À la villa « La Galloise », à Vallauris, avec Picasso

Cécile Miguel

Cécile Miguel en 1987 © Ray­mond Saublains

Cécile Miguel (1921–2001) était pein­tre et poète. Elle a fait sa pre­mière expo­si­tion à Lucerne, en com­pag­nie de rien moins que Mirò et Picas­so. Avec André, son mari, elle a vécu une ving­taine d’années dans le midi de la France, où le cou­ple côtoya notam­ment Jacques Prévert, René Char, Blaise Cen­drars, Gas­ton Puel… De quoi com­pos­er une impres­sion­nante galerie de por­traits. André Miguel s’est attaché à l’entreprise. Il nous livre ses sou­venirs de Picas­so.

À Nice, Pablo Picas­so est appuyé con­tre le mur d’une quin­cail­lerie. Nous l’abordons. Je lui par­le d’André Verdet, de Jacques Prévert, de Saint-Paul de Vence, des Demoi­selles des bor­ds de Seine, tableau repro­duit dans un mag­a­zine. Œuvre mer­veilleuse, de vie, d’humour, d’organisation sin­gulière des par­ties.

Pablo nous invite à aller lui ren­dre vis­ite à La Gal­loise.

Du mag­a­sin sor­tent sa fille Maya, Françoise Gilot, sa com­pagne, la mère de Palo­ma et Claude.

La mod­este vil­la est située sur une hau­teur. Un long escalier raide pour y par­venir. Le boule­dogue Yang dévale les march­es et nous lèche les mains. Heureuse­ment !

La cui­sine-salle-à-manger est au sous-sol, de l’autre côté, l’atelier de Françoise. Au rez-de-chaussée, à droite, une grande cham­bre. Une grande place sus­pendue en face du lit. La cham­bre des enfants. La salle de bains. À droite du couloir, une vaste pièce, des meubles, des sièges un peu en désor­dre, un orgue de Bar­barie, venu, parait-il d’un bor­del de Val­lau­ris, dans un coin des jou­ets.

Nous avons fréquen­té Françoise et Pablo de 1950 : inau­gu­ra­tion de L’homme au mou­ton sur la place de Val­lau­ris, au départ de Françoise à Paris, avec les enfants, en 1953, sépa­ra­tion défini­tive du cou­ple.

Pablo avait acquis les anciens ate­liers de poterie de Four­nas. Il y tra­vail­lait surtout la nuit.

En ce qui con­cerne la pein­ture, nous avons con­nu sa péri­ode inquiète et même assez dés­espérée, alors qu’il subis­sait la pres­sion fana­tique de Casano­va, mem­bre chargé de la cul­ture dans le P.C. et des autres mem­bres les plus soviétisés du par­ti.

Pablo se ras­ant à l’entrée de la salle de bains. « On n’aime pas les artistes au P.C. ! » Hausse­ment d’épaules. Nous l’avons vu singeant des atti­tudes ban­cales d’un vieil­lard. Il n’avait alors que 70 ans. Puis faisant tourn­er ses mains au-dessus de sa tête en riant.

Il avait à Four­nas le « fameux » tableau Les fumées de Val­lau­ris mon­trant une ten­dance à « faire » réal­iste mais tout de même pas réal­iste social­iste. À l’autre mur pendait le non moins fameux Mas­sacres en Corée, tableau dis­cutable, sa raideur, une volon­té naïve de bien faire.

Mais ses pro­jets de la Colombe pour la pre­mière page des Let­tres français­es rejetés par Casano­va et con­sort, de même que celui du por­trait de Staline.

D’où con­tes­ta­tions, dis­cus­sions con­fus­es, dés­ap­pro­ba­tions, injures même.

Le P.C. accep­tait le tra­vail de Picas­so parce qu’il mon­trait la dégénéres­cence, la décrépi­tude de la société bour­geoise. Quand on songe que le lécheur de bottes stal­in­i­ennes Aragon avait écrit des pages dithyra­m­biques sur les « grands » sculp­teurs sovié­tiques.

Dans la sec­onde par­tie de Four­nas, un peu plus basse, il y avait la chèvre, faite prin­ci­pale­ment d’un panier en osier. Le tau­reau avec un guidon et une selle de vélo. La jeune fille jouant à la corde. Sculp­tures ludiques, bien picas­si­ennes.

Il y eut cette dis­cus­sion de Pablo avec Claude Roy sur le rôle de l’artiste et l’authenticité de l’œuvre. Certes, Roy n’était pas d’accord avec le réal­isme social­iste mais restait stal­in­ien. En deux livres d’aveux, Moi je et Nous aux édi­tions Gal­li­mard, il a expliqué cette pénible trans­for­ma­tion qui s’est passée en lui. Son lent détache­ment de la croy­ance stal­in­i­enne. Et puis, son voy­age en Chine maoïste avec Sollers, Pleynet, Kris­te­va, Barthes, leur incroy­able fer­veur maoïste, alors que, comme en URSS, il y avait tant de signes qui man­i­fes­taient les hor­reurs trag­iques de ces régimes.

Croire, ador­er mal­gré tout, fasciné par le Père !

À Saint-Paul-de-Vence où, dans l’entourage d’André Verdet, il était sans cesse ques­tion de com­mu­nisme, de Staline, père des peu­ples – on ne voulait pas encore croire au délire mas­sacreur du grand homme – j’avais com­mis un poème, Octo­bre rouge, qui parut dans une antholo­gie de textes et de gravures de poètes et d’artistes notoires. Mais j’ai tout de même rapi­de­ment com­pris !

Nous avons con­nu à la Gal­loise Sabartès, l’ami de jeunesse de Pablo à Barcelone, son con­fi­dent, celui qui cer­taine­ment eut une influ­ence dynamique sur l’évolution du tout jeune pein­tre, Edouard Pignon, pein­tre des ouvri­ers, des marins qui, bien que com­mu­niste con­va­in­cu, n’a pas dérivé vers le réal­isme social­iste, admi­ra­teur de Pablo avec qui il avait d’assez longs con­cil­i­ab­ules privés, Xavier Vil­la­to, graveur, le neveu de Pablo, Kah­n­weiller appor­tant une grosse boite de jou­ets pour les enfants, le fils roux d’Olga avec sa famille„ Elu­ard venu de Saint-Tropez en « pou de la route » avec Dominique.

Pablo évo­quait son enfance à Mala­ga, sa tristesse dans le cli­mat plu­vieux de La Corogne en Gal­ice, et surtout Barcelone, Sabartès, son groupe d’amis pein­tres et poètes.

Les repas dans la cui­sine étaient sobres. Un demi-mel­on, une côtelette de mou­ton, des légumes, des fro­mages. Un jour, Françoise dit : « J’ai oublié le légume ». Elle sor­tit d’une mar­mite une énorme pomme de terre.

Nous avons vu les pre­miers bijoux picas­siens en or. Je n’ai plus le sou­venir de leurs formes. Et c’était chez un cou­ple très sym­pa­thique, elle ron­douil­larde den­tiste à la voix forte et gaie, lui, pro­thé­siste, jovial, fondeur de ces trois pièces. C’était chez eux, où nous étions con­viés au déje­uner avec Françoise et Pablo.

Françoise a fait de nom­breux por­traits de Cécile qui por­tait des tress­es, à l’époque. L’un des meilleurs est là, près de moi, tout près du grand tableau aux per­son­nages fil­i­formes, entremêlés.

Françoise reprochait à Pablo d’avoir voulu la faire femme en lui faisant des enfants. Elle souf­frait de son manque d’attention, d’intérêt pour les goss­es.

Pablo par­lait par­fois du Bateau Lavoir, d’une époque assez mis­érable où avec Max Jacob, on mangeait des hari­cots et du Brie. Ils dan­saient aux sons d’un orgue de Bar­barie. Ce que nous fîmes grâce à celui de Val­lau­ris : Pablo, Françoise, Claire et Claude Roy et le cou­ple Miguel. De la fan­taisie, de la rigo­lade.

Elu­ard, ses mains trem­blaient. Il nous invi­ta à venir le voir à Saint-Tropez. Bien­tôt on apprit sa mort.

À Paris, Françoise ren­con­tra ou avait déjà ren­con­tré aupar­a­vant un pein­tre com­mu­niste qui lui fit deux enfants. Plus tard, elle émi­gra en Amérique, épouse du Doc­teur Salk, les fameux vac­cins. Elle a pub­lié un livre vengeur con­tre Picas­so. Il a fait scan­dale.

L’homme au mouton

Sur la place de Val­lau­ris eut lieu, en 1950, l’inauguration de la sculp­ture de Pablo.

À la fin de son dis­cours pas­sion­né, André Verdet eut une con­clu­sion assez drôle. « Le mou­ton va en avoir les larmes aux yeux ! »

Au bal­con d’une mai­son blanche Cocteau et des amis. Sur l’estrade des « légumes » du P.C. et Tris­tan Tzara, resté fidèle au par­ti.

J’ai ten­té de l’orienter vers le Dada des années 20 en Alle­magne mais il m’a seule­ment dit sa grande admi­ra­tion pour Ensor.

Quant au sin­istre Casano­va, le défenseur hau­tain du réal­isme social­iste, il fal­lut le subir à la Gal­loise.

Pablo refu­sait la pein­ture abstraite. Il pen­sait qu’un artiste, fût-il Kandin­sky, ne peut pas s’en tenir à l’inconscient.

Il fal­lait que ce soit lié « char­nelle­ment » aux formes du réel. Il dis­ait cela d’un ton déten­du, un peu ironique, avec des gestes picas­siens.

Une toile cubiste, c’était un morceau de réel défor­mé par la volon­té et la sen­si­bil­ité de l’artiste.

André Miguel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°136 (2005)