Diane Meur, Les vivants et les ombres

Les secrets d’une maison

Diane MEURLes vivants et les ombres, Sabine Wespieser, 2007

meur les vivants et les ombresAu XIXe siè­cle, la Gali­cie, terre polon­aise, est rat­tachée à l’Em­pire hab­s­bour­geois. Des nation­al­ités, des reli­gions, des langues y cohab­itent dans un mélange pas trop har­monieux. Le ser­vage con­di­tionne encore les rap­ports entre pos­sé­dants et paysans ; l’in­dus­tri­al­i­sa­tion com­mence timide­ment. Et puis les grands boule­verse­ments – la révo­lu­tion de 1848, la Com­mune de Paris – qui façon­nent l’Eu­rope sont pro­fondé­ment ressen­tis dans cette région qui rêve de la splen­deur polon­aise passée, mais où l’indépen­dance des uns, les Polon­ais, sig­ni­fie l’op­pres­sion des autres, les Ruthènes et les juifs. Cette sit­u­a­tion com­plexe, où les vérités sont rel­a­tives, est le con­texte dans lequel s’écrit la longue saga de la famille Zem­ka, noblesse anci­enne désar­gen­tée. Jozef entre­prend de recon­quérir le domaine famil­ial. Clara, sa femme, y donne nais­sance à cinq filles, qui ne con­nais­sent la vie qu’en ces lieux qu’il fau­dra, d’une façon ou d’une autre, quit­ter. Ce sont des per­son­nages de chair et d’e­sprit, indi­vid­u­al­isés, dont la psy­cholo­gie est fine­ment décrite, mais leur des­tin est en même temps sym­bol­ique de la sit­u­a­tion sociale et his­torique. Les hommes sont pris dans le même tour­bil­lon, mais ils con­nais­sent l’ailleurs, par­tent, revi­en­nent, font car­rière… ou fuient.
Pour suiv­re ces des­tins, un nar­ra­teur sur­prenant, la mai­son, qui entend tout, voit tout, ou presque, de ce qui se passe en ses murs. Le procédé n’est pas arti­fi­ciel, car la mai­son est élaborée comme un per­son­nage à part entière, elle exprime ses sen­ti­ments, ce point de vue par­ti­c­uli­er sur l’His­toire ren­du pos­si­ble par une exis­tence qui excède les des­tinées humaines. Pour elle, le temps est en quelque sorte abstrait, «tout se mêle en un immense présent». Fil­i­a­tion, analo­gie, énigme : ces trois mots résu­ment trois lignes de forces qui par­courent le livre.

Fil­i­a­tion, mais des «fil­i­a­tions courbes», puisque au-delà de l’hérédité, de la trans­mis­sion des biens et des valeurs morales, des récur­rences de com­porte­ments et de sit­u­a­tions créent des fidél­ités autrement plus fortes. Ou bien est-ce la loi de l’analo­gie, sous la forme «de con­traste, d’an­tag­o­nisme ou de con­ti­nu­ité» qui pré­side à ces bégaiements de l’his­toire famil­iale? Et quels secrets sont-ils à com­pren­dre?

Chaque per­son­nage recèle un secret, par­fois lourd, qui peut le con­damn­er à vivre une exis­tence en deçà de ses espérances mais qu’il pro­tège, à l’im­age d’une des filles qui refusera tou­jours de révéler l’i­den­tité du père de son enfant. Il y a ces secrets de famille que l’on se refuse à accepter, comme ces preuves d’une orig­ine «hon­teuse». Ou ces non-dits qui sont la cause de la répéti­tion des mêmes erre­ments. Il y a encore ces secrets dont la révéla­tion tue lit­térale­ment. Ou alors on peut comme Jozef, «ce fier paquet de cer­ti­tudes», être «miné par un cha­grin ou une énigme». Mais plus fon­da­men­tale­ment, c’est l’at­trait pour les zones d’om­bres et la fas­ci­na­tion pour la Nuit qui ren­dent «si avides de pénétr­er le dessous des choses, les ténébreux com­plots, les tré­fonds de notre âme». Et le secret se situe aus­si naturelle­ment au cœur de la marche du temps, ne ren­dant alors la généalo­gie qu’en apparence claire et rec­tiligne.

Com­ment Diane Meur traduit-elle ce pro­jet esthé­tique? En jouant la carte de ce nar­ra­teur par­ti­c­uli­er qu’est la mai­son qui peut bal­ay­er le siè­cle, créer des téle­sco­pages d’épo­ques et de sit­u­a­tions à des dizaines d’an­nées (et des cen­taines de pages) de dis­tance, dessin­er sous la chronolo­gie une autre logique, qui débouche sur cette ques­tion finale, imper­ti­nente par rap­port à l’en­racin­e­ment et à la pos­ses­sion : peut-on «vivre n’im­porte où»? En tis­sant aus­si le texte de motifs qui invi­tent le lecteur à une lec­ture «en écho». Mais peut-être surtout, ces procédés créent une nar­ra­tion en énigmes, faite de phras­es ou d’al­lu­sions qui ne trou­vent que pro­gres­sive­ment leurs sens. Et en cela le style recher­ché de Diane Meur sert bien son pro­jet. Les phras­es et for­mules, ciselées, sont fausse­ment uni­vo­ques, à l’im­age de la cor­re­spon­dance, tout en dou­ble sens, entre deux pro­tag­o­nistes, por­teurs d’un lourd secret. Et, par moments, un ton fine­ment humoris­tique ajoute une touche de légèreté dis­tan­ciée.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)