Mon éditeur et moi : Vincent Engel

vincent engel

Vin­cent Engel

« S’il y a de grands livres, c’est parce qu’il y a de grands éditeurs »

Vin­cent Engel fait par­tie des noms con­nus et recon­nus de la lit­téra­ture belge, avec plusieurs livres à son act­if. Des recueils de nou­velles, des romans, mais aus­si des essais et des pièces de théâtre. Il enseigne la lit­téra­ture et la pra­tique sous dif­férentes formes. Il n’est pas le dernier à ten­ter de nou­velles aven­tures et, à cet égard, l’édition numérique retient égale­ment son intérêt. Édi­tion qu’il pra­tique à des titres divers.

Avant d’être édité sous son nom, Vin­cent Engel a été, d’une cer­taine façon, édi­teur, puisqu’il a coor­don­né un recueil col­lec­tif imposant, de 71 nou­velles signées par des auteurs venus de tous les pays de la fran­coph­o­nie, y com­pris le Viet­nam, le Togo, Mada­gas­car ou Saint-Pierre-et-Miquelon. Des auteurs de toutes généra­tions aus­si.  Cette pub­li­ca­tion est née dans le cadre d’une action menée au sein de l’université de Lou­vain-la-Neuve. « À l’époque, j’avais déjà pub­lié deux essais[1]. En 1993, je lance L’Année Nou­velle, une série d’activités autour de la nou­velle : des sémi­naires, des con­cours d’adaptation de nou­velles, des cours, des ren­con­tres, des ate­liers d’écriture, des vis­ites dans des écoles, un col­loque, une expo­si­tion, etc. Cela a été une aven­ture un peu folle comme celles que l’on peut lancer à 30 ans. »

Une aventure éditoriale au cœur de la francophonie

L’Année nou­velle paraît en coédi­tion, puisque pas moins de qua­tre édi­teurs s’associent pour l’occasion : L’Instant même, du Québec, Phi, du Lux­em­bourg, Canevas, mai­son fran­co-suisse et Les éper­on­niers, du nom de la rue brux­el­loise où elles étaient établies, dirigées par Lysiane D’Haeyere, décédée en 2009. Pourquoi de la coédi­tion ? « C’était lié à la logique même du pro­jet et une manière de matéri­alis­er le souhait d’y inté­gr­er la fran­coph­o­nie. Évidem­ment, on ne repre­nait pas l’ensemble de la fran­coph­o­nie, mais ces qua­tre édi­teurs étaient déjà assez représen­tat­ifs. Cette coédi­tion était aus­si une manière de partager les coûts, l’idée étant que le recueil se vende au meilleur prix. À l’époque, j’avais réal­isé tout le tra­vail de mise en page, de suivi, de cor­rec­tion. Bénév­ole­ment. Ces qua­tre édi­teurs étaient des per­son­nages fasci­nants, des édi­teurs atyp­iques à la tête cha­cun d’une petite mai­son, ani­més de pro­jets très lit­téraires et poin­tus, dis­cuta­bles comme tous les pro­jets lit­téraires. On a réus­si à les embar­quer dans cette aven­ture mémorable. »

L’objectif était de don­ner un aperçu de ce que représente la lit­téra­ture fran­coph­o­ne aujourd’hui. La nou­velle s’y prê­tait bien. « J’ai tou­jours été farouche­ment opposé aux antholo­gies qui don­nent des extraits de livres. C’est comme si tu voulais don­ner un cours de médecine en n’ayant qu’un bras sous la main. La nou­velle a l’avantage d’être un out­il péd­a­gogique for­mi­da­ble car elle con­stitue un ensem­ble, un tout. Quand ce texte com­plet est bien choisi, il est suff­isant pour mon­tr­er les aspects prin­ci­paux d’un auteur. Un extrait de roman ne le per­met pas, car il ne mon­tre pas la manière dont un écrivain con­stru­it son réc­it. De plus, la nou­velle était un sujet d’études dont peu de per­son­nes se sou­ci­aient si ce n’est René Godenne à l’époque[2]. Il y avait une grande lacune au niveau uni­ver­si­taire et, dans la foulée, on a créé un Cen­tre d’études de la nou­velle et on a organ­isé d’autres col­lo­ques par la suite. »

L’instant de la nouvelle

Sur­prise : quand Vin­cent Engel sort son pre­mier livre de fic­tion, ce n’est ni à Brux­elles, ni à Paris, mais à Québec. « Pourquoi faire sim­ple quand on peut faire com­pliqué ? », lâche-t-il en riant. Et c’est à nou­veau sous le signe de la nou­velle que Vin­cent Engel pub­lie, même s’il écrit déjà depuis des années, et notam­ment des romans. Ce sont les cir­con­stances édi­to­ri­ales qui vont met­tre en avant le nou­vel­liste avant que ne se révèle publique­ment le romanci­er. « C’est le hasard des ren­con­tres qui a fait que j’ai com­mencé par pub­li­er des nou­velles, mais j’avais déjà ter­miné des romans. Je ne suis pas un nou­vel­liste qui est passé au roman. Cela ne m’intéresse pas. J’aime la fic­tion, j’écris par­fois des romans, par­fois des nou­velles, ou des pièces de théâtre, ou des scé­nar­ios. J’ai ren­con­tré l’éditeur de L’Instant même, Gilles Pel­lerin, au fes­ti­val de la nou­velle de Saint-Quentin, où j’avais reçu un prix. On est tout de suite devenu ami. » C’est en effet à Saint-Quentin que Vin­cent Engel reçoit son prix comme lau­réat du 14e Con­cours inter­na­tion­al de la meilleure nou­velle de langue française, organ­isé par RFI. Con­cours rem­porté avec la nou­velle Maramisa, alors qu’il avait déjà été le lau­réat de la 12e édi­tion avec Le Messie. Ces deux textes se retrou­veront dans son pre­mier recueil, Légen­des en attente, coédité en 1993 par L’Instant même et Canevas, suivi l’année suiv­ante par La vie mal­gré tout, con­fes­sions nou­velles, recueil pour lequel il reçut le prix Renais­sance de la nou­velle, autre man­i­fes­ta­tion d’importance autour de ce genre créée à Ottig­nies/Lou­vain-la-Neuve par Michel Lam­bert et Car­lo Masoni.

Un jour, ce fut des romans

Il se dit de plus en plus dans le milieu lit­téraire que Vin­cent Engel est un spé­cial­iste de la nou­velle. Or, rien n’effraie plus le jeune écrivain d’alors que les éti­quettes. Il est temps pour lui de se démar­quer de celle-ci. Les édi­tions L’Instant même, encore elles, vont lui en don­ner l’opportunité. Alors qu’elles pub­li­aient exclu­sive­ment des recueils de nou­velles, elles déci­dent d’ouvrir leur cat­a­logue au genre romanesque. Et pub­lient Un jour, ce sera l’aube en 1995 et Raphaël et Laeti­tia, pre­mier volet de sa fresque ital­i­enne, en 1996. Le pre­mier en coédi­tion avec les édi­tions brux­el­lois­es Labor, le sec­ond avec les édi­tions Alfil, de Neu­vy-le-Roy. Deux édi­teurs avec lesquels la col­lab­o­ra­tion sera de courte durée : « Les rela­tions avec la direc­trice de Labor se sont dégradées parce qu’une par­tie de leur stock avait été bradée chez un sol­deur sans que les auteurs soient prévenus, alors que les livres étaient tou­jours en librairies. Grâce à une action avec la SACD, elle a accep­té d’abandonner les droits aux auteurs. Cer­tains édi­teurs pensent qu’éditer un auteur, c’est lui faire un beau cadeau et s’arrogent le droit de ne pas le rétribuer. Les édi­tions Alfil étaient dirigées par Nicole Fis­bach, une éditrice mag­nifique, qui s’est lancée dans une aven­ture démesurée car elle ne voulait pub­li­er que des petits livres qui com­pre­naient soit deux, trois nou­velles, soit une seule, plus longue. Fon­da­men­tale­ment, elle avait rai­son : un recueil de nou­velles, en soi, est une absur­dité. La meilleure forme de pub­li­ca­tion pour une nou­velle, c’est un texte isolé. Mais économique­ment, c’est un casse-gueule. Sym­bol­ique­ment, le coût est trop élevé pour les lecteurs. » Pour la suite L’Instant même reste fidèle à Vin­cent Engel, mais en coédi­tion avec un autre édi­teur, Pierre Lelong, qui a créé la mai­son d’édition Quo­rum. Nous sommes en 1998 et une dou­ble sur­prise attend le pub­lic de lecteurs qui com­men­cent à suiv­re l’écrivain belge.

Signé Baptiste Morgan

Pre­mière sur­prise : ce n’est pas un, mais deux livres qui sor­tent cette année-là, avec un retour à la nou­velle sous le titre La guerre est quo­ti­di­enne et un roman, La vie oubliée, Nature morte IV, dans la col­lec­tion “Le Point du Jour”, dirigée par Alain Bertrand (lequel dirige aujourd’hui la col­lec­tion “Plumes du coq” des édi­tions Weyrich). Autre sur­prise : ce roman est pub­lié sous un pseu­do­nyme, Bap­tiste Mor­gan. Une sig­na­ture qui revien­dra dans la bib­li­ogra­phie d’Engel. « D’un point de vue édi­to­r­i­al, c’était une mau­vaise idée, car tu brouilles les cartes. Le directeur de Fayard, Claude Durand, m’avait dit que c’était risqué, mais j’avais envie de le faire. On te juge tou­jours par rap­port à l’image que l’on a de toi et je voulais sor­tir de ce mécan­isme. Mais le pseu­do­nyme a créé trop de flou. »

L’aventure Quo­rum sera de courte durée, notam­ment parce que de nou­veaux hori­zons vont s’ouvrir à Vin­cent Engel : « Mon par­cours avec Quo­rum a été une belle his­toire. Pierre Lelong est un chou­ette type ; cela fai­sait dix ans que je cher­chais un édi­teur pour Oubliez Adam Wein­berg­er et j’avais tou­jours voulu le pub­li­er à Paris, en coédi­tion avec L’Instant même. Peu de gens le savent, mais ce roman, Oubliez Adam Wein­berg­er, était déjà fini en 1991, avant que je ne pub­lie les nou­velles à L’Instant même. Actes Sud l’avait refusé parce que la deux­ième par­tie n’était pas écrite dans le même ton que la pre­mière. Le Seuil parce que ce que j’écrivais de la Shoah ne cor­re­spondait pas à ce qui se dit ou devrait se dire. Plus les refus stan­dards. Il ne faut pas croire, j’en ai un paquet. Il faut être entêté et patient quand on veut pub­li­er. De guerre lasse, je m’étais décidé à accepter la propo­si­tion de Pierre quand, à ce moment-là, le pro­jet s’est déblo­qué de manière inat­ten­due avec Fayard. Pierre Lelong m’a tout de suite expliqué que sa moti­va­tion, c’était de lancer des auteurs et que c’était une con­sécra­tion pour lui de les voir pass­er chez des édi­teurs parisiens impor­tants, ce qui n’est pas le point de vue de tous ses con­frères. »

L’aventure parisienne

Un homme va être déter­mi­nant dans le virage parisien pris par l’œuvre de Vin­cent Engel. Cet homme, c’est Claude Durand arrivé à la tête de Fayard, en rem­place­ment de Jean-Marc Roberts. « Le pro­jet de Claude Durand était de faire de Fayard une mai­son d’édition lit­téraire majeure, alors que la lit­téra­ture n’était pas la mar­que dom­i­nante de Fayard avant son arrivée. Il a voulu ren­forcer cette dimen­sion dans leur cat­a­logue général. J’avais ren­con­tré Marc Petit grâce à Frédéric Tris­tan, des écrivains de la mou­vance de la nou­velle fic­tion, et lui avais fait lire le man­u­scrit d’Oubliez Adam Wein­berg­er. Quand Marc Petit est devenu con­seiller édi­to­r­i­al chez Fayard, j’ai repris con­tact, retra­vail­lé avec lui un pas­sage. Il a pro­posé le roman à Claude Durand. Une semaine après, j’ai reçu un coup de télé­phone de la secré­taire qui me demandait à quelle adresse elle pou­vait m’envoyer le con­trat. » Suiv­ront le deux­ième volet de la fresque toscane, Retour à Mon­techiar­ro, salué par un suc­cès grand pub­lic et trois prix (celui des lecteurs du Livre de poche et du Rossel des jeunes ain­si que le choix des libraires 2003), puis Mon voisin, c’est quelqu’un, à nou­veau signé Bap­tiste Mor­gan. En page de garde, il est pré­cisé pour ces trois ouvrages qu’ils ont fait l’objet d’une pub­li­ca­tion à l’attention des lecteurs cana­di­ens de langue française aux édi­tions L’Instant même, qui est la mai­son avec laque­lle Vin­cent Engel a con­nu la col­lab­o­ra­tion la plus longue. À notre con­nais­sance, il est d’ailleurs le seul écrivain belge pub­lié à leur cat­a­logue. « L’Instant même, c’est deux per­son­nes : Gilles Pel­lerin et Marie Tail­lon, un cou­ple de fous, absol­u­ment pas­sion­nants et pas­sion­nés. Cela a été un coup de foudre ami­cal instan­ta­né. On s’est croisé dans le couloir d’un petit hôtel à Saint-Quentin où ils se trou­vaient avec leur pre­mier bébé. Marie est une femme réservée, mais une éditrice impi­toy­able qui tra­vaille mag­nifique­ment, tan­dis que Gilles est d’un baroque exubérant, une intel­li­gence qui fuse tout le temps, capa­ble de s’enflammer et de s’enthousiasmer. Ce sont de belles per­son­nes dont la ren­con­tre t’enrichit et te rend meilleur. Je ne les vois pas assez mal­heureuse­ment, tan­dis qu’ils s’évertuent à main­tenir vaille que vaille leur mai­son d’édition, qui est aujourd’hui une des belles références au Québec. La nou­velle a été leur seule spé­cial­ité pen­dant des années, par pas­sion pour le genre, que Gilles Pel­lerin a lui-même pra­tiqué. Il a écrit plusieurs essais sur la nou­velle, dont celui inti­t­ulé Nous auri­ons un petit genre, dans lequel il souligne l’exigence lit­téraire de la nou­velle, la néces­sité d’aller à l’essentiel. Rien ne dit que nous ne pub­lierons pas d’autres livres ensem­ble. Ils ont même édité L’art de la fugue, roman qui aurait dû être coédité avec Fayard que j’ai quit­té à ce moment-là et qui n’existe donc qu’au Québec. C’est un para­doxe : je dois être un des auteurs qui a le plus de titres au cat­a­logue de L’Instant même, alors que je ne suis pas Québé­cois et que je suis l’un de ceux dont ils vendent le moins d’exemplaires », con­clut-il en riant. Suiv­ront encore deux romans chez Fayard : Requiem véni­tien et Les Angéliques. Au total cinq romans en cinq ans. Et pas des moin­dres. Pour­tant, Vin­cent Engel va encore chang­er de mai­son d’édition.

Un roman de mille six cents pages

Pour les pre­miers livres sous label Fayard, l’écrivain belge col­la­bore avec Claude Durand et Sophie Grand­jean. Pour les suiv­ants, il tra­vaille avec une grande dame de l’édition parisi­enne, Élis­a­beth Sama­ma. « Elle a tou­jours cou­ru der­rière le suc­cès de  Retour à Mon­techiar­ro. J’avais, de mon côté, le pro­jet fou d’un livre de 1600 pages, une sorte de Décaméron qui repre­nait tous les gen­res lit­téraires, jusqu’à la recette de cui­sine. J’en avais par­lé à Claude Durand qui était d’accord sur l’idée et qui en con­nais­sait le principe de com­po­si­tion. » Pour­tant, le man­u­scrit de 1600 pages sera refusé par Claude Durand quinze jours après avoir été envoyé, pour des raisons qui ne con­va­in­quent pas Vin­cent Engel. « Il est tou­jours dans mes tiroirs. Des par­ties en ont été pub­liées, comme Les dia­boliques, un roman paru en feuil­leton dans le quo­ti­di­en Le Soir du 13 au 25 juil­let 2009 et que j’ai réédité dans ma mai­son d’édition, Edern édi­tions. »

Sur ces entre­faites, grâce à un ami libraire, Vin­cent Engel ren­con­tre Jean-Claude Lat­tés et sa col­lab­o­ra­trice Kari­na Hocine. Un roman imposant, généreux, baroque sort chez eux, sorte d’écho à Retour à Mon­techiar­ro : Les absentes. Un roman qui va mar­quer un tour­nant : « Je suis d’accord avec Romain Gary qui écrit, dans Pour Sganarelle, que le plus grand dan­ger qui guette un écrivain, c’est d’avoir une trop grande tech­nique. Ce dont je me suis ren­du compte avec ce roman qui devait clore la série toscane, c’est que tu peux arriv­er à un tel niveau de maîtrise que tu peux écrire sur n’importe quoi. Écrire un livre n’est plus une dif­fi­culté, parce que tu as les tech­niques, les trucs, les facil­ités. Cette facil­ité est un piège. La ques­tion n’est pas : ‘Suis-je capa­ble d’écrire des livres, mais quels livres méri­tent véri­ta­ble­ment d’être pub­liés’, et c’est à ce niveau que l’éditeur doit inter­venir, car un écrivain n’a jamais la lucid­ité néces­saire sur son man­u­scrit. L’écrivain est le plus mau­vais lecteur de ses livres. C’est pour cela que le méti­er d’éditeur est ter­ri­ble­ment dif­fi­cile et ingrat, parce qu’il doit être capa­ble de dire des choses désagréables. S’il y a de grands livres, c’est parce qu’il y a de grands édi­teurs. »

Avec La peur du par­adis, paru trois ans après, il choisit donc de rompre avec cet ensem­ble (en par­ti­c­uli­er sa branche ital­i­enne). « Chez Lat­tés, j’ai voulu achev­er l’ensemble toscan et écrire le fin mot de l’histoire de Raphael et Laeti­tia, ain­si que les péripéties de la généra­tion qui suit la fin de Retour à Mon­techiar­ro. J’en ai écrit 650 pages, mais mon éditrice n’était pas con­va­in­cue, ce en quoi mon épouse lui a don­né rai­son. J’ai donc rangé le man­u­scrit. Il y a un point com­mun entre Fayard et Lat­tès, c’est qu’il s’agit de petites struc­tures, avec un rap­port de prox­im­ité entre l’éditeur — ou l’éditrice — et l’auteur. Ce sont de petites équipes, il n’y a ni comité de lec­ture, ni com­mer­ci­aux qui vien­nent inter­fér­er, ce qui est très chou­ette, d’autant que Kari­na Hocine est une très bonne direc­trice lit­téraire, exigeante, qui fait beau­coup tra­vailler l’auteur. La peur du par­adis, je l’ai réécrit entière­ment trois fois, suite à ses remar­ques, ce que je n’ai jamais con­nu à ce point-là. C’est l’éditrice la plus impi­toy­able que j’ai jamais eue. Seul le pre­mier chapitre est resté tel quel. Un édi­teur qui ne fait pas ça n’est pas digne d’être un édi­teur. Ce n’est pas sim­ple pour un édi­teur de dire qu’il faut retra­vailler, car les auteurs sont sou­vent des gens orgueilleux, très attachés à leurs textes. Claude Durand avait une parole très juste : ‘Je vous ai fait des remar­ques sur le man­u­scrit, regardez-les, si vous ne les com­prenez pas, c’est qu’elles ne sont pas justes’. Je n’ai d’ailleurs jamais eu d’éditeur qui m’ait imposé quelque chose. J’ai tou­jours écrit les romans que je voulais. C’est véri­ta­ble­ment un tra­vail en sym­biose, fait d’échanges. C’est ce que j’essaie aus­si de faire comme directeur de col­lec­tion. Un des pre­miers romans que j’ai pub­lié, c’est Le jour­nal­iste français de Tuyêt-Nga Nguyên. Je l’ai fait tra­vailler énor­mé­ment, elle a réécrit des par­ties impor­tantes du livre. Au final, c’est elle qui l’a écrit, mais je l’ai aidée à obtenir le meilleur d’elle-même. »

Enfin, dernier titre paru à ce jour chez JC Lat­tès, en 2010 : Le mariage de Dominique Hardenne, un roman qui habite véri­ta­ble­ment l’écrivain. « J’en ai écrit cinq ver­sions depuis mes 17 ans, même si ce n’est pas mon pre­mier texte. J’ai à chaque fois lais­sé pass­er suff­isam­ment de temps entre chaque ver­sion pour avoir le détache­ment suff­isant et devenir sur ce coup-là, d’une cer­taine façon, mon pro­pre édi­teur. En fait, la chronolo­gie des textes édités ne cor­re­spond pas néces­saire­ment à celle de leur écri­t­ure. »

Vive le numérique

Édi­teur, Vin­cent Engel l’est égale­ment, et à dou­ble titre. D’abord comme directeur de la col­lec­tion “Le Grand Miroir”, aux édi­tions de La Renais­sance du Livre. « En fonc­tion des indi­vidus que l’écrivain a en face de lui, il se trou­ve face à des pro­jets édi­to­ri­aux spé­ci­fiques. C’est ce que j’expérimente aus­si avec la col­lec­tion du Grand Miroir que je dirige en me fon­dant sur un pro­jet lit­téraire pré­cis. Il faut essay­er d’avoir une iden­tité forte pour une col­lec­tion. Je sais quels types de bouquins je veux y voir fig­ur­er, des bouquins un peu à rebrousse-poil d’une idéolo­gie dom­i­nante selon laque­lle il n’y a pas de lit­téra­ture belge parce qu’aucun écrivain belge ne choisir­ait la Bel­gique comme ancrage de son his­toire. J’avais pré­cisé­ment sous la main trois man­u­scrits, ceux de Giuseppe San­toliq­ui­do, d’Yves Wellens et de Frank Andri­at, qui pren­nent l’histoire belge comme sujet. Des romans qui, à mes yeux, ont aus­si une grande exi­gence lit­téraire, soutenue par un vrai tra­vail sur le style et la com­po­si­tion. Par après, nous avons pub­lié le pre­mier et mag­nifique roman de Marc Quaghe­beur, Les grands masques. »

Mais Vin­cent Engel n’hésite pas à pra­ti­quer l’autoédition, sous un label qui porte le nom d’un de ses per­son­nages, Edern édi­tions. Sa moti­va­tion est dou­ble : « À trop pub­li­er par les voies tra­di­tion­nelles, tu finis par créer un effet de las­si­tude, voire de rejet, auprès du pub­lic et de la presse, à quelques excep­tions près comme Amélie Nothomb qui a un ren­dez-vous fixe avec ses lecteurs. Ensuite, tous les livres ne doivent pas pass­er par les mêmes fil­ières. Par leur nature même, cer­tains ne vont pas intéress­er un grand pub­lic, comme les pièces de théâtre, cer­tains types d’essais, etc. » En ayant recours aux moyens tech­niques actuels devenus abor­d­ables, il décide de créer pour ces textes une petite struc­ture édi­to­ri­ale basée sur Inter­net. Ni ges­tion coû­teuse de stocks, ni prob­lèmes de dif­fu­sion et de dis­tri­b­u­tion. Les livres sont com­mandés via le site. Les tirages sont réal­isés à la pièce par impres­sion numérique. « Cela reste con­fi­den­tiel, mais per­met au livre d’exister. Ce sys­tème me donne une par­faite indépen­dance. À mes yeux, ces livres ne sont pas moins impor­tants, mais ils ont une autre vie. Je crois dans l’édition élec­tron­ique. »

La plu­part de ses livres sont aujourd’hui en poche. Un secteur par­ti­c­uli­er de l’édition ? « Aujourd’hui, le poche est devenu qua­si­ment automa­tique. Si avant, on vendait beau­coup plus d’exemplaires en poche, on con­state désor­mais que les ventes entre le poche et l’édition orig­i­nale s’équilibrent. La seule manière de péren­nis­er un texte aujourd’hui, c’est le livre élec­tron­ique. Je ne suis pas attaché au papi­er, ce qui compte pour moi, c’est le texte. De plus, il y a aujourd’hui des instru­ments qui per­me­t­tent une lec­ture agréable avec la pos­si­bil­ité de met­tre des anno­ta­tions, de surlign­er. Tu as ta tablette et mille titres avec elle. L’édition française est dix ans en retard en matière d’édition numérique. »

Michel Tor­rekens


[1] Fou de Dieu ou Dieu des fous, l’œuvre trag­ique d’Elie Wiesel, 1989, aux édi­tions De Boeck et Pourquoi par­ler d’Auschwitz ?, 1991, aux édi­tions des Eper­on­niers, coll. « Sci­ences pour l’Homme », avec une pré­face de Claude Javeau.
[2] René Godenne avec lequel Vin­cent Engel a dirigé Nou­velles et nou­vel­listes belges, essai d’encyclopédie cri­tique, pub­lié en 2003 chez Acad­e­mia Bruy­lant.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°175 (2013)