Mes éditeurs et moi : Nicole Malinconi

Une relation qui tient du conjugal

Nicole Malinconi

Nicole Mal­in­coni

En 1985, Nicole Mal­in­coni con­naît une entrée ful­gu­rante en lit­téra­ture. Son pre­mier livre, Hôpi­tal silence, paraît sous l’enseigne de Minu­it, dont les ouvrages se recon­nais­sent immé­di­ate­ment à leur cou­ver­ture bleue sur fond blanc, presque car­rée, avec l’étoile de Minu­it. Unanime­ment salué par la presse, dont un arti­cle signé Mar­guerite Duras dans L’Autre Jour­nal, ce texte boulever­sant par son sujet et son écri­t­ure augure d’une œuvre per­son­nelle, mar­quée par une approche lit­téraire qui creuse au plus pro­fond de l’intime. Cette œuvre va pour­tant con­naître un par­cours édi­to­r­i­al mou­ve­men­té.

C’est à l’occasion d’un voy­age à Paris que Nicole Mal­in­coni, Hôpi­tal Silence sous le bras, décide de faire le grand saut vers le monde édi­to­r­i­al : le même jour, elle dépose son man­u­scrit aux édi­tions du Seuil et de Minu­it. Le lende­main, elle reçoit un coup de télé­phone de… Jérôme Lin­don, l’éditeur his­torique de Minu­it. « Le Seuil m’a répon­du plus tard qu’il trou­vait le texte trop dur. Déjà à l’époque, on dis­ait d’un texte qu’il pou­vait être trop dur ; c’est encore plus fréquent aujourd’hui. Cela m’a éton­née car il dit une réal­ité ; c’est comme si on avait peur de s’entendre dire la réal­ité du monde, alors que nous la voyons tous les jours à la télévi­sion. Mais voir des images est une chose, tan­dis que lire un texte sur les mêmes faits a un autre effet. Tant mieux parce que cela veut dire que l’écriture fait son tra­vail. » Par con­tre, Nicole Mal­in­coni décroche la tim­bale côté Minu­it. Suite à une grève des postes, peu de man­u­scrits étaient arrivés ce jour-là sur le bureau Jérôme Lin­don. « Il m’a téléphoné le jour même pour me dire qu’il était très intéressé, mais qu’il se don­nait encore vingt-qua­tre heures de  réflex­ion. Il m’a donc rap­pelée le lende­main au cen­tre de guid­ance où je tra­vail­lais comme assis­tante sociale pour con­firmer que le texte était accep­té. Je me sou­viens qu’après cela, j’étais allée ren­dre vis­ite à une per­son­ne, qu’il y avait du soleil, que sur le tra­jet je ne roulais pas, je volais ! Plus que ravie, j’étais boulever­sée parce que cela augu­rait de quelque chose. »

Lindon et moi

malinconi hopital silence editions de minuitQuelque chose qui n’était pas annon­cé de longue date, puisque Nicole Mal­in­coni venait d’entrer en écri­t­ure.  « L’idée d’écrire me tour­nait dans la tête. Je vivais — je vis tou­jours — avec un homme (ndlr : le psy­ch­an­a­lyste Jean-Pierre Lebrun) qui se posait quant à lui cette ques­tion de l’écriture. Nous échan­gions sou­vent autour de cette  ques­tion, floue mais présente, qui avait fini par s’imposer à moi aus­si, d’autant plus que l’hôpital dans lequel je tra­vail­lais m’avait don­né le désir de témoign­er de ce que j’y obser­vais et entendais, parce que les femmes y par­laient d’une manière qui me touchait, qui me don­nait envie de garder leurs mots, de les écrire. Enfin, il y a eu aus­si, à cette époque, la décou­verte boulever­sante de l’écriture de Mar­guerite Duras, qui a été comme un ‘maître’ ; j’ai vécu à son égard une sorte de fil­i­a­tion. »

Jérôme Lin­don invite notre auteure belge à le ren­con­tr­er dans ses bureaux, au troisième étage de la rue Bernard-Palis­sy, à Saint-Ger­main des Prés : « Je me sen­tais une provin­ciale. J’avais très peu lu, je n’étais pas une lit­téraire, je ne con­nais­sais pas beau­coup de livres pub­liés par Minu­it, le futur prix Nobel Claude Simon était incon­nu pour moi. Je me trou­vais donc devant Jérôme Lin­don, ce grand Mon­sieur, dont j’allais décou­vrir l’engagement et l’exigence d’éditeur, lui qui dirigeait depuis 1948 cette mai­son fondée clan­des­tine­ment sous l’occupation par Ver­cors, qui avait pub­lié Beck­ett, Claude Simon, Duras, Blan­chot, Bataille et bien d’autres, mais qui se risquait en même temps à soutenir des textes d’inconnus ; je décou­vrais aus­si son courage d’avoir soutenu, non sans dan­ger, des ouvrages comme celui d’Henri Alleg sur la tor­ture pen­dant la guerre d’Algérie ou sur des sujets con­tro­ver­sés comme la ques­tion pales­tini­enne. Il avait un sens ter­ri­ble de l’écriture. Je mesurais ma chance. Après cette recon­nais­sance, j’avais la con­vic­tion que je ne pou­vais que con­tin­uer à écrire. »

Nicole Mal­in­coni se retrou­ve devant un être dis­cret, réservé, économe en paroles, accueil­lant à l’autre. Après la sig­na­ture du con­trat, il la reçoit dans sa salle à manger, elle et Jean-Pierre Lebrun, pour un dîn­er pré­paré par sa femme, en com­pag­nie de l’épouse de Claude Simon, qui était leur amie. « Alors que j’étais toute boulever­sée de ce qui m’arrivait, il m’a dit : ‘Ne me remer­ciez pas, j’ai aus­si plaisir à sor­tir quelqu’un de l’ombre’. Il pou­vait soutenir un par­fait incon­nu s’il pari­ait sur son écri­t­ure et son tra­vail. Je crois aujourd’hui que c’est cela, pour moi, un édi­teur. Il m’avait dit aus­si à l’époque : ‘la rela­tion entre un édi­teur et un auteur tient du con­ju­gal.’ À tra­vers sa for­mule, je vois cette rela­tion comme la ren­con­tre de deux désirs : le désir d’écriture de l’un, son écrit, et le désir de l’autre qui a lu, qui veut don­ner exis­tence au livre. » Ils dis­cuteront égale­ment du titre ini­tial, Les mots per­dus de l’hôpital, que Lin­don trou­vait trop long. Se sou­venant des pan­neaux routiers plan­tés à prox­im­ité des hôpi­taux, ils s’accorderont sur le titre défini­tif. Sinon, un ou deux bel­gi­cismes mis à part, rien ne sera changé au texte ini­tial, comme pour la plu­part des man­u­scrits de Nicole Mal­in­coni.

Lysiane d’Haeyere, grande dame de l’édition belge

Lin­don la recevra plusieurs fois par après, dans le petit restau­rant Le Sybarite où il mangeait régulière­ment le midi, lorsque Nicole Mal­in­coni lui enver­ra ses man­u­scrits suiv­ants qui, comme en atteste sa bib­li­ogra­phie, ne seront jamais pub­liés chez Minu­it. Il y aura ain­si un texte, qui s’appelait Exils  et qui ne sor­ti­ra jamais tel quel. « Jérôme Lin­don l’a refusé  mais finale­ment je lui ai don­né tout à fait rai­son. Cela m’a tour­men­tée, mais m’a oblig­ée à tra­vailler. Je n’ai envoyé ce texte à aucun autre édi­teur. Plusieurs années plus tard, je l’ai réécrit totale­ment et c’est devenu, en 2003, À l’étranger, pub­lié au Grand Miroir. Je lui ai aus­si envoyé L’Attente, qu’il con­sid­érait comme une longue nou­velle ne méri­tant pas d’être pub­liée comme roman et qui sor­ti­ra en 1989 chez l’éditeur brux­el­lois Jacques Antoine. Jacques Antoine était un vrai édi­teur mais mon livre a plutôt con­nu une mésaven­ture, puisqu’il est un des derniers à avoir été pub­liés par Jacques Antoine avant la fail­lite et la fin de sa mai­son d’édition.

malinconi nous deux eperonniersUn troisième texte, Nous deux, sera refusé par Jérôme Lin­don à pro­pos duquel il lâchera cette phrase lourde de sens à Nicole Mal­in­coni : « Vous n’avez pas trahi votre mère, vous lui êtes restée trop proche. » L’auteure namuroise se ques­tionne et envoie le texte à Mar­guerite Duras en quête d’un avis ; celle-ci lui répond, à même la let­tre d’accompagnement, dans ce style pro­pre à la roman­cière française, qu’il fal­lait pub­li­er ce texte tel qu’il était (cette let­tre a été repro­duite pour la réédi­tion de Nous deux dans la col­lec­tion Espace Nord, où sont reparus plusieurs livres de l’auteur). Elle l’envoie chez POL, chez Actes Sud, au Seuil, « parce que je gar­dais et je garde tou­jours l’idée qu’il est préférable d’être édité en France ; les lecteurs poten­tiels y sont plus nom­breux, com­paré à la Bel­gique ! Et mal­heureuse­ment, les livres édités en Bel­gique passent peu en France, parce qu’il y existe une espèce de pro­tec­tion­nisme à l’égard de la Bel­gique, que la pub­li­ca­tion de livres est pléthorique aujourd’hui et que les libraires français choi­sis­sent le plus sou­vent de priv­ilégi­er les ouvrages pub­liés en France. À la suite de ces refus, j’avais fini par me dire que je ne chercherais plus en France : je vivais en Bel­gique, j’avais été recon­nue en Bel­gique, j’entérinais ! »

C’est ain­si que Nous deux a été édité en 1993 par l’ex-épouse de Jacques Antoine, Lysiane d’Haeyères. L’ouvrage a reçu le prix Rossel la même année. Après le décès de son mari, Lysiane d’Haeyères avait créé sa pro­pre mai­son, Les Éper­on­niers, du nom d’une librairie qu’elle tenait dans une rue du même nom, dans le cœur his­torique de Brux­elles.

Mais, une fois ter­miné le man­u­scrit de Da Solo, Nicole Mal­in­coni l’envoie à nou­veau à Jérôme Lin­don. Sa réponse : « Les choses étant ce qu’elles sont, je ne pour­rai éditer votre texte. » Nicole Mal­in­coni s’interroge encore : « Fai­sait-il allu­sion aux dif­fi­cultés que com­mençait à éprou­ver le monde de l’édition ? Finale­ment, je ne crois pas ; n’empêche qu’au milieu des années ’90, celles-ci ont com­mencé à devenir notoires : pléthore de pub­li­ca­tions, dont le nom­bre croît con­tin­uelle­ment, encore aujourd’hui ; muta­tion du livre en une ‘marchan­dise’, rachats de maisons et con­cen­tra­tion dans de grands groupes, pou­voir des dis­trib­u­teurs qui inter­fèrent dans les choix édi­to­ri­aux, dif­fi­cultés pour les édi­teurs de soutenir la pub­li­ca­tion de livres qui ‘ne fer­ont pas du chiffre’, etc. Tout cela aux dépens de textes par­fois plus dif­fi­ciles d’accès, plus rares, par leur sujet ou leur écri­t­ure, qui risquent de ne pas devenir des best-sell­ers, comme on dit. »

Le par­cours édi­to­r­i­al de l’auteure belge con­naî­tra encore quelques rebondisse­ments. Con­fron­tées à des dif­fi­cultés finan­cières, les édi­tions des Éper­on­niers, qui émi­greront au Jardin Botanique puis à Tour et Taxi, devenu entretemps le tem­ple de la Foire du Livre de Brux­elles (ironie du sort ?), fer­ment bou­tique et Lysiane d’Haeyères se retire de la vie édi­to­ri­ale. Elle aura quand même eu l’occasion de pub­li­er Da Solo et Rien ou presque. « De Lysiane d’Haeyères, je retiendrais sa con­fi­ance dans la vie ; c’était une femme généreuse ; elle osait suiv­re sa sen­si­bil­ité, ses intu­itions, avec chaleur et ent­hou­si­asme, mais elle était ter­ri­ble­ment bohème et le tra­vail des édi­tions man­quait d’organisation. » Un per­son­nage mémorable qui, pen­dant une ving­taine d’années, entre 1980 et 2000, aura mar­qué nos let­tres, en met­tant à la portée du pub­lic belge des auteurs comme André Bail­lon, Odilon-Jean Péri­er, Franz Hel­lens, Michel de Ghelderode… mais aus­si des écrivains con­tem­po­rains devenus depuis pres­tigieux comme Hen­ri Bauchau, François Emmanuel, Gas­ton Com­père, Lil­iane Wouters ou Jean-Claude Bologne, dont le pre­mier roman, La faute des femmes, obtien­dra aus­si le prix Rossel. Tout un pat­ri­moine dont les archives ont été cédées au Cen­tre d’études du livre con­tem­po­rain (Cel­ic) de l’Université de Liège, dirigé par Pas­cal Durand.

Vers une maison… belgo-française

La suite des aven­tures édi­to­ri­ales de Nicole Mal­in­coni ne va pas apais­er les craintes qu’elle a com­mencé à avoir après ses ren­con­tres avec Jérôme Lin­don et, au con­traire, va con­firmer qu’éditer aujourd’hui reste une activ­ité aléa­toire. Bien que ne se ren­dant pas sou­vent à la Foire du Livre de Brux­elles ni à la recherche d’un nou­v­el édi­teur, elle y ren­con­tre Stéphane Lam­bert, un jeune édi­teur, lui-même écrivain, qui a osé, dans ce con­texte morose, créer sa mai­son, joli­ment inti­t­ulée Le Grand Miroir. « Il a mis toute son énergie pour faire vivre cette nou­velle enseigne, il a ten­té de créer d’autres liens avec la France, avec la presse française. Il avait le souci de la présen­ta­tion à tra­vers la cou­ver­ture et le choix de la typogra­phie, par exem­ple. » Jardin pub­lic sor­ti­ra lors du lance­ment de cette mai­son en 2001, suivi suc­ces­sive­ment de Por­traits et de À l’étranger. Le Grand Miroir con­naî­tra lui aus­si des aléas, il passe suc­ces­sive­ment entre les mains des édi­tions Labor, Luc Pire, RTL-édi­tions et La renais­sance du Livre. Quant à aujourd’hui, wait and see. Quand on vous dit que l’édition belge n’est pas qu’un long fleuve tran­quille…

Mais les portes de France vont s’ouvrir à nou­veau pour Nicole Mal­in­coni ou plutôt des portes bel­go-français­es. Car si les édi­tions de L’Aube se situent dans le sud de la France, dans une anci­enne bâtisse près d’Aix, Au Moulin de la Tour, elles ont été fondées en 1987 par une Belge Mar­i­on Hen­nebert et son mari, Jean Viard. Une vraie his­toire con­ju­gale, à nou­veau ! Une aven­ture dans laque­lle ils ont beau­coup investi après avoir tra­vail­lé tous deux pour Actes Sud. « Comme Mar­i­on Hen­nebert est belge, j’ai pen­sé qu’elle con­nais­sait mes livres précé­dents, ce qui était le cas. J’avais écrit Au bureau à par­tir de la réal­ité du tra­vail des fonc­tion­naires, j’ai imag­iné que mon texte pou­vait l’intéresser car ils avaient par ailleurs une col­lec­tion en sci­ences humaines, et je lui ai envoyé le man­u­scrit par la poste. Elle l’a pub­lié en 2007 dans la col­lec­tion de lit­téra­ture Regards croisés, qu’elle dirige. » Libéra­tion et Le Monde par­lent du roman dans leurs colonnes, Mal­in­coni reçoit une invi­ta­tion à par­ticiper aux Assis­es du Roman, organ­isées par la Vil­la Gillet à Lyon. Récem­ment, les édi­tions de l’Aube ont tra­ver­sé une crise finan­cière, une sit­u­a­tion qui restreint leur marge de manœu­vre et ne leur per­met plus de soutenir chaque livre comme elles le devraient, ain­si que Nicole Mal­in­coni a pu l’expérimenter avec son livre sor­ti récem­ment, Si ce n’est plus un homme (recen­sion dans le dernier numéro de Le Car­net et les instants). Le dif­fuseur Har­mo­nia Mun­di a con­sen­ti à pren­dre 20% de la nou­velle société por­teuse des Edi­tions de l’Aube, ce qui per­me­t­tra à celles-ci de pour­suiv­re sur la voie « engagée » de ses deux fon­da­teurs, qui ont tou­jours par­ié sur la qual­ité plutôt que sur la quan­tité, en don­nant notam­ment la parole à des écrivains qui vivent dans des pays où la lib­erté d’expression est entravée. Ils ont ain­si pub­lié à leurs débuts Vaclav Hav­el qui venait d’être empris­on­né et qui devien­dra des années plus tard prési­dent de Tchéquie. Ou encore le Chi­nois Gao Xingjian, sans édi­teur à l’époque, et qui obtien­dra le prix Nobel de lit­téra­ture. Des Afghans, des Viet­namiens, des Maghrébins fig­urent à leur cat­a­logue. Qui accueille tou­jours des nou­veaux venus comme Vin­cent Fla­mand, un… jeune Wal­lon dont ils ont pub­lié l’an dernier le pre­mier réc­it, D’aussi loin que je me sou­vi­enne, il s’est tou­jours levé tôt, un texte sen­si­ble sur le père.

malinconi vous vous appelez michelle martin

Entretemps, un autre ouvrage est paru en 2008 dans une mai­son d’édition parisi­enne, Denoël, autour d’une affaire crim­inelle qui a sec­oué la Bel­gique : les meurtres d’enfants et d’adolescentes com­mis par Marc Dutroux, avec la com­plic­ité notam­ment de son épouse Michèle Mar­tin. Dans Vous vous appelez Michelle Mar­tin, Nicole Mal­in­coni écrit à par­tir des ren­con­tres qu’elle a pu nouer avec elle en prison : « J’ai été touchée par la com­préhen­sion que le directeur des édi­tions Denoël, Olivi­er Rubin­stein, a eue de mon texte et de son enjeu prin­ci­pal, à savoir le déni par quelqu’un de sa respon­s­abil­ité, mais aus­si la ten­ta­tive d’approcher l’humanité de l’autre, dans son déni et ce qu’on appelle sa mon­stru­osité. Je pressen­tais que pub­li­er ce livre com­por­tait des risques. Il l’a telle­ment bien com­pris que le jour où il a accep­té le man­u­scrit, il m’a offert un livre dont il venait de pub­li­er la tra­duc­tion : Au fond des ténèbres, de Git­ta Sere­ny, s’intéresse à Franz Stan­gl, com­man­dant du camp d’extermination de Tre­blin­ka. Comme mon livre, il est fondé sur une suite d’entretiens des­tinés à essay­er de com­pren­dre com­ment Stan­gl avait pu être par­tie prenante d’une telle hor­reur, et il dit la dif­fi­cile recon­nais­sance de sa respon­s­abil­ité.  Vous vous appelez Michèle Mar­tin est, à mes yeux le livre le plus ‘par­ent’ d’Hôpi­tal Silence, ils vien­nent tous deux de mots que l’on aimerait ne pas dire à pro­pos de ce que l’on voudrait ne pas avoir fait ou ne pas faire et qui appar­tient à ce que j’appelle l’inhumain dans l’humain. C’est peut-être pour ça qu’on les dit ‘trop durs’.

Quand l’édition se fait œuvre d’art

Quand on étale sur une table l’ensemble des livres de Nicole Mal­in­coni, on décou­vre une belle palette de cou­ver­tures, mêlant for­mats, couleurs, typogra­phies, illus­tra­tions… « Per­son­nelle­ment, j’aime les cou­ver­tures sobres, sans illus­tra­tion, qui sont dev­enues le signe d’une mai­son d’édition. Mais aujourd’hui, on dirait qu’il faut des images… même sur les cou­ver­tures des livres ! Ceci dit, la plu­part du temps, l’auteur ne dis­cute pas de la cou­ver­ture, ce n’est pas son domaine. Par­fois on peut mal­gré tout par­ticiper au choix de l’image ; j’en ai sug­géré une à chaque fois. Pour les édi­tions de L’Aube, j’avais sug­géré la pein­ture d’Edward Hop­per, Office at Night, pour illus­tr­er Au bureau. » Quant à son dernier livre, Si ce n’est plus un homme, il s’agit d’un ensem­ble de textes qui épin­g­lent divers mécan­ismes de déshu­man­i­sa­tion dans nos sociétés mod­ernes, notam­ment l’indécent voisi­nage d’un bidonville avec un immeu­ble à apparte­ments cos­sus séparés par un mur, tel que l’avait saisi un cliché pub­lié par Paris-Match. Mar­i­on Hen­nebert aurait bien vu cette pho­to en cou­ver­ture, con­tacts avaient été pris avec le pho­tographe brésilien, Tuca Vieira, qui avait don­né son accord, mais le for­mat hor­i­zon­tal ne con­ve­nait pas à celui d’une cou­ver­ture. Les édi­tions de l’Aube ont alors opté pour une pein­ture de Kaz­imir Malévitch, qui traduit bien l’idée d’un homme sans vis­age.

Les pein­tres illus­trent bien plus que les cou­ver­tures de Nicole Mal­in­coni. En effet, celle-ci a égale­ment pub­lié toute une série de textes, en général plus courts, chez des édi­teurs qui se sont spé­cial­isés dans l’édition com­binée de textes et d’œuvres plas­tiques. Il en résulte des livres d’artistes qui font entr­er en réson­nance et en har­monie deux dis­ci­plines artis­tiques. Ces maisons accor­dent une atten­tion toute par­ti­c­ulière à la fac­ture de leurs ouvrages, tant dans les for­mats que la qual­ité du papi­er. Des œuvres au plein sens du terme, dont l’esthétique séduit un pub­lic exigeant. Il en est ain­si de Gabriel Bel­geonne, pein­tre et graveur, directeur des édi­tions Tan­dem, qui a pub­lié Sot­tovoce avec, en ʺcor­re­spon­danceʺ, ses pro­pres gravures, et Les Intérieurs, avec cette fois les lith­o­gra­phies de Patrick Devreux. Des livres tirés à… trente exem­plaires, avec des gravures numérotées et signées par l’artiste, qui se vendent le plus sou­vent à des col­lec­tion­neurs. Nicole tra­vaillera à nou­veau avec Patrick Devreux pour Sous le piano, pub­lié par Anne Leloup, éditrice de Esper­luète, qui avait déjà pro­posé deux autres duos : l’un avec les dessins de Mélanie Berg­er pour Les oiseaux de Mes­si­aen, l’autre avec ceux de Jean-Gilles Badaire pour La Porte de Cézanne. « Dans cer­tains cas, le texte anticipe le dessin, mais il s’agit d’un échange, d’une ren­con­tre entre le tra­vail de l’un et celui de l’autre. Pour moi, ces textes s’apparentent davan­tage à l’acte poé­tique. »

Au bout du compte, tous les man­u­scrits con­coc­tés par Nicole Mal­in­coni auront trou­vé un édi­teur. Et heureuse­ment : « Si un livre n’est pas pub­lié, il reste dans les limbes. À par­tir du moment où un édi­teur le sort, le livre vit. L’activité de l’auteur, qui est essen­tielle­ment soli­taire, s’accompagne aujourd’hui de la néces­sité de soutenir son livre. C’est ce que j’appelle les presta­tions : les ren­con­tres en librairies, dans les écoles, les bib­lio­thèques. J’accepte ces activ­ités lorsqu’elles lais­sent espér­er une parole, une réelle ren­con­tre avec des per­son­nes, un ques­tion­nement. Mal­gré qua­tre livres pub­liés par des édi­teurs français, je ne suis pas très con­nue en France. Cela veut dire aus­si que je ne peux pas vivre de l’édition de mes livres, je pense que c’est le cas pour un grand nom­bre d’écrivains. »ʺ

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166 (2011)