Pierre Mertens, Les chutes centrales

Leitmotiv

Pierre MERTENSLes chutes cen­trales, Le grand miroir, 2007

mertens les chutes centrales«Seule compte la musique», affirme l’un des nar­ra­teurs du recueil, elle qui appa­raît dans l’ensem­ble de ces nou­velles, soit comme sim­ple élé­ment d’une énuméra­tion, soit de manière plus appuyée ser­vant de base à des con­sid­éra­tions d’or­dre musi­cologiques. De Mozart aux Rolling Stones en pas­sant par Haydn, Wag­n­er, La Callas, Bar­ry White, Dave Brubeck, elle se retrou­ve dans ces réc­its qui se déploient à la troisième ou à la pre­mière per­son­ne. Comme si le rock, le jazz, l’opéra… avaient le pou­voir de sauver du vide, de la béance qui s’emparent des per­son­nages. Expéri­ence com­pa­ra­ble, dans une cer­taine mesure, à celle d’An­toine Roquentin, le nar­ra­teur de La nausée, qui trou­ve un récon­fort dans l’é­coute de «Some of these days» face au sen­ti­ment de dis­pari­tion de la réal­ité qui l’en­vahit.
Les chutes cen­trales (mais y en a‑t-il d’autres?) nais­sent du sol qui se dérobe sous les pieds des per­son­nages au moment même où ils se livrent au ter­ri­ble exer­ci­ce du bilan. La ques­tion qui les taraude est la suiv­ante : que peu­vent-ils retenir, sauver? Une vie serait-elle résum­able à l’ensem­ble des faits, des actes posés? L’idée est séduisante, mais s’avère impos­si­ble, car out­re une mémoire infail­li­ble ou une col­lecte exhaus­tive des faits, elle se heurte à la ques­tion de l’in­ter­pré­ta­tion de ceux-ci. Le pro­jet se trans­forme inévitable­ment en une (re)construction, que l’on se penche sur sa pro­pre vie ou sur celle d’autrui. De plus, cette créa­tion est des­tinée à vari­er selon les points de vue et le temps, pour éventuelle­ment dis­paraître avec les per­son­nes qui l’ont entre­prise. Un peu comme les reflets de la cav­erne de Pla­ton qui font som­br­er l’idéal dans l’ou­bli.

«Le vrai mais beau dés­espoir ne naît-il pas, en effet, lorsqu’on sait tout de quelqu’un, ou de son œuvre, lorsqu’on croit tout savoir, et que cela ne change rien, ou si peu, ou pour si peu de temps, à l’or­dre des choses : une courte tra­ver­sée sur les flots bleus, une con­ver­sa­tion mémorable à la ter­rasse d’une vil­la blanche, une série de trois arti­cles dans une revue d’a­vant-garde, cinq ou six let­tres de lecteurs, les félic­i­ta­tions du jury, et puis le véri­ta­ble oubli pour­ra s’in­staller, sans plus ren­con­tr­er d’en­trave : dans un sens ce sera pire que si rien, un rien imper­turbable et digne, sans faille ni bavure, ne s’é­tait passé.» (Extrait de «Free­lance».)

Faire, défaire, refaire sa vie ou celle d’autrui, autant de ques­tions qui ali­mentent, dans la nou­velle qui donne son titre au recueil, la réflex­ion de Pierre Augustin, auteur de biogra­phies de Puc­ci­ni, Beethoven… Tout comme dans «Nécrolo­gie», où le nar­ra­teur établit un par­al­lèle entre Karl-Heinz Müller, un human­iste intel­lectuel hon­oré, et Rudi Beck­er, un haltérophile, ancien cham­pi­on olympique retrou­vé mort dans des cir­con­stances obscures. Dis­grâce égale­ment pour ce pick­pock­et serbe qui, au temps de sa splen­deur, se pro­dui­sait au Cirque Roy­al et sub­til­i­sait mon­tres ou porte­feuilles à cer­taines per­son­nes du pub­lic pour ensuite les ren­dre à leurs pro­prié­taires, devant l’as­sis­tance amusée. Magi­cien de la mise à nu qui, ironie du sort, a fini sa car­rière en se pro­duisant dans des boîtes de strip-tease, avant de som­br­er dans l’ou­bli. Autre han­tise, celle d’être trompé, comme cette femme de diplo­mate vis­i­tant, à New­port, la vil­la d’un cou­ple d’Améri­cains ruinés qui veut se con­va­in­cre que le jeu auquel se livrent les valets dans la demeure vide n’est qu’une mise en scène. Même phénomène chez cet homme qui, mal­gré sa réus­site pro­fes­sion­nelle, s’est per­suadé pen­dant plusieurs années d’avoir toutes les raisons d’en­vi­er une de ses con­nais­sances, pour finale­ment décider qu’il s’é­tait trompé d’ob­jet d’ad­mi­ra­tion…

Autant de con­fes­sions, de mono­logues ou de dia­logues qui met­tent au jour une suc­ces­sion de peurs liées à la perte : de la foi, de la joie, de l’e­spoir, des autres, de soi… Sur le principe du mariage blanc, Pierre Mertens livre des deuils blancs et des vies cousues for­cé­ment de fil blanc. Célébrités et anonymes sont ain­si ren­voyés dos à dos, illus­trant la for­mule con­sacrée : «Toute ressem­blance avec des faits ou des per­son­nages ayant réelle­ment existé serait pure­ment for­tu­ite

Lau­rence Ghigny


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2007)