de ces poèmes
Où ma vanité
Bourdonne comme un insecte
Qui se croit tout l’été.
Ah ! me retrouver
Sur les genoux de ma mère,
À sept ans, un soir d’hiver… (p. 60)
Les derniers vers de cet ultime poème semblent toutefois annoncer le recueil Mère paru cinq ans plus tard et les poèmes écrits à la manière des enfants publiés en 1947 dans La lanterne magique. Le retour vers l’enfance traverse déjà les Chansons pour Caprine comme un dernier espoir, mais ce mouvement semble entravé. L’adulte a trop changé. Il ne reconnait plus l’enfant qu’il a été (p. 56). Le souvenir des rondes et des chansons enfantines est détourné pour dire la désillusion la plus cruelle :
Il pleut, il pleut, bergère,
On découpe nos cœurs
En échantillons rouges.
[…]
Rentrons les blancs moutons
De nos illusions
Et ron, et ron, pleurons… (p. 48)
Désenchantements modernes
Avec Reflets d’hélices publié en 1932, se clôt la première partie de l’œuvre de Maurice Carême placée dans la mouvance des avant-gardes. Le recueil est hanté par le mouvement parfait de machines qui semblent soudain s’emparer de ce qui faisait le privilège de l’homme et devenir douées de vie :
Quelques reflets
Quand l’hélice
Se met à vivre
Et voilà un cercle parfait[5].
Les machines sont dangereuses. Elles prennent le pouvoir et réduisent leurs créateurs-utilisateurs à des rouages d’une grande mécanique. « Dans l’ombre humaine, / Les yeux des machines / Cherchent la lumière » (p. 14). Dieu, lui-même, semble n’être plus « qu’une horloge en pleurs / À qui l’on arrache des heures » (p. 11). L’éternité n’existe plus à l’ère de l’instant suprême, celui de la production victorieuse : « Mais fauchez donc l’éternité. / Qui sème encore de ce blé ? » (p. 11). Les jours se raccourcissent, tressés d’un culte nouveau, celui de la vitesse qui annonce le paradis moderne : un « avenir clair et dur » (p. 15). Le faire advenir semble tout justifier : la misère, la tristesse des rues, les ciels perpétuellement sales (p. 31) et les sacrifices humains d’un genre nouveau, ceux des cohortes d’ouvriers voués au culte du dieu-machine :
Auréolé d’hélices
Et assis impassible,
Sur le toit d’une usine,
Dieu regarde couler
Le limon noir
Des ouvriers. (p. 31)
La modernité se construit en effet avec de la mort, sa richesse repose sur des vies étouffées : « Que de deuils pour que se dorent / Les beaux seins noirs / Des charbonnages ! » (p. 38). Elle saccage aussi méthodiquement la nature, car le vivant n’a plus sa place dans la mystique nouvelle de l’asphalte et du béton :
Et, crucifiées
Sur l’idéal neuf,
Des clématites agonisent. (p. 35)
Même les sentiments se robotisent. Les rêves sont produits en série par les mirages du cinéma (p. 45), l’amour devient inaccessible (p. 48) et prend le gout de la cendre (p. 42), les légendes sont périmées (p. 11), les poèmes tournent comme des disques. Ultime violence, le droit de dire leur souffrance est arraché aux hommes. Seuls les moteurs ont le droit de souffrir et d’être soignés :
À quoi bon lutter
Si les moteurs
Eux-mêmes souffrent ! (p. 26)
Derrière le volet de la modernité, l’inquiétude monte de voir advenir un monde où l’humain n’aurait plus sa place (p. 14). Des voix résonnent alors comme des « fusées prophétiques / De la grotte obscure des âges » (p. 14). Elles sont l’appel à une prise de conscience.
Toutes les machines
Et toutes les villes
Et tous les navires
Ne rempliront pas ton néant (p. 50)
Il n’est pas possible de continuer la perpétuelle « marche de somnambule » (p. 20), serré dans la foule compacte, avec pour seule musique les klaxons. Reflets d’hélices commence sur l’évocation du mouvement parfait et hypnotique de la machine pour appeler à une résistance de l’humain dans ce qu’il a de plus humble. Le souvenir de la mère guide cette recherche en faisant refleurir dans la bouche les « simples mots de tous les jours » (p. 29). L’enfance semble cependant presque oubliée, perdue dans le désenchantement « Et sept billes de verre / Qui savent de mémoire / Mes extases d’enfants / C’est tout ce qui me reste / Du grand cercle magique » (p. 33). L’homme se contemple dans le miroir du souvenir, impuissant, bouleversé, presque incrédule :
Et je pleure en pensant
Que j’ai vraiment pu être
Un tout petit enfant. (p. 17)
Le poète le comprend pourtant, seuls les cris d’enfants peuvent sauver, ramener la fantaisie dans le triomphe du pratique, la spiritualité dans le matérialisme :
Et il faut tant de cris d’enfants
Pour faire un peu de joie.
Que de pauvres gens se surprennent
À faire le signe de croix. (p. 49)
Avec Reflets d’hélices, la voie qui mène à Mère est ouverte. Elle passe par une rupture. Pour retrouver son enfance et les valeurs de cette enfance, qui sont la clef du bonheur et de la vérité, le poète sent qu’il doit changer de style, abandonner la complexité des recherches des avant-gardes pour revenir à l’essentiel, à la « simplicité profonde ». C’est à ce prix qu’il espère renouer les fils de son identité, se réconcilier avec lui-même, avec le monde. Le dépouillement devient alors pour Maurice Carême une valeur mystique qui ne peut être atteinte qu’au prix d’un long travail.
Imprégnés d’une esthétique radicalement différente, ses premiers recueils portent en germe ce développement. Ils sont le revers de l’œuvre à venir, ce qui permet de comprendre sa tension. Les chants désenchantés conduisent au désir du réenchantement ; le pessimisme appelle à se battre pour retrouver la joie ; le grincement du sarcasme doit devenir la franchise du rire et la violence aspire à la paix.
Ce « Carême avant Carême » présente une œuvre riche et déroutante, éclipsée par le succès de Mère et des recueils de poèmes qui veulent retrouver le ton des poésies écrites par les enfants. Le jeune écrivain interroge les fractures, qui lui semblent alors abyssales, entre l’homme et le monde, l’homme et l’autre, l’homme et lui-même. La suite de l’œuvre célébrera la possibilité de leur union parfaite.
François-Xavier Lavenne
[1] Maurice CARÊME, 63 illustrations pour un jeu de l’oie, Bruxelles, Éditions de la revue sincère, 1925, p. 1.
[2] Hôtel bourgeois, Liège, Éditions de la roue dentée, 1926, p. 89.
[3] Le martyre d’un supporter, Liège, Renaissance du livre, 1928, rééd. Bruxelles, Espace Nord, 2019.
[4] Chansons pour Caprine, Bruxelles, René Henriquez éditeur, 1930, p. 44–45.
[5] Reflets d’hélices, Bruxelles, Renaissance du livre, 1932, p. 9.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°223 (2025)



