
Vincent Engel
« S’il y a de grands livres, c’est parce qu’il y a de grands éditeurs »
Vincent Engel fait partie des noms connus et reconnus de la littérature belge, avec plusieurs livres à son actif. Des recueils de nouvelles, des romans, mais aussi des essais et des pièces de théâtre. Il enseigne la littérature et la pratique sous différentes formes. Il n’est pas le dernier à tenter de nouvelles aventures et, à cet égard, l’édition numérique retient également son intérêt. Édition qu’il pratique à des titres divers.
Avant d’être édité sous son nom, Vincent Engel a été, d’une certaine façon, éditeur, puisqu’il a coordonné un recueil collectif imposant, de 71 nouvelles signées par des auteurs venus de tous les pays de la francophonie, y compris le Vietnam, le Togo, Madagascar ou Saint-Pierre-et-Miquelon. Des auteurs de toutes générations aussi. Cette publication est née dans le cadre d’une action menée au sein de l’université de Louvain-la-Neuve. « À l’époque, j’avais déjà publié deux essais[1]. En 1993, je lance L’Année Nouvelle, une série d’activités autour de la nouvelle : des séminaires, des concours d’adaptation de nouvelles, des cours, des rencontres, des ateliers d’écriture, des visites dans des écoles, un colloque, une exposition, etc. Cela a été une aventure un peu folle comme celles que l’on peut lancer à 30 ans. »
Une aventure éditoriale au cœur de la francophonie
L’Année nouvelle paraît en coédition, puisque pas moins de quatre éditeurs s’associent pour l’occasion : L’Instant même, du Québec, Phi, du Luxembourg, Canevas, maison franco-suisse et Les éperonniers, du nom de la rue bruxelloise où elles étaient établies, dirigées par Lysiane D’Haeyere, décédée en 2009. Pourquoi de la coédition ? « C’était lié à la logique même du projet et une manière de matérialiser le souhait d’y intégrer la francophonie. Évidemment, on ne reprenait pas l’ensemble de la francophonie, mais ces quatre éditeurs étaient déjà assez représentatifs. Cette coédition était aussi une manière de partager les coûts, l’idée étant que le recueil se vende au meilleur prix. À l’époque, j’avais réalisé tout le travail de mise en page, de suivi, de correction. Bénévolement. Ces quatre éditeurs étaient des personnages fascinants, des éditeurs atypiques à la tête chacun d’une petite maison, animés de projets très littéraires et pointus, discutables comme tous les projets littéraires. On a réussi à les embarquer dans cette aventure mémorable. »
L’objectif était de donner un aperçu de ce que représente la littérature francophone aujourd’hui. La nouvelle s’y prêtait bien. « J’ai toujours été farouchement opposé aux anthologies qui donnent des extraits de livres. C’est comme si tu voulais donner un cours de médecine en n’ayant qu’un bras sous la main. La nouvelle a l’avantage d’être un outil pédagogique formidable car elle constitue un ensemble, un tout. Quand ce texte complet est bien choisi, il est suffisant pour montrer les aspects principaux d’un auteur. Un extrait de roman ne le permet pas, car il ne montre pas la manière dont un écrivain construit son récit. De plus, la nouvelle était un sujet d’études dont peu de personnes se souciaient si ce n’est René Godenne à l’époque[2]. Il y avait une grande lacune au niveau universitaire et, dans la foulée, on a créé un Centre d’études de la nouvelle et on a organisé d’autres colloques par la suite. »
L’instant de la nouvelle
Surprise : quand Vincent Engel sort son premier livre de fiction, ce n’est ni à Bruxelles, ni à Paris, mais à Québec. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? », lâche-t-il en riant. Et c’est à nouveau sous le signe de la nouvelle que Vincent Engel publie, même s’il écrit déjà depuis des années, et notamment des romans. Ce sont les circonstances éditoriales qui vont mettre en avant le nouvelliste avant que ne se révèle publiquement le romancier. « C’est le hasard des rencontres qui a fait que j’ai commencé par publier des nouvelles, mais j’avais déjà terminé des romans. Je ne suis pas un nouvelliste qui est passé au roman. Cela ne m’intéresse pas. J’aime la fiction, j’écris parfois des romans, parfois des nouvelles, ou des pièces de théâtre, ou des scénarios. J’ai rencontré l’éditeur de L’Instant même, Gilles Pellerin, au festival de la nouvelle de Saint-Quentin, où j’avais reçu un prix. On est tout de suite devenu ami. » C’est en effet à Saint-Quentin que Vincent Engel reçoit son prix comme lauréat du 14e Concours international de la meilleure nouvelle de langue française, organisé par RFI. Concours remporté avec la nouvelle Maramisa, alors qu’il avait déjà été le lauréat de la 12e édition avec Le Messie. Ces deux textes se retrouveront dans son premier recueil, Légendes en attente, coédité en 1993 par L’Instant même et Canevas, suivi l’année suivante par La vie malgré tout, confessions nouvelles, recueil pour lequel il reçut le prix Renaissance de la nouvelle, autre manifestation d’importance autour de ce genre créée à Ottignies/Louvain-la-Neuve par Michel Lambert et Carlo Masoni.
Un jour, ce fut des romans
Il se dit de plus en plus dans le milieu littéraire que Vincent Engel est un spécialiste de la nouvelle. Or, rien n’effraie plus le jeune écrivain d’alors que les étiquettes. Il est temps pour lui de se démarquer de celle-ci. Les éditions L’Instant même, encore elles, vont lui en donner l’opportunité. Alors qu’elles publiaient exclusivement des recueils de nouvelles, elles décident d’ouvrir leur catalogue au genre romanesque. Et publient Un jour, ce sera l’aube en 1995 et Raphaël et Laetitia, premier volet de sa fresque italienne, en 1996. Le premier en coédition avec les éditions bruxelloises Labor, le second avec les éditions Alfil, de Neuvy-le-Roy. Deux éditeurs avec lesquels la collaboration sera de courte durée : « Les relations avec la directrice de Labor se sont dégradées parce qu’une partie de leur stock avait été bradée chez un soldeur sans que les auteurs soient prévenus, alors que les livres étaient toujours en librairies. Grâce à une action avec la SACD, elle a accepté d’abandonner les droits aux auteurs. Certains éditeurs pensent qu’éditer un auteur, c’est lui faire un beau cadeau et s’arrogent le droit de ne pas le rétribuer. Les éditions Alfil étaient dirigées par Nicole Fisbach, une éditrice magnifique, qui s’est lancée dans une aventure démesurée car elle ne voulait publier que des petits livres qui comprenaient soit deux, trois nouvelles, soit une seule, plus longue. Fondamentalement, elle avait raison : un recueil de nouvelles, en soi, est une absurdité. La meilleure forme de publication pour une nouvelle, c’est un texte isolé. Mais économiquement, c’est un casse-gueule. Symboliquement, le coût est trop élevé pour les lecteurs. » Pour la suite L’Instant même reste fidèle à Vincent Engel, mais en coédition avec un autre éditeur, Pierre Lelong, qui a créé la maison d’édition Quorum. Nous sommes en 1998 et une double surprise attend le public de lecteurs qui commencent à suivre l’écrivain belge.
Signé Baptiste Morgan
Première surprise : ce n’est pas un, mais deux livres qui sortent cette année-là, avec un retour à la nouvelle sous le titre La guerre est quotidienne et un roman, La vie oubliée, Nature morte IV, dans la collection “Le Point du Jour”, dirigée par Alain Bertrand (lequel dirige aujourd’hui la collection “Plumes du coq” des éditions Weyrich). Autre surprise : ce roman est publié sous un pseudonyme, Baptiste Morgan. Une signature qui reviendra dans la bibliographie d’Engel. « D’un point de vue éditorial, c’était une mauvaise idée, car tu brouilles les cartes. Le directeur de Fayard, Claude Durand, m’avait dit que c’était risqué, mais j’avais envie de le faire. On te juge toujours par rapport à l’image que l’on a de toi et je voulais sortir de ce mécanisme. Mais le pseudonyme a créé trop de flou. »
L’aventure Quorum sera de courte durée, notamment parce que de nouveaux horizons vont s’ouvrir à Vincent Engel : « Mon parcours avec Quorum a été une belle histoire. Pierre Lelong est un chouette type ; cela faisait dix ans que je cherchais un éditeur pour Oubliez Adam Weinberger et j’avais toujours voulu le publier à Paris, en coédition avec L’Instant même. Peu de gens le savent, mais ce roman, Oubliez Adam Weinberger, était déjà fini en 1991, avant que je ne publie les nouvelles à L’Instant même. Actes Sud l’avait refusé parce que la deuxième partie n’était pas écrite dans le même ton que la première. Le Seuil parce que ce que j’écrivais de la Shoah ne correspondait pas à ce qui se dit ou devrait se dire. Plus les refus standards. Il ne faut pas croire, j’en ai un paquet. Il faut être entêté et patient quand on veut publier. De guerre lasse, je m’étais décidé à accepter la proposition de Pierre quand, à ce moment-là, le projet s’est débloqué de manière inattendue avec Fayard. Pierre Lelong m’a tout de suite expliqué que sa motivation, c’était de lancer des auteurs et que c’était une consécration pour lui de les voir passer chez des éditeurs parisiens importants, ce qui n’est pas le point de vue de tous ses confrères. »
L’aventure parisienne
Un homme va être déterminant dans le virage parisien pris par l’œuvre de Vincent Engel. Cet homme, c’est Claude Durand arrivé à la tête de Fayard, en remplacement de Jean-Marc Roberts. « Le projet de Claude Durand était de faire de Fayard une maison d’édition littéraire majeure, alors que la littérature n’était pas la marque dominante de Fayard avant son arrivée. Il a voulu renforcer cette dimension dans leur catalogue général. J’avais rencontré Marc Petit grâce à Frédéric Tristan, des écrivains de la mouvance de la nouvelle fiction, et lui avais fait lire le manuscrit d’Oubliez Adam Weinberger. Quand Marc Petit est devenu conseiller éditorial chez Fayard, j’ai repris contact, retravaillé avec lui un passage. Il a proposé le roman à Claude Durand. Une semaine après, j’ai reçu un coup de téléphone de la secrétaire qui me demandait à quelle adresse elle pouvait m’envoyer le contrat. » Suivront le deuxième volet de la fresque toscane, Retour à Montechiarro, salué par un succès grand public et trois prix (celui des lecteurs du Livre de poche et du Rossel des jeunes ainsi que le choix des libraires 2003), puis Mon voisin, c’est quelqu’un, à nouveau signé Baptiste Morgan. En page de garde, il est précisé pour ces trois ouvrages qu’ils ont fait l’objet d’une publication à l’attention des lecteurs canadiens de langue française aux éditions L’Instant même, qui est la maison avec laquelle Vincent Engel a connu la collaboration la plus longue. À notre connaissance, il est d’ailleurs le seul écrivain belge publié à leur catalogue. « L’Instant même, c’est deux personnes : Gilles Pellerin et Marie Taillon, un couple de fous, absolument passionnants et passionnés. Cela a été un coup de foudre amical instantané. On s’est croisé dans le couloir d’un petit hôtel à Saint-Quentin où ils se trouvaient avec leur premier bébé. Marie est une femme réservée, mais une éditrice impitoyable qui travaille magnifiquement, tandis que Gilles est d’un baroque exubérant, une intelligence qui fuse tout le temps, capable de s’enflammer et de s’enthousiasmer. Ce sont de belles personnes dont la rencontre t’enrichit et te rend meilleur. Je ne les vois pas assez malheureusement, tandis qu’ils s’évertuent à maintenir vaille que vaille leur maison d’édition, qui est aujourd’hui une des belles références au Québec. La nouvelle a été leur seule spécialité pendant des années, par passion pour le genre, que Gilles Pellerin a lui-même pratiqué. Il a écrit plusieurs essais sur la nouvelle, dont celui intitulé Nous aurions un petit genre, dans lequel il souligne l’exigence littéraire de la nouvelle, la nécessité d’aller à l’essentiel. Rien ne dit que nous ne publierons pas d’autres livres ensemble. Ils ont même édité L’art de la fugue, roman qui aurait dû être coédité avec Fayard que j’ai quitté à ce moment-là et qui n’existe donc qu’au Québec. C’est un paradoxe : je dois être un des auteurs qui a le plus de titres au catalogue de L’Instant même, alors que je ne suis pas Québécois et que je suis l’un de ceux dont ils vendent le moins d’exemplaires », conclut-il en riant. Suivront encore deux romans chez Fayard : Requiem vénitien et Les Angéliques. Au total cinq romans en cinq ans. Et pas des moindres. Pourtant, Vincent Engel va encore changer de maison d’édition.
Un roman de mille six cents pages
Pour les premiers livres sous label Fayard, l’écrivain belge collabore avec Claude Durand et Sophie Grandjean. Pour les suivants, il travaille avec une grande dame de l’édition parisienne, Élisabeth Samama. « Elle a toujours couru derrière le succès de Retour à Montechiarro. J’avais, de mon côté, le projet fou d’un livre de 1600 pages, une sorte de Décaméron qui reprenait tous les genres littéraires, jusqu’à la recette de cuisine. J’en avais parlé à Claude Durand qui était d’accord sur l’idée et qui en connaissait le principe de composition. » Pourtant, le manuscrit de 1600 pages sera refusé par Claude Durand quinze jours après avoir été envoyé, pour des raisons qui ne convainquent pas Vincent Engel. « Il est toujours dans mes tiroirs. Des parties en ont été publiées, comme Les diaboliques, un roman paru en feuilleton dans le quotidien Le Soir du 13 au 25 juillet 2009 et que j’ai réédité dans ma maison d’édition, Edern éditions. »
Sur ces entrefaites, grâce à un ami libraire, Vincent Engel rencontre Jean-Claude Lattés et sa collaboratrice Karina Hocine. Un roman imposant, généreux, baroque sort chez eux, sorte d’écho à Retour à Montechiarro : Les absentes. Un roman qui va marquer un tournant : « Je suis d’accord avec Romain Gary qui écrit, dans Pour Sganarelle, que le plus grand danger qui guette un écrivain, c’est d’avoir une trop grande technique. Ce dont je me suis rendu compte avec ce roman qui devait clore la série toscane, c’est que tu peux arriver à un tel niveau de maîtrise que tu peux écrire sur n’importe quoi. Écrire un livre n’est plus une difficulté, parce que tu as les techniques, les trucs, les facilités. Cette facilité est un piège. La question n’est pas : ‘Suis-je capable d’écrire des livres, mais quels livres méritent véritablement d’être publiés’, et c’est à ce niveau que l’éditeur doit intervenir, car un écrivain n’a jamais la lucidité nécessaire sur son manuscrit. L’écrivain est le plus mauvais lecteur de ses livres. C’est pour cela que le métier d’éditeur est terriblement difficile et ingrat, parce qu’il doit être capable de dire des choses désagréables. S’il y a de grands livres, c’est parce qu’il y a de grands éditeurs. »
Avec La peur du paradis, paru trois ans après, il choisit donc de rompre avec cet ensemble (en particulier sa branche italienne). « Chez Lattés, j’ai voulu achever l’ensemble toscan et écrire le fin mot de l’histoire de Raphael et Laetitia, ainsi que les péripéties de la génération qui suit la fin de Retour à Montechiarro. J’en ai écrit 650 pages, mais mon éditrice n’était pas convaincue, ce en quoi mon épouse lui a donné raison. J’ai donc rangé le manuscrit. Il y a un point commun entre Fayard et Lattès, c’est qu’il s’agit de petites structures, avec un rapport de proximité entre l’éditeur — ou l’éditrice — et l’auteur. Ce sont de petites équipes, il n’y a ni comité de lecture, ni commerciaux qui viennent interférer, ce qui est très chouette, d’autant que Karina Hocine est une très bonne directrice littéraire, exigeante, qui fait beaucoup travailler l’auteur. La peur du paradis, je l’ai réécrit entièrement trois fois, suite à ses remarques, ce que je n’ai jamais connu à ce point-là. C’est l’éditrice la plus impitoyable que j’ai jamais eue. Seul le premier chapitre est resté tel quel. Un éditeur qui ne fait pas ça n’est pas digne d’être un éditeur. Ce n’est pas simple pour un éditeur de dire qu’il faut retravailler, car les auteurs sont souvent des gens orgueilleux, très attachés à leurs textes. Claude Durand avait une parole très juste : ‘Je vous ai fait des remarques sur le manuscrit, regardez-les, si vous ne les comprenez pas, c’est qu’elles ne sont pas justes’. Je n’ai d’ailleurs jamais eu d’éditeur qui m’ait imposé quelque chose. J’ai toujours écrit les romans que je voulais. C’est véritablement un travail en symbiose, fait d’échanges. C’est ce que j’essaie aussi de faire comme directeur de collection. Un des premiers romans que j’ai publié, c’est Le journaliste français de Tuyêt-Nga Nguyên. Je l’ai fait travailler énormément, elle a réécrit des parties importantes du livre. Au final, c’est elle qui l’a écrit, mais je l’ai aidée à obtenir le meilleur d’elle-même. »
Enfin, dernier titre paru à ce jour chez JC Lattès, en 2010 : Le mariage de Dominique Hardenne, un roman qui habite véritablement l’écrivain. « J’en ai écrit cinq versions depuis mes 17 ans, même si ce n’est pas mon premier texte. J’ai à chaque fois laissé passer suffisamment de temps entre chaque version pour avoir le détachement suffisant et devenir sur ce coup-là, d’une certaine façon, mon propre éditeur. En fait, la chronologie des textes édités ne correspond pas nécessairement à celle de leur écriture. »
Vive le numérique
Éditeur, Vincent Engel l’est également, et à double titre. D’abord comme directeur de la collection “Le Grand Miroir”, aux éditions de La Renaissance du Livre. « En fonction des individus que l’écrivain a en face de lui, il se trouve face à des projets éditoriaux spécifiques. C’est ce que j’expérimente aussi avec la collection du Grand Miroir que je dirige en me fondant sur un projet littéraire précis. Il faut essayer d’avoir une identité forte pour une collection. Je sais quels types de bouquins je veux y voir figurer, des bouquins un peu à rebrousse-poil d’une idéologie dominante selon laquelle il n’y a pas de littérature belge parce qu’aucun écrivain belge ne choisirait la Belgique comme ancrage de son histoire. J’avais précisément sous la main trois manuscrits, ceux de Giuseppe Santoliquido, d’Yves Wellens et de Frank Andriat, qui prennent l’histoire belge comme sujet. Des romans qui, à mes yeux, ont aussi une grande exigence littéraire, soutenue par un vrai travail sur le style et la composition. Par après, nous avons publié le premier et magnifique roman de Marc Quaghebeur, Les grands masques. »
Mais Vincent Engel n’hésite pas à pratiquer l’autoédition, sous un label qui porte le nom d’un de ses personnages, Edern éditions. Sa motivation est double : « À trop publier par les voies traditionnelles, tu finis par créer un effet de lassitude, voire de rejet, auprès du public et de la presse, à quelques exceptions près comme Amélie Nothomb qui a un rendez-vous fixe avec ses lecteurs. Ensuite, tous les livres ne doivent pas passer par les mêmes filières. Par leur nature même, certains ne vont pas intéresser un grand public, comme les pièces de théâtre, certains types d’essais, etc. » En ayant recours aux moyens techniques actuels devenus abordables, il décide de créer pour ces textes une petite structure éditoriale basée sur Internet. Ni gestion coûteuse de stocks, ni problèmes de diffusion et de distribution. Les livres sont commandés via le site. Les tirages sont réalisés à la pièce par impression numérique. « Cela reste confidentiel, mais permet au livre d’exister. Ce système me donne une parfaite indépendance. À mes yeux, ces livres ne sont pas moins importants, mais ils ont une autre vie. Je crois dans l’édition électronique. »
La plupart de ses livres sont aujourd’hui en poche. Un secteur particulier de l’édition ? « Aujourd’hui, le poche est devenu quasiment automatique. Si avant, on vendait beaucoup plus d’exemplaires en poche, on constate désormais que les ventes entre le poche et l’édition originale s’équilibrent. La seule manière de pérenniser un texte aujourd’hui, c’est le livre électronique. Je ne suis pas attaché au papier, ce qui compte pour moi, c’est le texte. De plus, il y a aujourd’hui des instruments qui permettent une lecture agréable avec la possibilité de mettre des annotations, de surligner. Tu as ta tablette et mille titres avec elle. L’édition française est dix ans en retard en matière d’édition numérique. »
Michel Torrekens
[1] Fou de Dieu ou Dieu des fous, l’œuvre tragique d’Elie Wiesel, 1989, aux éditions De Boeck et Pourquoi parler d’Auschwitz ?, 1991, aux éditions des Eperonniers, coll. « Sciences pour l’Homme », avec une préface de Claude Javeau.
[2] René Godenne avec lequel Vincent Engel a dirigé Nouvelles et nouvellistes belges, essai d’encyclopédie critique, publié en 2003 chez Academia Bruylant.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°175 (2013)