Ils sont détectives privés, commissaires, simples flics ou bouquinistes… De livre en livre, ils baladent leur tenue caractéristique, reproduisent leur méthode d’enquête plus ou moins infaillible, imposent leurs petites manies. « Caractères de police » est une série consacrée aux héros et héroïnes du roman policier belge.
Dans la grande famille de la littérature policière belge, Nadine Monfils tient assurément une place à part. Enfant terrible du genre, elle publie sans faiblir, un à deux polars par an depuis près de 25 ans tout en multipliant les incursions dans la poésie, la nouvelle, le fantastique, ou encore la littérature érotique. À la tête d’une œuvre qui compte plus de 50 livres, elle connaît, depuis 2021, un succès sans précédent avec Magritte et Georgette, une série aux accents de cosy mystery, mettant en scène, en détectives amateurs, le couple René et Georgette Magritte. Si l’humour est toujours au cœur des romans, Nadine Monfils s’y révèle plus sage qu’auparavant. Car ses séries policières se caractérisaient jusque-là par un usage décomplexé de la vulgarité et des galeries de personnages excentriques, caricaturaux à l’extrême, qui, en jouant sur les stéréotypes les plus éculés, bousculaient conventions et idées reçues. En somme, des romans à l’humour tonitruant célébrant l’amour de l’autrice pour les figures marginales qu’il convient assurément de lire avec une solide dose de second degré. La série des Mémé Cornemuse s’inscrit dans cette veine. En cinq romans, l’autrice a promené ses lecteurs des plages humides de Blankenberge au soleil de Los Angeles sur les traces de l’insaisissable Mémé Cornemuse.
Tout commence dans la comédie déjantée Les vacances d’un serial killer (2011). On y suit la famille Destrooper en vacances : le père, macho de base, la mère, femme désabusée qui végète dans l’ennui de son mariage, et les deux enfants, adolescents en crise qui attendent que tout cela passe. Un tableau bien peu passionnant au premier abord si la petite famille nucléaire un peu beauf (ou baraki pour parler « le belge » comme Nadine Monfils) n’était accompagnée, dans la caravane tirée par la voiture familiale, de la grand-mère, la fameuse Mémé Cornemuse, appelée comme ça « parce qu’elle a un faible pour les Écossais » qui ne portent pas de culotte sous leur jupe. Personnage totalement hors-norme, hors cadre et sans morale, la vieille dame compte bien mener sa vie comme elle l’entend et lorsqu’elle croise par hasard un tueur en série venu se faire oublier dans cette auberge perdue de la mer du Nord, elle se voit bien former une équipe de choc à la Tueurs nés. Alors que le père subit revers sur revers, Mémé Cornemuse tire son épingle du jeu et ne manque jamais d’arriver à ses fins dans un enchaînement de péripéties plus farfelues les unes que les autres.
Lorsque l’on retrouve la vieille dame dans La petite fêlée aux allumettes (2012), le ton est bien différent. Alors que les récits nous entraînent dans les pas de l’inspecteur Cooper empêtré dans une affaire de meurtres d’enfants, l’incursion de Mémé Cornemuse dans cette ambiance sombre et poisseuse a tout de l’étrange mélange des genres. Nadine Monfils, aussi surprenante que son personnage, développe alors une intrigue aux accents fantastiques qui alterne les chapitres consacrés à la sordide enquête et ceux mettant en scènes les aventures foutraques de la grand-mère. Et si cette dernière se plait à malmener le commissaire un brin réactionnaire, ses pouvoirs de voyance, notamment dans les mailles du tricot, et son intelligence roublarde joueront un rôle décisif dans la résolution de l’intrigue. L’inspecteur Cooper sera bien obligé de l’admettre…
Un pouvoir de voyance qui, s’il semble particulièrement aléatoire, fera encore des miracles dans La vieille qui voulait tuer le bon dieu (2013). L’infatigable Mémé est alors devenue concierge dans un immeuble où les meurtres commencent à se multiplier. L’occasion pour l’autrice de mettre à nouveau un grand coup de pied dans un certain patriarcat en mettant en scène Ginette. Cette femme de ménage quinquagénaire retrouve, à l’occasion d’une escapade adultère et la découverte du cadavre de son imbuvable mari, un sursaut existentiel qu’elle met à profit dans une enquête à huis-clos rappelant, en version très parodique naturellement, des classiques du polar belge comme La maison des veilles de Steeman ou Hôtel meublé de Owen.
Sous ses dehors outranciers, la série fait preuve d’une réelle originalité et partant d’une belle audace, car Nadine Monfils aime à renverser les codes machistes des comédies policières à la San Antonio en remplaçant la figure du jeune « mâle alpha » au cœur de ces séries par son antithèse absolue : la vieille dame. Si cette figure, dans le sillage de la Miss Marple d’Agatha Christie, a pu, dans l’histoire du polar, jouer un rôle de premier plan, elle restait jusqu’alors, par son âge et son genre, un personnage sage et généralement désexualisé. Ici, il n’en est rien. Mémé Cornemuse a de gros appétits et, à l’instar du commissaire Antoine San-Antonio, s’embarrasse assez peu de considérations sentimentales lorsqu’il s’agit d’assouvir ses instincts. En résulte une série au mélange détonant, sorte de miroir inversé et largement grossissant des traits les plus vieillissants de cette littérature populaire machiste. Mémé Cornemuse célèbre, à sa manière, l’irréductible liberté des femmes, de tout âge et de toute condition.
Nicolas Stetenfeld
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°222 (2025)
